Guillaume Lemarchand s’est décidé, il n’est pas très intelligent, mais quand même… Il n’ignore pas qu’il y a eu un crime tout près de l’endroit où il a trouvé la clef USB pleine de photos érotiques homosexuelles (forcément homosexuelles, il ne lui vient pas à l’idée qu’une femme puisse s’intéresser à des photos de jeunes hommes nus dans des positions non équivoques). Il ne va pas essayer de la vendre — pourtant un peu de fric ne lui ferait pas de mal et il se souvient des revues ou des cassettes que les adolescents se passaient sous le manteau quand il était lycéen — trop risqué, au cas où !… En plus il n’est pas sûr que tous les personnages des photos aient dix huit ans, pas question d’être considéré comme pédophile, homo, gay le gênerait déjà un peu alors pédophile ! Si jamais sa femme tombait sur ces photos ce serait un drame d’autant qu’ils ont un petit garçon de sept ans et que le ménage bat un peu de l’aile (d’où en partie sa passion pour la tranquillité des après-midi de pêche), ce serait un dossier à charge tout trouvé. Il a songé à la jeter quelque part, dans la Seine, dans la forêt, dans les toilettes d’un établissement public quelconque, de la brûler dans sa cheminée, la détruire dans un bain d’acide sulfurique (souvenir lointain de son lycée technique mais il ne sait pas que seul l’acide nitrique attaquerait les circuits imprimés, que le plastique ne subirait aucun dommage et qu’il y a de grandes chances pour que l’on puisse récupérer tout de même les informations). En fait il se creuse la tête pour rien car il n’a pas envie de détruire la clef. Quelque chose comme un scrupule moral. Pourtant il n’aime pas les flics, dans son quartier c’est comme ça, le flic c’est l’autre, celui à qui on ne parle pas, avec qui on ne boit pas un coup, il n’y a pas de flic fréquentable. Il n’en connaît aucun qui vienne dans le bistro où il travaille, ou alors il vient incognito. Ça lui paraît difficile… Donc…

Donc il a pris ses précautions: il a soigneusement essuyé la clef USB pour être sûr de ne laisser aucune empreinte (il n’a pas pensé une seconde que procédant ainsi il pouvait détruire d’autres traces qui auraient pu conduire la police vers un suspect), mettant des gants, il l’a enveloppée dans des formulaires de Loto, puis dans une feuille de papier où il a collé les mots «TRES IMPORTANT» découpés dans un journal local gratuit d’annonces, ajoute une carte postale du Grand Canal du château où une croix au feutre rouge indique l'emplacement de sa découverte et la date 28 mars 2007 16 heures 30, a mis le tout sous enveloppe, a humidifié la bande collante de l’enveloppe avec une éponge (il a vu un jour à la télé, dans une série policière qu’il était possible de récupérer des traces d’ADN s’il mouillait la colle avec sa langue — il ne sait pas bien ce qu’est l’ADN mais il sait que, dans le film, c’est comme ça que le tueur s’est fait pincer), l’a déposée dans la boîte aux lettres d’un village où il ne va jamais avec une adresse faite de lettres découpées collées: «COMMISSARIAT DE FONTAINEBLEAU 77300», est rentré discrètement chez lui, a décidé de tout oublier.