Un curieux personnage en planque
Personne, ni Albertine, ni aucun de ses adjoints, entièrement occupés à chercher quelques indices qui pourraient leur donner une petite idée de la raison pour laquelle le couple de jeunes chinois pouvait s’être suicidé — ou avait pu être suicidé…— ne remarque caché dans l’obscurité des premiers buissons de la bordure forestière du parc surplombant le Grand Canal, accroupi derrière un tronc d’arbre abattu, un curieux personnage qui semble très intéressé par la scène qui se déroule sous ses yeux.
Un homme, plutôt
jeune, entre trente et trente cinq ans si l’on en juge par son visage,
coiffé d’une crête iroquoise de cheveux teints en rouge et raidis par
une couche de gel, un petit anneau argenté perce son sourcil droit,
trois ou quatre, du même métal, la partie supérieure du lobe de son
oreille gauche, quelque chose comme un clou à tête de turquoise
traverse la peau sous sa lèvre inférieure. Dès qu’il bouge, dans la
vague
lumière des rayons de lune qui parviennent à percer le feuillage, il
émet de furtifs éclats de lumière : chacun de ses doigts des deux mains
porte au moins un anneau d’argent, certains avec des motifs complexes —
tête de mort, zvastika, 69, semences tapissières plus ou moins
longues…— d’autres simples, comme des alliances. Au poignet droit, un
large bracelet en forme de collier de chien, autour du cou, un collier
serré et une large ceinture de cuir également cloutés de têtes de
diamant à laquelle est fixée une longue chaîne de métal. Plus clouté qu'un vieux fauteuil tapissier, il est vêtu
d’un bomber noir matelassé fait d’une manière qui réfléchit la lumière,
d’un pantalon corsaire en tissu écossais aux couleurs dominantes rouges
et noires; aux pieds des rangers noirs de CRS — ou de parachutiste.
Tapi
dans l’herbe, profitant de l’abri que lui offre un bouquet d’orties
blanches, ayant posé à côté de lui un sac à dos sur lequel on peut lire
l’expression «ni Dieu ni maître», il est accroupi dans l’herbe,
insouciant à l’humidité fraîche qui monte du sol. Il prend des photos,
beaucoup, comme s’il voulait que rien ne lui échappe. De temps à autre,
il saisit, dans son sac, une petite fiasque, en boit une gorgée puis la
range soigneusement dans la poche extérieure latérale gauche. Par
terre, sur le sol, à côté de lui, un légère luminescence signale
l’écran d’un téléphone portable allumé.
Il semble avoir tout son temps.