Théo s’éveille lentement. Théo entrouvre les yeux. Les referme. Les entrouvre à nouveau, plissant les traits de son visage comme s’il faisait un effort, parvient à les tenir ouvert quelques dixièmes de seconde, les ferme à nouveau, les ouvre. Théo est sorti du coma, dans le trouble de son regard, il devine la silhouette de son père, tourne lentement sa tête vers lui, articule péniblement « papa ». C’est une question. Son père lui prend la main, dit simplement : « Oui, c’est moi, je suis là… »

Jérôme Cottard est psychanaliste. Il sait ce que parler veut dire. Il sait aussi que l’écoute en retrait est indispensable à la libération de toute parole. Pas question d’obliger son fils à parler : il faut le laisser y venir de lui-même. Jérôme sait qu’il finira par entrer dans l’espace de la parole, qu’il suffit de prendre son temps. Simplement lui montrer que son père est à son écoute. Sans préjugés, sans reproche, qu’il est cette oreille qui se veut neutre dans laquelle tout peut se déverser. Il attend puis, doucement : « tu voulais me parler ? ». Le silence s’installe à nouveau entre eux.

Évelyne qui est dans le couloir où elle joue le rôle de planton après avoir dit à la famille qu’elle devait attendre que Théo s’éveille, a entendu ces murmures. Sans bruit elle se rapproche de la porte dont elle augmente, très peu, l’entrebâillement. Elle tend l’oreille. Essaie, elle aussi d’écouter, mais elle ne maîtrise rien du jeu qui s’instaure, décide de ne pas intervenir.

Quelques minutes de silence puis, Théo : « Qu’est-ce qui m’est arrivé ? » Jérôme : « un accident, tu as été renversé la nuit par une voiture, tu étais sur ton VTT… ». Silence encore, Théo a refermé les yeux, il semble chercher en lui-même à réveiller des images, stimuler sa mémoire : « renversé par une voiture… je me souviens pas… ma tête est dans un grand brouillard agité, comme une bataille dans le brouillard… de temps en temps des flash, des mots, des impressions… » Son élocution est lente, difficile, il semble parler une langue étrangère, chercher ses mots qu’il ne lâche qu’un après l’autre. « J’ai soif… » Son père lui tend un verre d’eau, l’aide à se relever un peu pour boire, l’aide à boire, essuie son menton sur lequel de l’eau s’est déversée. « Je me souviens d’une maison… abandonnée… dans la forêt… une maison forestère abandonnée… il fait nuit… j’ai posé mon vélo contre un tronc d’arbre… Il y a beaucoup de lune, les sentiers de la forêt sont presque lumineux… » Il se tait à nouveau, respire profondément. Son père lui tient toujours la main, dit simplement « Oui… », la respiration de l’adolescent devient plus forte et régulière comme s’il allait s’endormir, il ouvre les yeux, regarde son père comme s’il voulait lui dire quelque chose, les referme. Le père répète « oui », lâche la main de l’adolescent, recule sa chaise pour se mettre légèrement en retrait, sa posture devient plus professionnelle, il faut que son fils oublie que c’est à son père qu’il parle. Théo respire encore, rouvre les yeux, les referme : « J’avais un rendez-vous dans cette maison… ce n’était pas la première fois… je crois que j’ai fait des conneries… »