Le métier de détective privé n’est pas de tout repos moral et place souvent devant des dilemmes difficiles. Témoin d’un crime, le devoir de Cindy Stilman est d’avertir la police et de dire ce qu’elle sait, ce qu’elle a vu, de témoigner sans restrictions mais, à cause de sa profession de détective, Becky Turner ne peut pas faire une action aussi simple car elle devrait expliquer ce qu’elle faisait en plein bois, en pleine nuit, comment elle a assisté à l’assassinat, ce qu’elle a entendu, dépeindre les comparses ou l’un d’eux est son client, parler de lui serait transgresser toutes les règles déontologiques de sa profession et, qui plus est, l’empêcherait de mener à terme toute son enquête. Docteur Jekill et Mister Hide féminine, elle ne sait que penser ni que faire. Tout au long du trajet qu’elle accomplit en moto entre le lieu où s’est déroulé le meurtre et sa maison de Barbizon, elle ne cesse d’emprunter tantôt l’une tantôt l’autre des consciences sans parvenir à trancher en faveur de l’une ou de l’autre. Elle ne sait pas ce que Théo Cottard faisait là — peut-être se fournir en drogue — ni quelles relations particulières il entretenait avec l’espèce de punk gothique qui a vraisemblablement tiré mais elle sait que tous deux étaient là, elle sait où retrouver Théo, comment le faire arrêter au besoin, elle sait aussi qu’il fréquente — au moins épisodiquement — ce jeune homme à l’invraisemblable déguisement punk et à crête iroquoise rouge vif, elle pourra le reconnaître n’importe où et n’importe quand et si elle ne sait pas où le retrouver, le signalement qu’elle en a en mémoire lui laisse penser que cela ne sera pas trop difficile. Elle se dit qu’il faudrait en parler au Docteur Cottard puis qu’elle manque d’éléments à cette étape de son enquête, que cela risque de l’orienter dans une direction qui ne serait pas la bonne tant le meurtre pèserait lourd dans le désarroi de son client, elle se dit aussi que, dans ce lieu isolé de la forêt, il faudra certainement plusieurs jours avant que le cadavre ne soit découvert puis que, celui qu’elle appelle le punk gothique, va avoir, si elle ne dit rien, tout loisir pour fuir, se cacher, que les réactions de Théo Cottard, le fils de son client, sont certainement imprévisibles et qu’il est trop jeune pour lui laisser porter le poids d’un crime dont il n’a sans doute était que le témoin mais que parler conduirait certainement à sa mise en garde à vue, qu’elle a dû tomber sur un règlement de comptes entre membres de réseaux de trafiquants de drogue et qu’elle n’a pas la stature nécessaire pour affronter tout cela seule, qu’elle n’avait jamais été confrontée jusque là à un événement aussi sérieux, que cela risque de lui faire perdre sa licence… Bref, lorsqu’elle arrive enfin chez elle, elle est dans un tel désarroi qu’elle se précipite dans sa chambre et se met à pleurer dans les bras de son Octavanio.