Quand il appela le cabinet de détective Cindy Stillman, Jérôme Cottard ignorait qu’il appelait en fait Becky Turner. En effet, pour des raisons précises mais qu’il serait trop long de développer ici car elles nous entraîneraient vers d’autres intrigues encore — or cette histoire est déjà assez compliquée, confuse, embrouillée, faite d’histoires dans des histoires ou des esquisses d’histoires — Cindy Stillman était le nom de détective que s’était choisie Becky Turner. Il aurait été certainement plus facile pour le lecteur de ne faire référence qu’à Cindy Stillman, d’oublier Becky Turner, mais ce choix aurait été renoncer à la vérité, à ce lien indéfectible qui attache toute fiction à la réalité sans lequel elle n’est rien d’autre que pure élucubration sans intérêt.

Ayant composé le numéro trouvé sur Internet — OUTIS, cabinet de détective, filatures en tous genres, discrétion assurée — il entendit donc une voix de femme :

— Cindy Stillman, cabinet de détective Outis, à votre service…
— J’aurais besoin de vos services…
— Nous sommes là pour ça, que pouvons-nous pour vous ?
— Je préfèrerais ne pas en parler au téléphone…
— Pas de problème, nous pouvons nous déplacer…

Jérôme Cottard marqua un temps de silence. L’expérience professionnelle de Becky-Cindy, lui mit aussitôt la puce à l’oreille. Elle pensa « encore un qui n’a pas envie que son nom apparaisse sur la place publique ». Elle ajouta aussitôt : nous vous garantissons une discrétion absolue, nous pouvons nous rencontrer où vous voudrez dans un rayon de cinquante kilomètres autour de Fontainebleau. Que proposez-vous, demanda Jérôme Cottard ? Un café, un restaurant, un hall de grand hôtel, de gare ou d’aéroport, un lieu en forêt, ce que vous préférez… Un café, ce serait plus confortable. Bien, un café, où ? Je réfléchis répondit Jérôme Cottard ? Un temps de silence puis : Connaissez-vous Puiseaux ? Oui… Les halles de Puiseaux ? Oui, bien sûr… Il y a un café devant les halles, il n’y en a qu’un avec une devanture vitrée. Oui, je vois… Nous pourrions nous retrouver là. D’accord, quand ? Je peux être libre demain après-midi, disons vers quinze heures… Cindy Stillman avait besoin de laisser croire qu’elle était occupée : désolée mais quinze heures ne me convient pas, seize heures ? D’accord, je m’arrangerai… Bien, à seize heures je serai dans le café, une femme, cinquante ans environ, je porterai un pull angora rouge de chez Kookaï et lirai un numéro de Elle., vous ne pouvez pas vous tromper. Je m’appelle Cindy Stillman et vous ? Euh… temps d’hésitation, Cindy comprend immédiatement que son client potentiel ne tient pas à dire son nom, elle ajoute : vous n’êtes pas obligé de me dire votre nom véritable. Dites-moi seulement sous quel nom vous vous présenterez. Jérôme Cottard réfléchit : bon… disons, il regarde autour de lui, sur son bureau une revue est ouverte sur une publicité : « Gjuro XL ». Je me présentaerai sous le nom de Xavier Guro. D’accord, dit-elle, à demain monsieur Guro… Elle raccroche.