Bruits dans le couloir, des gens passent, des gens parlent, des infirmiers, des infirmières. Ils essaient de contrôler leurs voix : ils sont dans un hôpital, savent qu’ils sont dans un hôpital. Jérôme Cottard se lève de son fauteuil, ferme la porte de la chambre jusque là entrebaîllée. Théo parle. Doucement. Théo parle doucement, lentement, sa voix est faible, il est fatigué. L’agent Évelyne Puget a beau tendre l’oreille, se rapprocher le plus discrètement possible de la porte, elle n’entend rien. Elle ne peut pas coller son oreille à la porte, elle se ferait remarquer car des gens passent, des infirmiers, infirmières, médecins en blouses blanches, des gens ordinaires, en tenues ordinaires, visage plus ou moins tristes, quelques uns même sanglotent. C’est un lieu d’inquiétude et de souffrance où se mesure l’extrême fragilité des existences humaines. Pourtant tout n’y est pas égal : Théo a une chambre particulière avec une télévision grand écran, ses parents se relaient à son chevet. Il souffre mais tout est fait pour rendre sa souffrance acceptable et il se sait aimé…

— Qu’est-ce qui a commencé, insiste Jérôme Cottard ? Théo enfonce la tête dans l’oreiller, oriente son visage vers le plafond, ferme les yeux, respire profondément : — Tout… — Tout quoi insiste le père tout en s’efforçant de en pas laisser trahir son impatience, de ne pas laisser croire à son fils qu’il lui fait le moindre reproche… — Les missions… — Les missions ? — Oui, les missions… Je recevais un mail qui me donnait quelques indications… quelques vagues indications… puis… puis il fallait trouver des indices sur le site… c’était un jeu… Au début… Jérôme n’interrompt plus, n’insiste plus, il perçoit que la parole a trouvé sa source et ne demande plus qu’à devenir ruisseau, puis fleuve… Ma première mission a été de trouver une grotte dans la forêt… La grotte d’Arnette… fastoche… c’était trop fastoche, j’ai pris un guide de la forêt, j’ai trouvé tout de suite. Il fallait que j’y aille, je devais y trouver un message… Le dimanche suivant, j’ai pris mon VTT, j’y suis allé… c’était un abri sous roche, vide… Enfin… Il semblait vide… J’ai cherché… un moment, puis j’ai fini par trouver, assez bien caché dans un trou, un petit paquet. Je l’ai pris, ouvert… un message dans lequel était enfermée une mésange morte. J’ai trouvé ça étrange, un peu dégoûtant, mais c’était le jeu… Je ne savais pas que faire de ce cadavre d’oiseau et le message n’était qu’un signe chinois… ça ressemblait à un caractère chinois. Rien d’autre… Je ne comprenais pas, et ça m’intriguait, alors j’ai tout ramené à la maison… Le soir, j’ai cherché des indices sur le site et sur Internet. Ça m’a pris toute la nuit… Jérôme Cottard est lui aussi intrigué : dans quelle aventure son fils s’est-il embarqué ? Tout ça ressemble à un mauvais roman d’aventure, un jeu de scouts pervers… Théo poursuit : sur le site j’ai fini par trouver le signe dans un tableau d’hexagrammes chinois, c’était l’hexagramme 63, « Kî Tsî : l’eau et le feu, l’ordre qui s’établit », ça parlait d’équilibre, d’ordre de solitidité… Tout ça était très flou, ça ne m’apprenait pas grand chose de plus mais j’étais content d’avoir un peu avancé… et ça m’intriguait beaucoup. J’ai décidé d’en savoir plus…