Après le corvée de l’Eden 77 —Albertine aurait plutôt pensé à une boîte de nuit qu’à une maison de retraite, mais bon… tout est possible de nos jours— la commissaire était remontée dans sa 307 Peugeot bleu-blanc-rouge, prudemment conduite sur la route ensoleillée de la forêt par le brigadier Jean-Baptiste Santeuil. Direction les maisons voisines de l’adjoint Balpe et du docteur Cottard. Une corvée. Une corvée de plus… Mais pour vivre il fallait bien faire un boulot et celui-là ou un autre! Albertine préfére être celle qui tient la crosse du revolver que celle qui regarde venir les balles; sa famille, modeste, avait toujours privilégié la sécurité au risque et que pouvait-il y avoir de mieux qu’un poste de fonctionnaire…

Des arbres, des arbres, des rayons de soleil entre les arbres. Elle se disait qu’elle préfèrerait faire du VTT mais, bon, c’était comme ça. Il n’est pas toujours possible de choisir. — Regardez moi ce con, éructa Santeuil parce qu’une voiture se dépêchait de prendre le giratoire avant lui, j’ai bien envie de lui donner une leçon! —Laissez tomber, dit Albertine, nous avons autre chose à faire, prenez à droite à travers le parc, ce sera plus rapide! Bien qu’un peu vexé dans sa fierté de pilote, Santeuil obéit.

Des bois, encore des bois, des arbres. C’est pas ce qui manque par ici… Bientôt le quartier des villas huppées, grosses bâtisses prétentieuses —certaines présentaient même des ébauches de tours— construites par la bourgeoisie locale —ou parisienne— à la fin du dix-neuvième siècle. A l’orée de la forêt, une grande maison, très haute, construction compliquée, ailes, renfoncements, toits à multiples facettes… —Balpe habite là, Cottard, juste à côté… dit Albertine en montrant une autre grande maison, style chaumière normande sans chaume, isolée au centre d’un parc où se dessine un terrain de tennis —J’aimerais bien habiter là, dit Santeuil, les mômes auraient de la place pour jouer. —Faut pas rêver, c’est pas dans nos moyens, vous n’avez qu’à jouer au loto… Je n’arrive pas à comprendre comment le bruit de l’un peut gêner l’autre, il y a presque cent mètres entre eux… ajoute-t-elle après un temps de réflexion —Par qui on commence demande Santeuil pressé de rentrer boire un café au commissariat. —Pile ou face… Le brigadier sort une pièce: —pile c’est Balpe, face c’est Cottard. —Ok, pas de probème… —C’est pile… —C’est parti. Ils s’extraient du véhicule, se dirigent vers la maison la plus proche de la forêt. En guise de portail, une grande grille en fer forgé. Sur un pilier un bouton d’appel, au-dessus de leur tête une caméra de vidéosurveillance. —Méfiant le bonhomme, remarque Santeuil. —Il aurait déjà été cambriolé trois fois, dit Albertine… mais j’ai toujours trouvé ces cambriolages bizarres… —Ça fait marcher les assurances!… —On peut dire ça. Elle sonne. Silence, la maison est loin. Elle ressonne. Attente. Puis une voix dans l’interphone. Voix de femme: —C’est pour quoi? —Commissaire Mollet, Monsieur Balpe a téléphoné ce matin au commissariat pour une plainte… —Je vais voir s’il peut vous recevoir. Attente. Attente. Puis: —vous pouvez entrer. Déclic métallique, la grille s’ouvre lentement. Ils entrent dans le parc, s’avancent vers le perron de la maison. La porte s’ouvre, un homme assez raide, la quarantaine, bouc et petite moustache, main droite dans la poche de son pantalon, ouvre la porte, ton mondain, presque hautain. Pour paraître naturel, il lui faudrait un chapeau haut de forme, je ne sais pas ce qui me déplaît en ce bonhomme, mais il y a quelque chose qui me déplaît: —Bonjour commissaire, je vous attendais… dit Balpe, en s’effaçant pour laisser les policiers entrer.