Le faux Gilbert de Clérences a passé une partie de la journée à attendre : lecture (il s’est fait monter des journaux, a sorti un roman d’une de ses poches — Les fils du Nil), télévision, yoga, relaxation… Il a l’habitude d’attendre, ça fait partie du métier. Il est maître de ses nerfs, reste toujours équanime, serein. Ça fait aussi partie du métier. Dans son métier alternent sans cesse des moments de tension extrême et des périodes de calme plat. Il doit en profiter pour se ressourcer, faire le plein d’énergie. Les heures passent, il ne sort même pas pour manger : c’est un être frugal, presque spartiate. savoir maîtriser les pulsions premières de son corps fait partie du métier. Son métier exige qu’il s’efface, s’oublie, qu’il existe le moins possible, qu’il ait le contrôle sur tout ce qu’il est. Il a appris à devenir un animal à sang froid. Un long apprentissage, presque une initiation. Au début, c’était dur, il a même cru parfois qu’il n’arriverait jamais au but mais, désormais, après de longues années d’exercices et d’épreuves, il est parvenu a ce qu’il est maintenant, une adéquation parfaite entre son être et les exigences de son métier.

Il ne regarde pas sa montre, ne s’inquiète pas du temps qui passe : il sait que son heure viendra car une fois la mécanique mise en route, il sait que rien ne peut l’arrêter, que son métier est comme ça. Attente, action, attente, attente, attente, action… Et, tant il est devenu l’incarnation vivante de son métier, cette attitude lui est une seconde nature.

Peu à peu, la lumière extérieure qui éclairait la chambre a baissé, son téléviseur est éteint, il n’a pas allumé sa lampe de chevet, il est allongé en caleçon sur son lit sur son lit et fixe le plafond dont seul le clignotement verdâtre de l’enseigne d’une pharmacie située de l’autre côté de la rue fait, par intermittences, apparaître les fissures et les altérations. Il attend. Il est calme. Le téléphone déchire le silence, il décroche, ne dit rien. Au bout de quelques minutes, il raccroche. Il n’a pas dit un mot : son métier est un métier de silence. Il se lève. Enfile son jean Diesel, la chemise Bexley grise, ses chaussures, son pull camionneur. Sous le pull, il enfile son pistolet automatique dans la ceinture du jean, prend son portefeuille qu’il glisse dans la poche arrière droite de son pantalon, se regarde dans la glace de la vieille penderie de la chambre. Il sait qu’il est prêt. Il sort.

Il ne prend pas l’ascenseur mais les escaliers : il sait qu’il y a moins de risque à rencontrer quelqu’un, passe discrètement devant la pièce où le concierge est occupé à discuter avec une cliente. Il ne s’intéresse pas à la cliente. Il sort de l’hôtel. Il est dans la rue, un homme quelconque dans une foule quelconque d’individus quelconques comme l’exige son métier. Il ne prend jamais le métro. Il marche quelques centaines de mètres, prend un de ses téléphones, appelle un taxi, rentre dans une boutique de vêtements, feint de s’intéresser à une pile de chemises en promotion placée près de la porte. Il voit venir le taxi. Il voit le taxi s’arrêter au bord du trottoir devant la boutique. Il sort de la boutique, dit au chauffeur : « C’est moi qui vous ai appelé », monte dans le taxi, ferme la porte, tend un papier au chauffeur. celui-ci le lit, dit « C’est dans le treizième », Gilbert de Clérences ne répond pas. Le taxi démarre.