Albertine Mollet est fatiguée des problèmes de son commissariat, trop de paperasse inutiles, d’adjoints incompétents, de voleurs de poules ou de sacs de vieilles dames… et lorsqu’il y a une affaire un peu sérieuse, rien n’avance. Les parents de la vieille dame dont le cadavre a été retrouvé dans la grotte d’Arnette ne cesse de la harceler et ne se contentent pas de ses renvois à la gendarmerie. Ce qui a compliqué les choses c’est qu’ils sont membres d’une minorité religieuse et voilà que maintenant elle a toute cette communauté — ses avocats, son site web, ses flyers…— sur le dos, pas un jour sans plainte… Ça vire au harcèlement, ils ont encore réussi à obtenir un papier dans le canard local « Où en est l’enquête sur la violation de sépulture ? » où elle est accusée — à mots couverts, mais quand même — d’incompétence. Fatiguée… Prétexte : forte migraine. Seize heures. D’habitude c’est plutôt vers dix neuf heures. Elle quitte le commissariat, rentre chez elle. Devant elle deux bonnes heures de tranquillité, Kevin en maternelle que sa nounou va aller chercher, Karcher chez la même nounou, Rango normalement chez un de ses élèves. Elle va pouvoir se reposer un peu…

Elle arrive. Silence dans la maison comme elle l’avait prévu. De la lumière cependant à l’étage. Bizarre… Elle est flic. Si c’était un cambrioleur ? Rêve et cauchemar. Décide de rentrer par la porte de derrière, la plus silencieuse, se déchausse, prend son revolver au cas où, monte sans bruit à l’étage. La porte du bureau est ouverte. Elle reconnaît de dos la silhouette familière de Rango. Qu’est-ce qu’il fait là ? Devant lui l’ordinateur est allumé. Rango semble très absorbé. Sa tête dissimule en partie l’écran, pas totalement. Elle croit percevoir un corps nu, attend. Sans aucun doute, Rango surfe : les écrans se succèdent à un rythme rapide. Elle se hausse sur la pointe des pieds. Pas de doute, ce sont des nus. Trop loin, elle ne peut dire de quoi il s’agit vraiment mais elle ne peut s’empêcher de penser à la clef USB… Absurde ! Certainement absurde mais la couleuvre s’insinue dans les plis de son cerveau. Albertine glisse sur la moquette, retient sa respiration, elle est assez proche pour voir par dessus la tête de son mari. Pas de doute, il surfe sur des sites pornos gays. Dans la sortie USB de l’ordinateur, une clef de plastique rouge. Elle pense ne l’avoir jamais vue. Elle hésite, décide de se manifester, recule de quelques pas, fait craquer une marche d’escalier. Rango passe rapidement du logiciel de navigation à une page Word, se retourne : qu’est-ce que tu fais ici ? — Et toi ?

Ils se regardent.