La jeune chinoise regarde Eduardo d’un air apeuré mais elle ne répond rien. Il insiste. Elle fait un signe de la main comme pour dire non, secoue sa tête de gauche à droite. Il insiste. Elle se lève. Il la retient par la main : — Ne vous sauvez pas comme ça, nous avons à parler…  Elle se débat, hurle dans une langue qu’il ne comprend pas. Il suppose que c’est du chinois. — Calmez-vous, je ne vous veux pas de mal. Elle hurle de plus belle. De jeunes chinois s’approchent, menaçants. L’un d’entre eux attrape Eduardo par une manche. Il dit « police… », le jeune homme le lâche. Eduardo sort sa carte de police, dit : — Je ne lui veux pas de mal, juste quelques questions… Le jeune homme traduit. La jeune fille écoute, se calme mais Eduardo sent qu’autour de lui l’atmosphère est tendue, qu’il doit négocier, se montrer diplomate : — Je ne cherche pas les clandestins, je suis de la criminelle, je n’ai pas besoin de ses papiers, rassurez-la… Le jeune homme traduit. Autour d’eux s’est formé un attroupement, surtout des hommes, jeunes. Le jeune homme dit : — Elle demande ce que vous lui voulez ? — Juste savoir pourquoi elle s’est enfuie lorsqu’elle m’a vu, avec la commissaire, interroger monsieur Bai-Hua. — Qui ? — monsieur Bai-Hua, le libraire… — Ah, monsieur Bai-Hua, reprend le jeune homme ? Eduardo Marga comprend qu’il a dû mal prononcer ce nom, mais n’a aucune idée du comment : — Oui. Le jeune homme traduit. La jeune fille parle. Le jeune homme traduit : — Elle n’a pas de papiers, elle a eu peur… — Pourquoi ne s’est-elle pas enfuie quand je me suis assis à côté d’elle ? Traduction. Réponse : — Elle ne vous a pas reconnue… — Que faisait-elle chez Bai-Hua ? — C’est son oncle… — Son oncle ? — Oui, le frère d’une de ses tantes… — Où habite-t-elle ? Pas de réponse. Il répète : — Où habite-t-elle ? Elle fait un signe du bras indiquant vaguement les immeubles qui les entoure. — Il faut qu’elle vienne avec moi, je dois l’interroger davantage. — Elle ne veut pas. Eduardo insiste, sent monter la tension autour de lui. Le jeune homme dit : — Laissez-là, elle ne peut pas vous aider. Un murmure parcourt la foule des hommes. Du groupe émerge une voix, ouis deux, trois, quatre : — Laissez-la tranquille. Eduardo sait qu’il n’a pas vraiment le choix, il lâche sa main, le groupe s’écarte pour la laisser passer, puis se referme empêchant Eduardo Marga de la suivre. Il sort son revolver, brandit sa carte de police : —Laissez-moi passer. La foule s’entrouvre mais le retarde. Trop tard pour rattraper la jeune fille, elle court à l’autre bout du square, contourne un bloc d’immeubles. Disparaît. La foule se disperse rapidement, le jeune interprète a aussi disparu. Le square se vide. Eduardo est seul près de son banc.

De l’autre côté du square, sur un banc qui fait face au sien, un jeune homme, de type européen, cheveux lisses, courts et noir et vêtu entièrement de noir de la tête aux pieds: jean fuseau avec ceinture de cuir tressé, chaussures converse basses, bomber, tee-shirt. Seules touches de lumière : sur le tee-shirt l’inscription blanche :« aimez vous  et des lunettes à monture ronde dorée  qui accrochent un rayon du soleil descendant. Eduardo l’aperçoit mais n’y prête aucune attention. Il s’en va. Comme la journée se termine, il va rentrer chez lui, prévient, par téléphone, la commissaire.