Sans incidents. Son vol s’est déroulé sans incidents. Il n’aime pas prendre l’avion, a toujours une certaine appréhension, craint qu’il ne se passe quelque chose, ne sait quoi, mais quelque chose. Pourtant il ne se passe jamais rien. Une fois seulement l’affolement d’un passager britannique qui, entendant les frincements des verrins des volets, a fait une crise d’hystérie interdisant le décollage, obligeant le commandant à revenir à l’aéroport pour le faire débarquer alors que l’appareil était déjà en route sur la piste d’approche. Il est vrai qu’ils avaient dû attendre trois heures sans explication regardant par les fenêtres de l’aéroport des mécaniciens s’affairer sur l’avion qui leur était destiné. L’énervement était général. C’est tout, il n’a jamais connu d’autres incidents, pourtant il voyage beaucoup. Sans arriver à se défaire de cette appréhension stupide qui lui serre le ventre avant chaque embarquement, l’oblige à aller se vider dans les toilettes de n’importe quel aéroport du monde. Peu importe, il n’a pas le choix. Il est arrivé à Paris sans problèmes.

Il sait maintenant ce qu’il a à faire. La routine. Un nom, une photo, une adresse, du sang froid et de la discrétion, beaucoup de discrétion. C’est un professionnel : il sait se faire oublier, se rendre invisible. Il a retenu une chambre dans un petit hôtel médiocre du centre de Paris : le chariot d’or. Il a donné un nom choisi comme d’habitude au hasard en faisant une demande quelconque sur Internet. Cette fois-ci, c’était « le sens de la vie », est tombé sur Gilbert de Clérences, a adopté Gilbert de Clérences, s’est fait faire des papiers au nom de Gilbert de Clérences (double nationalité anglo-française), est Gilbert de Clérences, a inventé la vie de Gilbert de Clérences : né en 1958 (seul fait à peu près exact) à Bristol, propriétaire d’une villa — Terra Madre (nom pris au hasard dans l’annuaire de la ville) — à Hossegor, ami de Linda Chavez, de Juan Rulfo, Richard Stephenson et de Pamela Machado, ayant, dans sa jeunesse, été un temps marin, dans l’espoir de devenir commandant de navire puis, ayant rencontré Atena Kasper, en étant tombé amoureux, l’ayant suivie au Vénézuela, puis en Colombie où elle disparut mystérieusement sans rien lui dire, ayant d’abord un peu traficoté dans la cocaïne (part de son existence la plus trouble) s’étant lancé dans le café, puis dans le commerce équitable, venu à Paris pour affaires. Il parle donc français, anglais, espagnol. En réalité il parle aussi allemand, russe et turc mais pas Gilbert de Clérences. Ce qui est parfois bien pratique pour écouter des conversations alors que ceux qui les tiennent pensent que vous ne les comprenez pas. Il a une grande facilité pour les langues. Son personnage est donc d’une famille aristocratique ruinée originaire du Poitou mais dont un rejeton (son père) se serait exilé à Bristol pour suivre une roturière ce qui lui a valu d’être déshérité par son père le marquis de… qui ne pouvait accepter une telle mésalliance.

 

Il aime bien cette partie de son travail : imaginer des vies possibles puis les rendre crédibles en fouillant sur internet des documents de tous types. Ainsi il peut prétendre qu’il y a toujours eu chez les De Clérences des Gilbert en hommage à un de leurs ancêtres célèbre… Pour le reste, au besoin, il sait improviser. Ce n’est pas l’imagination qui lui manque.