Rango est allé se réfugier dans un coin isolé de forêt où il se sent bien. Il a caché son vélo dans une anfractuosité rocheuse difficile à trouver, l’a attaché à un arbre, s’est enfoncé dans les taillis. Dans ce fouillis — branches entrelacées, fougères hautes, buis, roches, branches mortes, arbres abattus par les tempêtes, souches couvertes de champignon, mousse, odeur d’humus, lumière morne du jour comme avalée par la végétation donnant une uniforme tonalité grise, enfermement, écrasement de la vue — il se sent bien. Protégé, isolé du monde. Isolé des autres surtout, en harmonie avec la nature, avec la nature de son corps, il redevient animal, primitif, arrive à ne plus penser, se lave de tout ce qui l’encombre. Il monte sur un des rochers qu’il aime. L’accès n’en est pas facile mais il y a de nombreuses années qu’il pratique la varappe. Il émerge alors de l’amas de la végétation, retrouve l’espace, la perspective, la distance : il a devant lui à perte de vue le moutonnement uniforme des sommets des arbres, il est seul au monde, seul dans ce monde infiniment végétal à peine agité en surface par une légère brise, écrasé par la masse d’un ciel de plomb, petite chose égarée entre la plaque immobile du ciel et celle à peine vivante de la forêt. Quel que soit le temps, quelle que soit la saison, c’est ici qu’il vient se ressourcer. Il s’allonge le dos sur la mousse vaguement humide qui recouvre la dalle rocheuse, les bras en croix, les yeux fermés, il s’étire le plus possible, respire, respire, d’une respiration large, ample qui lui permet de recueillir les moindres impressions de son corps : les quelques aspérités rocheuses qui, provoquant une pression à divers endroits de son dos, lui donnent, par la légère douleur qu’elles provoquent, la sensation d’être, le contact souple de la mousse sous ses doigts, l’odeur obsédante d’humus humide et de champignon, le léger friselis des feuilles agitées par la brise, le vol capricieux d’un insecte, le goût vert de l’air pénétrant ses poumons. Il est. Pleinement. Il peut s’oublier, se fondre, devenir terre, pierre, feuille, herbe, mousse, air ; devenir élément parmi les éléments.

C’est de cela dont il a besoin, de se nettoyer de la situation absurde dans laquelle il s’est enfermé avec cette clef USB trouvée sur son bureau et que sa femme l’a surpris à regarder ; de ce plaisir qu’il a éprouvé à contempler ces photos et qui lui a révélé quelque chose de lui qu’il ne connaissait pas ; de cette quasi certitude que cette clef ne pouvant avoir été mise là par sa femme, ne pouvait venir que d’une autre personne, d’une des deux seules dont il sait qu’elles sont venues dans son bureau : sa jeune femme de ménage et son élève, Théo Cottard. Il ne peut soupçonner sa femme de ménage car il n’arrive pas à imaginer par  quel chemin mental elle pourrait collectionner des photos pornographiques de jeunes hommes — ou alors, plus complexe encore, par quelle série de hasard, elle serait venue en possession de cet objet. Il ne veut pas soupçonner son élève : Théo est trop jeune, trop beau, trop pur, trop bien élevé, trop respectueux, trop intelligent… parfait, presque parfait…

Tous sens en éveil, le corps de Rango devient lourd, s’enfonce dans la mousse, puis dans le rocher, Rango n’est plus Rango, Rango n’est plus qu’un corps parasite, un fragment de rocher.