Marc Hodges se fait de la littérature une idée très haute. Pour lui, l’écrivain est responsable devant la société où il vit, et même au delà, devant la postérité, de ce qu’il écrit. Ses écrits doivent donc avoir une valeur unique et irremplaçable faute de quoi il est nuisible de produire du texte. Or son roman l’a entraîné sur des pistes qu’il n’avait pas prévues : « Trop de personnages notamment, je m’y perds… alors le lecteur ? Et puis quelle est l’importance pour qui que ce soit de ce que je raconte ici ? Qui en a besoin ? » Tout cela l’empêche d’avancer, il se demande même s’il ne devrait pas arrêter. Mais non, il prend son courage à deux mains, se fait un peu violence…

Suit au coup de feu qu’il n’avait pas vraiment voulu et à la fuite paniquée de l’adolescent, le punk gothique à la crête rouge d’iroquois s’est lancé dans la forêt. Il faisait nuit noire, seules quelques lueurs lunaires traçaient la couleur laiteuse des allées les plus larges. Il a couru longtemps sans trop savoir où il allait. Il ne sait trop pourquoi — l’instinct du tueur ? — mais il a l’impression qu’il était surveillé, que quelqu’un l’a vu tirer sur ce garde qui s’est amené à l’improviste. On doit le poursuivre, le rechercher, la forêt, en dépit de sa noirceur et de son silence seulement ponctué de quelques cris d’animaux, lui semble d’abord un refuge. Il ne sait où il va mais, dans cette forêt de Fontainebleau très civilisée, dès qu’il rencontre une route, il retourne dans le bois comme s’il voulait s’y perdre et ce n’est que lorsque quelques lueurs d’aube commencent à éclairer la cime des arbres qu’il se sent fatigué. Il cherche alors un refuge, trouve un chaos de blocs de grès, se met à l’écart de tout ce qui pourrait ressembler à un sentier, s’enfonce sous les hautes fougères, découvre, entre deux énormes blocs qui ne portent aucune trace ni de sentier de randonnée, ni de voie d’escalade, un espèce de nid formé d’un abri sous roche au sol de feuilles mortes. Il ramasse tout ce qu’il peut trouver comme branches mortes, en les coinçant entre les deux blocs rocheux, se construit comme un espèce de toit primitif qui, du haut des blocs peut passer pour le résultat d’un simple hasard de branches, ne laisse qu’une petite ouverture, se coule à l’intérieur comme dans un terrier et, quand il est installé, dissimule de l’intérieur l’ouverture avec des pierres, des branches, des feuilles et des tiges de fougère. Ce n’est qu’alors qu’il se sent rassuré : qui peut le retrouver ici ? Un chien ? Certainement un chien mais il ne croit pas avoir laissé d’objet sur les lieux du crime et, dans sa course, il a jeté le revolver dans une des innombrables mares boueuses qui parsèment la forêt. Relativement tranquille, il s’endort. Il dort longtemps.

Quand il se réveille, il met quelques secondes à réaliser où il se trouve, la nuit est absolue, le silence accentué par le son du vent dans les hautes branches et le hululement d’une chouette. Il a faim, soif, n’a aucune idée de l’endroit où il se trouve, se demande longuement ce qu’il doit faire. Réfléchit. Il n’est pas stupide. Il réfléchit, se rend bien compte de la situation dans laquelle il s’est mise, décide qu’il lui faut quitter ce lieu, décide qu’il le fera à l’aube, avant que la plupart des gens soient réveillés et qu’il lui faudra, au plus tôt, regagner Paris pour s’y perdre.