Donc la lettre anonyme glissée au matin sous la porte du commissariat disait vrai, le cadavre est bien là, dans cet ancien bâtiment de carrière de la forêt, étendu devant la porte. Un garde forestier à en juger para sa tenue kaki. La commissaire Albertine Mollet n’y croyait pas trop, elle espérait vaguement que le message «un home a été tué dan la méson abandoné de la clanche au mercier route de Bouron-Marlote» n’était qu’une de ces blagues stupides comme en font parfois les collégiens et ce n’est que par acquit de conscience qu’elle s’est déplacé pourtant il faut bien se rendre à l’évidence, l’homme, la quarantaine râblée, solide, brun, de taille moyenne, est mort, certainement tué d’une balle ; certainement, vue la position du corps, tué par quelqu’un venant de l’intérieur du bâtiment aussi a-t-elle préféré ne pas y pénétrer pour ne pas risquer de parasiter la scène de crime. Dès qu’elle a découvert le cadavre, elle a appelé l’unité scientifique de la gendarmerie : ils auront du boulot, un simple regard à l’intérieur lui a permis de constater que le sol est couvert de détritus de toutes sortes et que cette semi-ruine devait servir à toutes sortes de rendez-vous : seringues usagers, mégots, préservatifs, papiers froissés portant toutes sortes de taches, matelas en mousse dont la texture se désagrège, lambeaux de tissus crasseux… le lieu est un vrai dépotoir. Albertine se dit que le garde forestier a dû surprendre quelque chose qu’il n’aurait pas dû voir — vu l’état des lieux, un trafic de drogue est une hypothèse raisonnable, mais elle sait que toute enquête peut réserver bien des surprises — en tous cas quelque chose d’assez important pour que la ou les personnes surprises n’aient pas hésité devant un meurtre.

Albertine ne comprend pas trop pourquoi, depuis quelques temps, les problèmes s’accumulent dans la région qui jusque là était si tranquille. Or elle n’a encore rien résolu. Elle commence à se demander s’il n’y aurait pas un lien entre toutes ces affaires, si le cadavre du SDF de Moret-sur-Loing (par exemple) n’était pas lié au même genre de trafic ? Après tout, lui aussi a été découvert dans une quasi ruine ! Peut-être avait-elle conclu un peu vite à une asphyxie ? Il allait falloir reprendre les éléments de cette enquête. Pourtant le cadavre de la grotte d’Arnette ne semblait pas pouvoir être rattaché aux deux autres morts, ni la chute mortelle de cheval de Monsieur Edwarson, un déplacement de cadavre, bien que répréhensible, n’est pas un assassinat. Mais il est vrai qu’une des lettres anonymes réclamait la responsabilité de tous ces actes, il est vrai aussi que leur point commun semble être la forêt… Cependant la dernière des lettres, celle qui l’a conduite en ce lieu, ne porte aucune revendication. Son auteur ne semble pas impliqué dans ce dernier assassinat. Mais alors, pourquoi une lettre anonyme ? Pourquoi son auteur n’est-il pas simplement venu déclarer sa « macabre découverte » sans se cacher s’il n’a rien à se reprocher ?

Albertine commence à se dire que toutes ces affaires la dépassent un peu. Elle ne serait pas fâchée que quelqu’un vienne à son aide.