Les pas se sont rapprochés, feutrés, attentifs, prudents… le marcheur devait lever haut la jambe et reposer lentement le pied pour éviter de froisser les herbes ou de heurter un obstacle qu’il ne pouvait voir mais qui aurait provoqué un quelconque bruit. Il est maintenant tout proche, sous elle, Cindy-Becky perçoit maintenant sa respiration, calme, maîtrisée, en éveil. Elle ne bouge pas, supporte l’inconfort de sa situation, ne respire pas, se tasse le plus possible dans la pâte de l’obscurité. Un moustique tourne autour d’elle: elle ne bouge pas; il se pose sur sa joue droite: elle ne bouge pas; la pique: elle ne bouge pas, n’ose même pas tordre sa bouche pour le chasser d’un souffle. Sous elle, les pas reprennent, s’éloignent, elle devine qu’ils contournent le bâtiment, elle peut enfin chasser le moustique, bouger une jambe, un bras, se décontracter un peu, il lui semble être devenue de pierre et d’inconfort, elle ose changer de position, écoute, attentive, n’entend plus rien, ne sait si elle peut descendre, n’ose pas, s’en aller discrètement, n’ose pas, attend, écoute, attend, écoute, ne perçoit plus rien, seul un léger souffle de vent dans les branches… La lumière est toujours allumée dans le bâtiment mais plus aucune voix n’en parvient, le silence est en suspens comme si chacun retenait son souffle, cette suspension du temps dure quelques minutes, interminables. Puis…

Une porte grince, un coup de feu éclate, un cri, des voix saccadées, rapides, fortes : — T’es con… t’es con… ta gueule… ta gueule… tire-toi, vite, tire-toi… Des pas rapides, précipités, une fuite, deux fuites sur le sentier, chacune dans une direction opposée. Cindy descend de son perchoir, les courses sont maintenant lointaines. La lumière brille encore. Elle écoute, écoute, le silence se redéploie dans l’espace comme s’il n’avait jamais cessé, de nouveau la brise dans les arbres, un hululement lointain de chouette, quelques froissements dans l’herbe : le silence de la nature. Elle ose enfin avancer, se dirige vers la porte du bâtiment. Sur le sol, dans une mare de sang, le corps d’un homme, face contre le sol, vêtu d’un jean et d’une chemise kaki. Elle ne le touche pas, se penche vers lui pour vérifier sa respiration. Silence. L’homme est certainement mort. Elle prend une photo du cadavre, ne touche à rien. Elle s’en va, emprunte à son tour la vague saignée lunaire du sentier, retourne vers la ville et sa voiture.