Cindy a réussi à grimper sur l’amas de ferraille qui a dû, autrefois, lorsque la maison était encore habitée, être un engin de chantier quelconque. Elle est maintenant à la hauteur de la fenêtre à la grille rouillée d’où proviennent voix et lumière. La pièce est vaguement éclairée par une lumière jaunâtre tremblante, hésitante, vacillante, Cindy pense «bougie ou lanpe à pétrole», n’a pas de certitude, elle se dit que ce point là n’est pas très important. Elle écoute, n’entend pas très bien, ne voit pas très bien. Elle connaît cependant assez bien la voix de Théo pour la reconnaître, ne saurait dire quelle autre personne lui parle, sinon que c’est un homme, probablement un homme, jeune, elle distingue, par moments des bribes de paroles qui, par moments, se perdent comme si les interlocuteurs se déplaçant sans cesse dans la pièce modifiaient par leur position l’environnement acoustique. La qualité des sons, leurs résonances, lui donnent à penser que la pièce est vide mais elle n’en voit qu’une petite parcelle : le mur couvert de graphitis opposé à la fenêtre et une porte entrouverte qui a dû, autrefois, être peinte de vert. Elle s’efforce d’écouter: Théo : — fait ce que j’ai promis… jure… comprends pas ce qui s’est passé… Inconnu (la voix semble provenir du coin droit du mur où s’ouvre la fenêtre): — fait gaffe… sont très nerveux… Théo: — ouais mais… (le son se perd, il semble s’être déplacé vers le coin sous le mur creusé d’une fenêtre, puis revient, elle aperçoit sa chevelure puis les dos de sa tête et ses épaules alors qu’il va vers le mur qui est face à elle)… rien compris, je te… (bruits de pas couvrant la voix, bruit métallique comme si l’un des deux interlocuteurs avait donné un coup de pied dans une boîte de conserve vide, retour de la voix inconnue): …du fric, faut maintenant plus de fric… Voix de Théo, résonant sur les murs vides : ok… ok… je vais voir ce que je peux faire, mais c’est pas… (la voix de Théo s’éloigne à nouveau, devient incompréhensible, dans le champ de vision de Cindy passe une tête d’adolescent ou de jeune homme coiffé d’une invraisemblable crête d’Iroquois d’un rouge vif, ce n’est pas Théo). La voix: …t’a intérêt, sinon… (Tête et voix s’éloignent. Elle voit la tête d’iroquois franchir la porte), elle entend : bouge pas, je reviens… (Pas de Théo dans la pièce, elle suppose que ce sont ceux de Théo). Il toussote, se racle la gorge, la porte grince, l’iroquois revient : putain ça fait du bien. Bon on est d’accord? (Voix de Théo lointaine): d’accord… Inconnu : t’es sûr, t’a bien compris? Théo: Ouais, ouais, fait pas chier… Inconnu: t’en veux une? Théo : Ok, pour la route… Bruits divers. Cindy perçoit une odeur de fumée, une odeur de hash, elle la reconnaîtrait entre mille. Elle se dit «ce petit con de bourgeois vient chercher sa dose, l’aurait pu trouver un coin de rancart plus facilement accessible», se demande si c’est pour le shit qu’il était question de fric, la conversation ne lui a pas semblé claire sur ce point. Soudain elle perçoit un bruit, elle retient sa respiration, elle est presque sûre d’avoir perçu un craquement dans l’herbe au-dessous d’elle, elle ferme les yeux, se concentre sur les sons: pas de doute, quelqu’un s’approche avec précaution dans le noir de la structure métallique.