Rango Mollet a décidé une fois pour toutes que le vélo est le meilleur outil du philosophe. Il pédale. Il pédale avec d’autant plus d’ardeur qu’il vient tout juste de quitter la cachette rocheuse de sa prostituée favorite au carrefour de la table du Grand Maître. Cette fois-ci, il ne fait pas du vélo de route mais du VTT, solution qu’il choisit soit quand la chaleur trop forte lui fait rechercher les ombres de la forêt, soit lorsqu’un vent trop violent rend les routes plus difficiles. Il pédale sur le chemin tortueux et très accidenté appelé «route de la chevillure». Il a choisi ce lieu pour ses difficultés, pour le plaisir de se promener entre les amas rocheux, de faire vraiment du vélo-cross: descentes très rapides, montées difficiles, sol sableux où les roues s’enfoncent de plusieurs centimètres exigeant de violents efforts pour ne pas chuter. Il connaît parfaitement ces lieux avec ses mares, ses grottes, ses arbres remarquables, plusieurs années qu’il pédale dans ce décor. Ce qui lui plaît c’est la sueur, se sentir en sueur, aller jusqu’au bout de ses possibilités musculaires, sentir que ses jambes tremblent, se tétanisent presque sous l’effort mais réussir cependant à passer, grimper des pentes courtes mais difficiles à cause des pierres ou des fragments de rochers qui les encombrent et dévient ses roues, se lancer dans des descentes brutales où ses bras, malgré les amortisseurs de sa fourche avant, tremblent d’effort et où il reste au bord de l’équilibre. Qu’il soit tombé plusieurs fois ne le décourage pas. Au contraire, cela fait partie du jeu, de cet espèce de défi qu’il lance de façon permanente à soi-même : se prouver que l’esprit peut dominer le corps, que la pensée peut faire fuir la peur, que le mort elle-même n’est rien d’autre qu’une prise de risque volontairement assumée et — il ne peut s’empêcher de le penser — maîtrisée. Rango, d’une certaine façon, a le culte de son corps.

Ce qu’il aime aussi en ces lieux, c’est la solitude : il n’y rencontre presque jamais personne. Une fois ou deux un cueilleur de champignons ; parfois — rarement — une troupe de randonneurs du troisième âge. Et lorsque cela arrive, connaissant parfaitement le réseau de routes et sentiers, les cachettes possibles (taillis, rochers, abris sous roche, grottes…), il s’arrange généralement pour les éviter. Il veut être seul en face à face avec les forces naturelles. S’il le pouvait, son désir le plus profond — dont il est parfaitement conscient — c’est de se mettre nu dans la forêt. Si le vélo ne le permet pas (il a besoin d’un maillot de cycliste au fond doublé de peau de chamois pour supprimer les frottements de la selle, de chaussures pour ses cale-pieds, d’un casque, de genouillères et de protection aux coudes pour amortir la gravité des chutes toujours possible), il lui est cependant arrivé quelquefois de profiter d’une percée du soleil entre les branches pour s’allonger sur un rocher et, se dévêtant complètement, sombrer dans le plaisir de ses fantasmes érotiques. Alors il lui semble être quelque chose comme une de ces divintés grecques qui hantant les bois — faune ou satyre — en sont les maîtres absolus et dictent leurs lois primitives aux humains égarés en ces lieux dont ils n’aperçoivent que la surface.