Aujourd’hui tout le monde — ou à peu près — sait écrire un roman, inventer des personnages, créer une intrigue, suivre le fil d’une ou plusieurs intrigues. Le roman est devenu un bien commun quelque chose comme un schéma rhétorique fermé devenu une des composantes de la culture générale. Le problème, aujourd’hui, n’est donc pas de savoir écrire un roman mais de ne plus savoir le faire et de repartir sur cette base. Accepter que le monde a changé, que la complexité élémentaire du monde à laquelle le roman apportait un pendant littéraire s’est dissoute dans une complexité plus complexe encore d’où toute finalité rationnelle semble avoir disparu. Aucune téléologie, qu’elle soit scientifique, philosophique ou politique, n’est plus crédible, nous nageons jusqu’à épuisement dans les courants des effets contraires, ballotés sans espoir dans un univers que nous ne comprenons plus. Le monde a changé en effet, nos découvertes, les techniques que nous avons créé ont tout bouleversé, et le roman, produit d’une approche relativement rationnelle du monde, avec un début et une fin définis, avec les trajectoires prévisibles de ses personnages, ne correspond plus à rien. Davantage encore, le problème n’est pas le roman, mais la littérature: qu’a-t-elle aujourd’hui à nous dire réellement de notre monde? Bien sûr elle peut continuer à en raconter des histoires, couper en lui des tranches et nous les présenter comme originales… mais ça ne marche plus. Écrire un poème n’a, aujourd’hui, pas plus de sens qu’écrire un roman…

Je crée un personnage, le punk que j’ai placé au bord du Grand Canal, et qui semble surveiller l’enquête d’Albertine Schwilk. Aussitôt il s’inscrit dans la linéarité de l’intrigue: que vient-il faire là, pourquoi, que va-t-il devenir, en quoi influe-t-il sur ce que nous savons de l’intrigue?… Il devient nécessaire et pourtant il ne l’est pas pour moi. J’ai eu envie de placer là un observateur étrange. Point. C’est tout. Pourquoi faudrait-il qu’il m’enferme? Pourquoi faut-il qu’un récit ait un début et une fin? Dans les flux perpétuels d’information qui sans cesse nous forment et nous informent pourquoi faut-il que le roman soit contraint à des sélections? Ne peut-on imaginer une littérature en flux où s’aboliraient les genres où, grâce à la technologie, le texte ne cesserait, à son tour, à sa manière propre, d’informer le monde, le former et le rendre informe? Une littérature finie-infinie sans point focal ni trajet de lecture obligatoire, une littérature aussi chaotique que l’est le monde dans et pour lequel elle est produite, totalisante et fragmentaire, pleine et vide, complète et inachevée, lisible et illisible…