Les personnages de fiction mènent des vies étranges, alors que quelques uns d’entre eux sont dans la pleine lumière des phrases, d’autres ne sont que des mots (parfois même sans nom) dont les apparitions ont la brièveté de l’éclair: ils sont là dans l’univers compact des évocations, n’y sont plus comme s’ils n’avaient jamais eu la moindre consistance. Cependant, la fiction n’a d’intérêt que si elle se trahit, ne respecte pas elle-même ce qui sembleraient être les règles qu’elle se serait données: certaines de ces apparitions apparemment condamnées par la linéarité déplorable du récit, son impossibilité à traiter de la simultanéité, sont trompeuses, l’être de mots qu’elles évoquent mène sa vie souterraine, creuse son tunnel de taupe, susceptible un moment ou l’autre de ressurgir ici ou là dans le paysage du texte dont il modifie instantanément toute l'apparence antérieure.

Lire est faire des boucles, comme dans une spirale ascendante, progresser en revenant sans cesse sur ses pas.

Il y a ainsi dans cette histoire de nombreux personnages qui semblent avoir été oubliés et ne devoir plus être pris en compte, mais… qu’en savons-nous? La vie de chacun d’entre eux n’a-t-elle pas suivi sa trajectoire pendant qu’étaient évoquées celles des autres?

Ainsi, Léa Matoute, l’assistante du Docteur Cottard, est-il si indifférent, à cette étape du récit, de savoir qu’elle continuait à évoluer dans l’ombre de la famille?

Léa Matoute a toute la superbe de ses trente cinq ans, toute l’assurance d’une jeune diplômée moderne qui voit s’ouvrir devant elle une vie harmonieuse et pleine. Si elle ne s’est jamais intéressée — autrement que par nécessité professionnelle — aux cinquante six ans du Docteur Cottard, elle n’a pas été insensible au charme romantique, même si parfois exagérément ténébreux d’Arthur, l’aîné de la famille. A dix huit ans, il lui est vite apparu comme une proie facile qu’elle n’a pas hésité à saisir. Léa aime l’amour, plus exactement même, si elle ne recherche pas l’engluement dans des sentiments par trop exigeants, elle aime séduire, faire l’amour, posséder… Arthur s’est laissé faire sans trop de scrupules et si elle ne l’a pas vraiment initié au plaisir physique, elle lui a, dans ce domaine, ouvert des perspectives d’autant plus larges qu’elle prouvait, par ses actes, accessoirement par ses paroles, qu’elle ne demanderait rien d’autre, lui offrant ces «divertissements» profonds si nécessaires à la mise en état de veille des interrogations métaphysiques qui l’assaillent sans cesse.