Trois heures du matin. Le téléphone sonne. Jérôme Cottard se retourne dans son lit. Le téléphone insiste. Jérôme émerge, un peu, lentement, son cerveau hésite entre cauchemar et éveil. Le téléphone ne s’arrête pas. Jérôme s’éveille, prend conscience que c’est son téléphone d’urgence qui sonne. Il plisse ses yeux avec violence pour se réveiller, n’éclaire pas, redoute la violence de la lumière sur ses yeux encore endormis, cherche à tâtons le portable sur sa table de nuit, le trouve, pense : —Merde, encore une urgence, quelle heure peut-il bien être ? Dans ces moments-là, il trouve que son métier de psychiatre est bien difficile. Il se racle la gorge pour éclaircir la voix, ne pas faire comprendre à son interlocuteur (qui est-ce ?) qu’il sort à peine du sommeil. Il appuie sur le bouton d’écoute. La sonnerie cesse, il entend une voix : —Allo, docteur Cottard, ici la gendarmerie de Fontainebleau… C’est ça, encore une urgence, un connard qui fait un delirium tremens ou une overdose ou un mec qui s’est énervé avec un flic à propos d’un stationnement interdit, d’une ceinture pas mise ou à la suite d’une bagarre et les flics veulent un certificat médical qui atteste de sa démence ou n’importe quoi d’autre. Il prend son temps. La voix insiste : — Docteur Cottard ?… Il se décide : — Oui… — Gendarmerie de Fontainebleau… — Oui !… — Connaissez-vous un adolescent qui s’appelle Théo Cottard ? Le nom de son fils réveille complètement Jérôme, qu’elle connerie ce petit con a-t-il encore fait ? — Oui, bien sûr, c’est mon fils… A l’autre bout du fil la voix hésite, cherche ses mots : — Ben, heu, il a eu un accident… — Un accident, grave ? — Assez, oui… Jérôme s’affolle — Il est mort ? — Non, je crois pas… — Où est-il ? — A l’hôpital de Fontainebleau, aux urgences. — J’y vais tout de suite. Il raccroche, sort de son lit, se précipite sous sa douche pour s’éveiller complètement, enfile les premiers vêtements qu’il trouve, va dans la chambre de sa femme, n’éclaire pas car la lumière du couloir lui suffit : —Marie-Gineste, éveille-toi… Sa femme ne semble pas entendre, il la secoue : — Éveille-toi je te dis ! Elle ouvre les yeux, tout de suite inquiète que son mari l’éveille ainsi en pleine nuit : — Quelle heure est-il ? — Trois heures vingt, éveille-toi, Théo a eu un accident, il semble que ce soit grave, il est aux urgences, il faut que j’y aille tout de suite… — Attends-moi, j’arrive… — Non, j’y vais tout de suite et je t’appelle dès que j’ai des nouvelles. — Mais je veux le voir aussi… — Je ne sais même pas s’il est visible, si je pourrais le voir mais je verrai des collègues et j’aurai des nouvelles précises. — D’accord, vas-y, appelle-moi dès que tu es là-bas, si je peux le voir je viendrai avec ma voiture. — D’accord, je te tiens au courant.

Il part, sort de la maison, déclanche l’ouverture automatique du portail de sa villa, monte dans sa Porsche. Cinq minutes plus tard il entre dans le parking de l’hôpital. Il n’a pas besoin de chercher, connaît parfaitement les lieux, se précipite à l’accueil des urgences. Dans la salle une dizaine de personnes attendent dans un silence presque total ; un enfant de quelques années gémit dans les bras de sa mère qui lui fredonne très doucement une berceuse. Jérôme se précipite vers la personne de garde : — Ah, docteur, votre fils vient d’être admis aux urgences, c’est le Docteur Charlus qui s’en occupe. Je crois qu’il est au bloc… Jérôme ne dit rien, se précipite dans les couloirs.