La visite chez les Cottard est un échec. Évelyne et Santeuil n’ont rien appris de plus sur l’adolescent qu’ils recherchent. Le Docteur Cottard n’était pas là. Du moins c’est ce que leur a affirmé la dénommée Léna Matouche, il serait à Nicosie, participerait à un colloque international sur «les séquelles traumatiques post 1984». Il ne reviendrait pas avant une bonne dizaine de jours. Mais… s’ils avaient une question particulière, elle pouvait les renseigner, elle s’occupait de beaucoup de choses dans la maison et… —Non, non, avait dit Santeuil, nous voulons parler à quelqu’un de la famille, n’y a-t-il personne en ce moment? —Madame… —Pouvez-vous demander à Mme Cottard de nous recevoir? —Bien sûr, bien sûr, je vais voir… Léna avait disparu par une porte… Quelques minutes d’attente dans le hall. Santeuil envisage d’entrer dans le bureau du Docteur: —Je vais y aller. S’il y a un problème, je dirai que je cherchais les toilettes… —Ok… Je te couvre… Trop tard, Léna Matouche revient. La précède une merveilleuse jeune femme blonde, cheveux tombant sur les épaules, léger tailleur de coton blanc (pantalon et boléro sur une chemise brodée), collier de diamant — plutôt impressionnant — scintillant au cou. D’un ton timide et simple, et un air d’un ton d’autant plus appris qu’il voulait paraître naturel, elle demande avec une douceur réservée : —Marie Gineste Cottard… Que puis-je faire pour vous aider? —Pouvons-nous vous parler quelques secondes? —Bien entendu… Santeuil est ennuyé de devoir insister : —Je préfèrerais que nous soyons seuls avec vous. Les yeux de Marie Gineste Cottard s’ouvrent légèrement montrant sa surprise; Évelyne Puget ne peut s’empêcher de penser qu’elle joue un rôle, elle ne sait pourquoi quelque chose ne va pas dans cette mise en scène bourgeoise trop bien réglée. Santeuil espère que Mme Cottard va les emmener dans le bureau de son mari mais non, elle les entraîne au salon et, avant de refermer la porte sur eux : —Vous prendrez bien quelque chose? —Jamais pendant le service, réplique Santeuil péremptoire.

Ils lui ont montré le portrait-robot mais elle ne le reconnaît pas, ne sait rien. Cet adolescent n’évoque rien pour elle. Elle est désolée, elle aimerait bien les aider. Peut-être si elle savait pourquoi ils lui demandaient cela… Ils ne peuvent pas le dire, c’est une enquête en cours, etc… Bref ils n’ont pu que prendre congé, se retrouvent dans la rue devant leur voiture de service, des oiseaux chantent dans les arbres, la rue, bordée de ses quelques villas luxueuse, est calme, champêtre, rassurante, difficile d’imaginer que quelque chose de répréhensible puisse avoir lieu dans un tel cadre, un hors-monde: —Et maintenant demande Évelyne? —Je suis sûr d’avoir vu cette photo chez eux, mais nous n’avons aucune raison d’insister… Ils sont bien capables d’avoir un avocat!… Combien ont-ils d’enfants, demande Évelyne… —Bonne question… —En tous cas, plusieurs… la dernière fois il m’a parlé de ses enfants! —Il est quatre heures, remarque Santeuil, il se peut que l’un ou l’autre revienne de son école… On pourrait se planquer à la lisière de la forêt et voir ce qui se passe? —Ok, dit Évelyne, ça marche…

Ils montent dans leur véhicule mais, feignant de partir, font le tour du quartier pour revenir se dissimuler dans un sentier, derrière un buisson d’où ils peuvent observer l’entrée de la villa Cottard.