Trois jours que Théo Cottard est à l’hôpital. Trois jours qu’il est dans le coma. Contre toute attente, son père et sa mère se relaient à son chevet laissant à Arthur et Léna toute latitude pour poursuivre leurs découvertes érotiques. Le docteur Charlus, un très bon neurologue ami de Jérôme Cottard, s’en occupe activement. Il a établi que le score de Théo sur l’échelle de Glascow est de 8 et de 11 sur celui de Liège, qu’il y a donc espoir qu’il finisse par se réveiller. Mais quand? Sur ce point il ne veut faire aucun pronostic car cet état peut être plus ou moins long. Il n’y a donc qu’à attendre et prier (ajoute-t-il à l’intention de Marie-Gineste dont il connaît l’engagement catholique). Au chevet de son fils dont la pâleur accentue encore la beauté archangélique, elle prie plusieurs fois par jours. Jérôme, lui, guette le moindre signe clinique qui pourrait lui donner de l’espoir: il prend la main de son fils essayant de provoquer une réaction, il lui soulève les paupières éclairant la pupille avec une lampe de poche, il lui parle, il lui parle, persuadé par sa profession que la parole est un lien fort pour entretenir un état minimal de conscience. Quand il ne sait plus que lui dire, il lui fait la lecture, pas n’importe quelles lectures cependant. A tant que faire, autant nourrir l’inconscient de son fils de fragments d’œuvres majeures. Polyglotte et fier de l’être, il lui lit Dante (en italien), Joyce, Sterne (en anglais), Goethe (en allemand), Cervantès (en Espagnol) et de nombreux auteurs français : Pascal, Mme de Clèves, Chateaubriand… Il est persuadé que, lorsque son fils se réveillera, car il se réveillera, il en conservera quelque chose au moins comme un rythme, un fond musical, un attrait pour la perfection de la langue — car il faut dire que, jusque là, Théo n’a pas manifesté un grand intérêt pour la littérature — et si à quelque chose malheur pouvait être bon ? Ainsi au chevet de Théo se succèdent prières et grands textes de la littérature. Sa chambre est devenu un espace de paroles.

Selon le rythme établi depuis trois jours, lorsque Marie-Gineste se retire vers dix sept heures, Jérôme prend, dans la chambre, son tour de garde. Il va rester là jusque vers vingt deux heures puis il rentrera chez lui. Il s’assied dans le fauteuil de skaï crème placé auprès du chevet, examine son fils, le palpe, guette ses réactions, regarde sa pupille (il lui semble observer une petite lueur de vie dans l’œil mais comment en être sûr ?), l’embrasse puis s’installe confortablement et commence, d’une voix qu’il s’efforce à être très douce, la lecture du passage qu’il a choisi pour ce soir: De la traduction en français (il ne faut quand même pas exagéré et Jérôme Cottard ne lit pas le grec) du «De la clémence» de Sénèque par J Baillard: «Quel est donc le devoir d'un prince? Celui d'un bon père, qui tantôt reprend ses enfants avec douceur, tantôt les menace, et parfois même frappe pour mieux avertir. Un homme sensé ne déshérite pas son fils au premier mécontentement. A moins que des torts graves et répétés n'aient vaincu sa patience, à moins qu'il n'appréhende des fautes plus grandes que celles qu'il punit, sa main se refuse toujours à signer le fatal arrêt. Il fait d'abord mille tentatives pour rappeler ce caractère indécis des sentiers mauvais où il glisse ; c'est quand tout espoir est perdu, qu'il essaye des moyens extrêmes ; car on n'a recours aux grands châtiments que si tout remède est épuisé.»