Combien d’écrivains ont-ils conçus leurs romans sur le thème central des incertitudes de l’existence, sur celui du hasard qui, d’une seconde à l’autre, modifie les trajectoires les plus certaines d’elles-mêmes rendant des plus aléatoires toute anticipation d’une vie? L’homme est un déchet balloté sur un océan furieux…

Albertine Mollet, Evelyne Puget, les agents Bergotte et Morelet sont dans une voiture de police qui fonce toute sirène hurlante. Un hold-up vient d’avoir eu lieu dans une épicerie des faubourgs de la ville. L’épicier — mal avisé — a résisté et, semble-t-il, aurait été tué. Un passant, assistant de l’extérieur du magasin à la scène, vient de prévenir la police, Santeuil et Winterhalter sont partis, avec un autre véhicule sur la scène de crime. La voiture des agresseurs, une Ford Capri jaune vif (une telle imbécillité de la part des criminels ne peut avoir été inventée) est partie sur le boulevard périphérique de Fontainebleau, semble-t-il en direction de l’obélisque qui marque une des sorties de la ville. La voiture de la commissaire a coupé à travers la ville pour les intercepter. A l’intérieur du véhicule, l’excitation est à son comble, chaque policier vit ce dont il a toujours rêvé, la scène du shériff poursuivant et interceptant le méchant desperado dangereux car n’ayant plus rien à perdre. Situation tout de même un peu plus excitante que la rédaction de procès-verbaux sur passeports perdus ou des chiens empoisonnés. La voiture fonce. Les passants s’écartent, les voitures se rangent, les cyclistes montent sur les trottoirs, les pneus crissent. Ses sirènes déchire l’espace de la ville. La voiture de police débouche sur le boulevard. Ils sont là hurle Bergotte montrant une voiture jaune, ils viennent juste de passer. Foncez, foncez, ordonne la commissaire Mollet tout en manipulant la radio pour appeler la gendarmerie et leur indiquer vers où ils se dirigent, on vous tient au courant dit-elle, ajoutant à l’attention des autres occupants du véhicule, ils envoient des motards pour essayer de les intercepter. Foncez, foncez. La voiture jaune a repéré le véhicule de police, elle accélère, franchit en trombe un carrefour manquant de peu de heurter une voiture qui venait sur sa droite, roule à toute allure sur la nationale qui traverse la forêt. La voiture blanche et noire des policiers accélère elle aussi, les fuyards tournent brutalement sur leur droite dans une route forestière brisant la demi-barrière qui en interdisait l’entrée. Les salauds, ils connaissent bien la région, fait remarquer Evelyne Puget, ils savent que cette route est goudronnée sur toute sa longueur et débouche vers Achères-la-forêt. La commissaire appelle les gendarmes : ils ont pris la route forestière de la Haute-Borne, essayez de les intercepter à la sortie vers Achères… La routes est étroite, pleine de nids de poule, les policiers sont ballotés en tous sens mais la voiture jaune ne ralentit pas. Ce mec sait conduire dit Bergotte qui a du mal à les suivre. Pas de panique, on les aura, dit la commissaire. Des branches fouettent le véhicule. Dans une série de virages étroits, la voiture jaune prend de la distance. Foncez, foncez dit Albertine. La voiture jaune brise la barrière de sortie, tourne brutalement à gauche sur une départementale. Les policiers foncent, suivent, débouchent sur la route. Surgit un énorme semi-remorque, impossible à éviter. La voiture de police s’y encastre.

Le lendemain, le journal local titre en pleine page : "Le commissariat de Fontainebleau décapité".