La nature de la réalité extérieure restant pour l’essentiel obscure au lecteur de roman cerné tout entier par le dépliage ostentatoire des univers imaginaires dans lesquels il assume de se laisser chambrer, il n’est pas ici étonnant que nous dussions retrouver quelques uns des personnages égarés dans les méandres du récit mais qui, pour autant, n’en ont pas moins poursuivi leurs aventures furtives

Nous avons ainsi laissé le colonel Morel au chapitre 76 lorsque la commissaire Albertine Mollet l’appelle au sujet d’un projet d’attentat anti-ferroviaire à la gare de Bois-le-Roi, annoncé par un certain Érysichton qui semblait alors se jouer d’eux comme un chat avec un mulot mais qui ne semble pas, du moins en ce qui nous concerne, s’être manifesté depuis. Rien d’étonnant, cette histoire est loin d’être terminée et les ramifications qui s’y éploient n’ont pas fini de gangrener le texte de ses métastases. Passons, et laissons, pour l’instant cette victime de Demeter à ses lettres anonymes. Revenons au colonel. Bien entendu, le fait que, dans un récit par nature partial, incomplet et focalisé sur quelques péripéties pauvres au regard de la densité du réel, il ne soit plus apparu ne signifie en rien qu’il n’ait pas, par lui-même, poursuivi son existence de gendarme.

En effet, le colonel a continué à enquêter tant sur l’affaire du cadavre de la grotte d’Arnette que sur celle de cette clef USB rouge et pornographique qu’une main anonyme a fait parvenir à ses services. Homme d’ordre, de devoir et de conviction religieuse, il ne peut admettre que des êtres aussi vils que des pédophiles, susceptibles d’abuser d’enfants ou d’adolescents sans défenses et de plus pouvant faire commerce de ces abus, puissent rester impunis. Il a donc décidé de suivre personnellement, de près cette affaire, s’est fait faire une copie du contenu de la clef et a visionné, longuement, une à une, chacune des photos qu’elle contenait. N’hésitant pas à agrandir les clichés pour voir si tel ou tel détail ne pourrait pas révéler des indices inaperçus à une échelle normale, il a décidé de concentrer son attention sur les vêtements — lorsqu’il y en a — ou sur les éléments du décor : affiches, écrans, revues pornographiques destinées à l’excitation des personnages actifs ou passifs, inscriptions diverses dans les paysages où les participants se livrent à leur ébats dépravés. Bien sûr, même si cela a été parfois difficile, il s’est efforcé de rester insensible au lustre et à la somptuosité des sujets, même s’il lui a, parfois, fallu examiner de très près leurs attributs. Ces examens n’ont pas été inutiles.

Le colonel Morel a ainsi pu établir que les 53 photos portant sur des personnages non encore connus de ses services, alors même que les acteurs en étaient tous différents, se déroulaient dans un décor unique, vraisemblablement dans la verrière ouverte d’une maison située à l’intérieur d’une forêt de type européen, possiblement du Nord ou du centre de la France les arbres — comme il a pu le jauger en agrandissant les détails — étant pour l’essentiel constituée de chênes, de hêtres ou de pins sylvestres. Mais là ne s’arrêtent pas ses investigations…