Nuit, nuit noire, épaisse, profonde. La nuit est une pâte noire coulée entre les arbres du parc. Ciel noir. Pas une étoile. Le ciel est une masse d’obscurité compacte reposant sur la cime des arbres. Silence. Seul le vent, un souffle irrégulier, léger agitant timidement les feuilles, donnant de la profondeur à l’épaisseur noire de l’espace. Temps lourd, chaud où les arbres dénoncent leur présence par une fraîcheur relative. C’est la forêt. La nuit sur la forêt. Rien ne bouge. Seul le vent. Parfois un bruit léger, incongru — feuille remuée, craquement de branche — semble révéler quelque chose comme une vie animale, une respiration de la forêt elle-même.

Il marche, prudent. Ses pieds sont ses seuls guides qui analysent la nature du sol: feuilles, herbes, graviers, pierres. Ses pieds sont ses yeux qui disent si son avancée se fait ou non sur le sentier. Parfois, dans une coulée entre les arbres, dans le lointain, une vague lueur parle de la présence de la ville. Il va vers cette lueur. Lentement, attentif à ne pas faire le moindre bruit, posant, pas après pas, ses pas sur le sol. Il avance, cherche cette lueur, sait qu’entre lui et elle, il y aura la trouée du canal, attend de percevoir la vague luminescence annonçant le miroir de l’eau qu’il lui faudra contourner pour approcher de sa cible.

Soudain, la lune, une lumière blanche troue la masse d’obscurité, s’accroche à toutes choses, ruisselle sur les branches qu’elle traverse par endroits en cascades, tombe sur le sentier, révèle la brèche entre les arbres dans laquelle il doit se maintenir. Sur sa droite, se dessine une forme dans laquelle il croit reconnaître un tronc couché au bord de l’allée et plus loin, dans une tache de lumière, il discerne une petite clairière qu'il connaît. Il sait où il est, son avancée se fait plus rapide, encore deux ou trois cent mètres et il sera au bord du canal. Il lui faudra alors tourner à droite pour passer entre le canal et les cascades qui le terminent. La marche dans cet espace dégagé lui sera plus facile, puis il y aura la forêt à nouveau et son sentier incertain avant d’atteindre le portail par lequel il entrera dans la ville.

Le trou dans le ciel se bouche: nuages. La lumière lunaire s’étouffe. A nouveau obscurité totale. Il marche sur une brindille de bois qui craque. Il lui semble percevoir un glissement dans les buissons à sa gauche. Lapin, oiseau, écureuil? Il ignore quels animaux bougent ainsi la nuit. Il hésite, il lui semble que ses pas sont maintenant sur la souplesse de l’herbe. Il tâte le sol du pied droit, retrouve l’irrégularité dure du gravier, dévie un peu sa marche sur sa gauche, creuse à nouveau l’obscurité de son corps. Avec une lenteur prudente (il a tout son temps) progesse vers son but.