Albertine revient

Élément de l'hyperfiction "La Disparition du Général Proust"

26 octobre 2006

Chez Balpe

Après le corvée de l’Eden 77 —Albertine aurait plutôt pensé à une boîte de nuit qu’à une maison de retraite, mais bon… tout est possible de nos jours— la commissaire était remontée dans sa 307 Peugeot bleu-blanc-rouge, prudemment conduite sur la route ensoleillée de la forêt par le brigadier Jean-Baptiste Santeuil. Direction les maisons voisines de l’adjoint Balpe et du docteur Cottard. Une corvée. Une corvée de plus… Mais pour vivre il fallait bien faire un boulot et celui-là ou un autre! Albertine préfére être celle qui tient la crosse du revolver que celle qui regarde venir les balles; sa famille, modeste, avait toujours privilégié la sécurité au risque et que pouvait-il y avoir de mieux qu’un poste de fonctionnaire…

Des arbres, des arbres, des rayons de soleil entre les arbres. Elle se disait qu’elle préfèrerait faire du VTT mais, bon, c’était comme ça. Il n’est pas toujours possible de choisir. — Regardez moi ce con, éructa Santeuil parce qu’une voiture se dépêchait de prendre le giratoire avant lui, j’ai bien envie de lui donner une leçon! —Laissez tomber, dit Albertine, nous avons autre chose à faire, prenez à droite à travers le parc, ce sera plus rapide! Bien qu’un peu vexé dans sa fierté de pilote, Santeuil obéit.

Des bois, encore des bois, des arbres. C’est pas ce qui manque par ici… Bientôt le quartier des villas huppées, grosses bâtisses prétentieuses —certaines présentaient même des ébauches de tours— construites par la bourgeoisie locale —ou parisienne— à la fin du dix-neuvième siècle. A l’orée de la forêt, une grande maison, très haute, construction compliquée, ailes, renfoncements, toits à multiples facettes… —Balpe habite là, Cottard, juste à côté… dit Albertine en montrant une autre grande maison, style chaumière normande sans chaume, isolée au centre d’un parc où se dessine un terrain de tennis —J’aimerais bien habiter là, dit Santeuil, les mômes auraient de la place pour jouer. —Faut pas rêver, c’est pas dans nos moyens, vous n’avez qu’à jouer au loto… Je n’arrive pas à comprendre comment le bruit de l’un peut gêner l’autre, il y a presque cent mètres entre eux… ajoute-t-elle après un temps de réflexion —Par qui on commence demande Santeuil pressé de rentrer boire un café au commissariat. —Pile ou face… Le brigadier sort une pièce: —pile c’est Balpe, face c’est Cottard. —Ok, pas de probème… —C’est pile… —C’est parti. Ils s’extraient du véhicule, se dirigent vers la maison la plus proche de la forêt. En guise de portail, une grande grille en fer forgé. Sur un pilier un bouton d’appel, au-dessus de leur tête une caméra de vidéosurveillance. —Méfiant le bonhomme, remarque Santeuil. —Il aurait déjà été cambriolé trois fois, dit Albertine… mais j’ai toujours trouvé ces cambriolages bizarres… —Ça fait marcher les assurances!… —On peut dire ça. Elle sonne. Silence, la maison est loin. Elle ressonne. Attente. Puis une voix dans l’interphone. Voix de femme: —C’est pour quoi? —Commissaire Mollet, Monsieur Balpe a téléphoné ce matin au commissariat pour une plainte… —Je vais voir s’il peut vous recevoir. Attente. Attente. Puis: —vous pouvez entrer. Déclic métallique, la grille s’ouvre lentement. Ils entrent dans le parc, s’avancent vers le perron de la maison. La porte s’ouvre, un homme assez raide, la quarantaine, bouc et petite moustache, main droite dans la poche de son pantalon, ouvre la porte, ton mondain, presque hautain. Pour paraître naturel, il lui faudrait un chapeau haut de forme, je ne sais pas ce qui me déplaît en ce bonhomme, mais il y a quelque chose qui me déplaît: —Bonjour commissaire, je vous attendais… dit Balpe, en s’effaçant pour laisser les policiers entrer.



30 novembre 2006

Pédale

Pendant tous ces temps où chacun, pris dans les méandres de l’existence et les délires de la fiction, se lance dans ses aventures particulières, Rango, le mari philosophe de la commissaire Albertine Mollet fait du vélo. Il fait du vélo parce qu’il aime faire du vélo. Sans prétentions. Il fait du vélo pour garder sa tête libre pour penser. Et, tout en pédalant, il pense, des choses parfois un peu confuses, embrouillées par les moments d’effort où les muscles prennent le pas sur l’esprit, mais il pense et c’est le fait même de penser qui suffit à le rendre heureux: «Nous ne sommes rien; ce que nous cherchons est tout, rien d'autre… Tant bien que mal - tout ça paraît un peu chaotique. Voyez-vous ce que je veux dire: en fonction de quoi ? Pourtant !... Tout ça semble se mélanger un peu! Pourquoi ? Nous ne disons ni ce qu'il faut ni comme il le faut: c'est ça... Il n'y a pas de bonnes réponses; il n'est pas sûr que ce soit vrai, pourtant tout ça est juste et en même temps faux, dialectique de la philosophie… La philosophie est... La philosophie – mais pourquoi est-ce ainsi... Bon!... La raison chavire dans le chaos - c'est vrai. Il en a toujours été ainsi - par conséquent, est-ce une erreur de dire ça ? Tout mot fait mal dit: d’accord... Donc. En quoi est-ce mal dit, mal formulé plutôt? Le temps n'y fait rien: rien d'autre, ça peut se dire - pourquoi est-ce ainsi... Rien à dire! D’autant que... Sans doute - par conséquent - rien à dire; absolument… Comment ne pas penser? Il n'y a peut-être que la pratique de l’exercice philosophique... Aussi... C'est tout... Si on le veut; et alors ?... Étant donné tout cela peut-être est-ce davantage, nous ne disons ni ce qu'il faut ni comme il le faut… je me répète, je dois m’efforcer de rester sur ma ligne. Rien d'autre... Bon, tout esprit ne vaut pas un autre esprit, mais nous ne savons rien: absolument! Personne ne sait ça qu'est l'esprit humain, tout présent parle avec évidence, avec une assurance horrible! L'esprit humain serait une bénédiction du hasard... L'esprit humain c'est; c’est comme ça - il n'existe pas de vérité éclairée, et donc l'esprit n'a rien à faire avec la nature humaine! Là où n'existe aucune possibilité, tout redevient possible. Une fois que l'homme a goûté au futur, il ne peut revenir en arrière, l'esprit humain ne connaît que le goût du regret; l'esprit humain est une possession. Rien d’autre ne peut justifier le fait de vivre; est-ce une erreur de dire ça ? C'est authentique: l'esprit humain pousse l'homme à cacher un bout de la vérité (plus la vie est absurde, moins la mort est supportable)... L'esprit authentique isole complètement l'homme entre ciel et terre! L'esprit humain permet seul d'atteindre l'éternité – mais quelle est la différence entre spiritualité et espérance - deux notions qui ne s'oublient pas… pourtant!... Par conséquent! Tout s'est déjà produit. Il n'y a pas d'unité dans une vie humaine; la raison chavire dans la cohue: pour avoir peur sans cesse il faut  se donner de la peine – pourtant en réfléchissant aux choses, on arrive à les comprendre! L'homme laisse derrière lui autant de questions que de solutions, mais quelle est la quantité d'esprit humain qu'on peut supporter sans mourir? il y a des périodes entières de la vie qui semblent sans repères…» et il pédale et il pense et il pédale et il pense, il pédale-pense ou pense-pédale… Au fur et à mesure que la fatigue envahit ses muscles, il lui semble que son corps devient pensée et sa pensée corps. Corps-pensée, c’est tout un… Il est alors dans une grande exaltation comme s’il approchait d’une vérité, comme s’il créait une vérité qui finira par s’imposer à lui et alors sera si claire qu’il n’aura plus de mal à l’exprimer puis à la présenter au monde… Il pédale.

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19 décembre 2006

L'adolescent se rebiffe

Réunion de crise. Un coin discret de la forêt. Théo est venue avec son VTT, Théo la rejoint avec le sien. Il y a en effet urgence, l’enlèvement de Sylphide change la donne, Évelyne veut se débarrasser de ça et maintenant que la commissaire a pris les choses en main, le relais est assuré. Elle n’est cependant pas tranquille, elle détient des informations qui pourraient changer l’enquête mais ne sait comment les faire passer sans risque. Pas question non plus de mouiller Théo: elle ne peut le faire sans se mouiller elle-même. Difficile d’être prudent, honnête et d’avoir en même temps sa conscience pour soi (ah, la conscience!)… — Je veux plus rédiger les lettres anonymes, dit Théo, je veux plus les faire passer à ta chef… —Je comprends (Théo est toujours aussi excitant…), mais si tu arrêtes nous perdons la seule piste qu’il y ait. —Celui qui fait ça saura bien prendre contact directement avec la police. Au début ça m’a amusé, j’ai vraiment cru à un jeu, mais maintenant ça devient trop chelou, je laisse tomber… —Comment on fait? —Basta, on arrête, c’est tout… — On arrête, c’est tout, tu raisonnes comme un gamin égoïste, faut trouver autre chose. Comment guider mes collègues vers le site qui t’a branché? Il s’appelle comment déjà? —Nathalie Riches… —Nathalie Riches… — Et les adresses des mails que tu reçois? —Ça change tout le temps et chaque fois que j’ai essayé d’envoyer un message en retour, j’ai eu un mail me disant que cette adresse n’existait pas. — Il doit utiliser un anonymiseur ou passer par un réseau darknet… — C’est quoi? —T’occupes… Un moyen pour rester anonyme sur Internet. Les spécialistes de la police sauraient s’en débrouiller, mais il faudrait les mettre au courant. — Ouais, et on peut pas. Ils s’enferment dans le silence, réfléchissent mais ni l’un ni l’autre n’a beaucoup d’imagination. La nuit se répand lentement sous les arbres. Il faut partir. Théo doit partir, l’heure du repas familial approche. Chacun monte sur sa bécane. Chacun part de son côté.

Évelyne est encore sur le chemin qui la ramène chez elle quand son portable sonne. Elle s’arrête, décroche. C’est Théo: — J’ai une idée… le fait de pédaler stimule la pensée… — C’est quoi? — On rédige une dernière lettre anonyme mais on s’arrange pour la coller à quelqu’un d’autre pour que la police s’intéresse à lui… — Ouais, ça peut marcher, mais quoi comme lettre? — Un début de jeu de pistes avec quelques infos qui oriente tes collègues. —Ça change pas grand chose, pourquoi pas la faire passer directement? —Pour créer un sas. Faut trouver quelqu’un qui se piquerait au jeu par exemple… —Tu penses à quelqu’un? Silence, réflexion: — Balpe? — Pourquoi lui? — C’est assez facile pour moi, puis c’est un mec teigneux et râleur, il devrait mordre à l’hameçon. Évelyne pense à sa nuit avec Balpe. C’est vrai qu’elle pourrait aussi le manipuler discrètement, il avait l’air d’être tout prêt à la revoir. Elle dit: — Ça urge, qu’est-ce que tu veux lui envoyer comme message? — Chais pas encore. —Tu peux sortir ce soir? — Pas de problème. — Alors dix heures, au déversoir du Grand Canal, tu sais où c’est? — Ouais. — Bon on se retrouve là et on en parle.

22 décembre 2006

Nuit agitée pour Albertine Mollet

Nuit agitée pour Albertine, trop de soucis, de tension, de responsabilité, trop de choses à penser en même temps, elle est venue à son commissariat avec une humeur à tailler des têtes au sabre… et Évelyne qui n’est pas à son poste à l’heure prévue et Santeuil qui s’est fait une entorse en poursuivant un gamin dans la forêt avec son VTT —six jours d’incapacité (de toutes façons c’est un incapable permanent)— et ce jeune con de Winterhalter qui débarque avec ses idées toutes faites de l’école de la police et Bergotte qui est toujours aussi peu actif… Une équipe d’handicapés moteurs et physiques à la fois. Pas un cadeau. Rien de nouveau pour le briefing qu’elle expédie en engueulant son monde. Heureusement elle a sa cafetière personnelle, au moins une bonne chose pour démarrer sa journée car après… rendez-vous avec le maire de Champagne qui va encore protester contre la discrimination dont est victime sa commune, puis avec le préfet qui va exiger des résultats, la presse régionale qui va vouloir des nouvelles alors qu’il n’y a rien de neuf, peut-être même (il en est question et ce serait le comble!…) France trois île-de-France. Passer à la télé avec la gueule qu’elle se paie après sa nuit de folle, c’est pas la joie. Vagues souvenirs d’orgie où tous les protagonistes se mêlent. Si au moins Rango avait bien voulu faire l’amour! Mais non, trop fatigué par son vélo. A minuit il tombe comme une mouche. Ne restent plus que les fantasmes et ça…

On frappe à sa porte: —Entrez! C’est ce jeune con de Winterhalter, manquait plus que lui… — Quoi encore? —On a retrouvé la gamine. —Sybille? —Oui, Sybille… une demi seconde d’hésitation avant de poser la question essentielle: —Vivante? — Oui, vivante. Soupir intérieur de soulagement, c’est toujours ça… — Dans quel état? — Il paraît qu’elle va bien, ce sont les employés du parc des lémuriens qui l’ont trouvée ce matin à l’aube. — Le parc des Lémuriens?… — Vous connaissez pas? C’est un parc où on peut faire de l’acrobranches, c’est assez sympa, vous devriez y aller… — On va y aller! —Je voulais dire, vous devriez y aller pour profiter du parc… — Je suis pas comme vous, Wintehalter, je n’ai pas le temps moi! Winterhalter ferme sa gueule, il n’a d’ailleurs rien d’autre à faire… — Où est-elle? —Sybille? —Oui Sybille, vous croyez que je parle d’Élizabeth d’Angleterre? — Dans la cabane de réception du parc, je leur ai dit de ne le dire à personne avant qu’on arrive. Finalement, ce Winterhalter n’est peut-être pas si con. — Ok, on y va tout de suite, vous venez avec moi… — C’est que… — C’est que quoi? —Normalement j’assure la permanence. —Dites à Albertine de s’en occuper, ça lui apprendra à arriver en retard.

Albertine se lève, prend son revolver, un carnet, un crayon: — Allez chercher la voiture! — Oui chef! Winterhalter arbore un splendide sourire, Albertine le regarde, étonnée.

28 décembre 2006

Dépucelage

Une loi de la fiction est que ce qui devait arriver arrive. Si l’on en croit les grands écrivains, tout roman s’écrit en effet selon une formule fractale où chaque fragment est représentatif du tout: le choix d’un adjectif à la deuxième page conditionne le mot de la fin. C’est ainsi. La loi du genre. Rien à dire.

Depuis le temps qu’Évelyne tourne autour du petit Théo, ce qui devait arriver arrive, elle le dépucelle. Il est vrai qu’il a quinze ans, qu’il est très mignon, qu’il est encore vierge et que c’est un bon âge pour avoir sa première vraie expérience sexuelle… mais passons ces préliminaires, ça s’est passé ainsi:

Les menaces contre Théo se sont précisées, il ne sait que faire. Il appelle Évelyne, embarquée sur la même galère, pour discuter avec elle mais aussi parce que, à trente trois ans, elle est un peu l’image de la grande sœur qu’il n’a pas. Entre ses parents très mondains et son frère aîné trop absent, Théo est un peu solitaire d’autant que le mode de vie que lui impose sa famille ne lui permet pas de se faire beaucoup d’amis. Il y a bien son nouveau professeur de philosophie, Rango Mollet, le mari de la commissaire avec qui il sympathise mais, la plupart des autres ne sont pas très amicaux: la prof de violon est une vieille fille à moustaches, le prof d’anglais un Sancho Pança, celui de sciences un syndicaliste à barviche et lunettes, etc. Tous sont à l’avenant…

Bref… Chacun d’entre eux a pris son vélo. Ils se sont retrouvés dans leur coin de forêt habituel, un coin appelé le «Val rocheux de Sénancour» où un chaos granitique leur permet de se dissimuler pour discuter mais aussi, de voir éventuellement venir des promeneurs. Il y a là, entre des blocs rocheux comme une chambre où l’on n’accède que par un passage très étroit en devant même passer sous un rocher. Le sol en est de sable et de mousse. Ils y font entrer leurs vélos, s’assoient sur le sol. L’espace est restreint, ils sont obligés d’être côte à côte. Il fait chaud mais le lieu, ombragé par des hêtres est frais. Ils commencent à discuter, mais ce n’est pas leur conversation qui nous intéresse ici. Nous savons qu’ils cherchent des solutions qu’ils ne trouveront pas. Autant aller à l’essentiel.

Évelyne est très près de Théo, elle voit briller le très léger duvet qui commence à orner sa lèvre supérieure. Théo a des lèvres magnifiquement ourlées, sensuelles, sa peau légèrement humidifiée par un peu de sueur (il vient de faire du VTT) brille dans la lumière. Elle est lisse. Théo n’est pas boutonneux. Elle ne sait plus très bien ce qu’elle dit car ça n’a pas beaucoup d’importance, elle le regarde, a envie de passer sa main dans son abondante chevelure si souple et si noire dont une légère brise agite quelques mèches. Elle feint de l’écouter, répond machinalement. Théo s’aperçoit bien que son attitude est bizarre, il s’arrête de parler, la regarde dans les yeux. Elle le regarde dans les yeux. Machinalement sa main droite se pose sur la cuisse droite, nue car Théo porte un bermuda. Il ne dit rien, ne fait rien. Il ne sait pas que faire. Et puis cette pression ne lui est pas désagréable. Alors, il laisse faire. Maintenant Évelyne le caresse, sa main glisse sous la jambe du bermuda, atteint le slip sur lequel elle promène un doigt. Comme Théo ne bouge pas, elle lui prend d’autorité la main droite, la glisse sous sa chemise bleue marine de service, Théo touche les seins. C’est la première fois qu’il touche des seins. Évelyne n’est pas belle, elle est plutôt rondelette mais cette rondeur convient bien à la poitrine féminine. Elle le caresse, il la caresse.

Le désir-tsunami les submerge.

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21 février 2007

Théo parle

Théo a dormi dix-huit heures.

Le docteur Cottard a interdit à sa femme de prévenir la police : il veut savoir le premier ce que Théo peut avoir à lui dire. Il a annulé tous ses rendez-vous de la journée, demandé qu’on le prévienne dès que son fils s’éveillerait. A onze heures, Léna Matoute frappe à la porte de son bureau: «Théo s’est levé… Il vient de prendre une douche, déjeune avec sa mère…». Jérôme Cottard se lève, va à la cuisine mais il ne veut pas avoir l’air de se précipiter. Il entre calmement, dit: « Tiens, vous êtes là !… Je prendrais bien un café… » S’assied à la table pendant que Marie-Gineste lui fait couler un expresso. Théo le regarde. Ils se regardent : Alors ?

J’ai tout raconté à maman.
J’aimerais bien que tu me recontes à moi aussi ce qui t’es arrivé.
Théo avale son bol de chocolat, pose son toast beurré : Ben… Je faisais du VTT dans la forêt, comme souvent, tu sais… Oui, où… Un peu comme d’habitude, autour de la croix du calvaire, j’aime bien, il y a de bonnes pentes et des sentiers qui zigzaguent entre les rochers. Tu sais, nous y sommes allés plusieurs fois ensemble. Je sais, alors… Alors rien, il devait être trois ou quatre heures, je ne sais pas exactement. Je suis arrivé à l’espèce de mur de roches qui coupe la pente vers le sommet, là où j’aime bien faire des sauts… Tu sais que je t’ai interdis de faire ça tout seul, c’est très dangereux… Oui, bof, j’ai jamais eu de problème… Sauf quand tu en as… théo préfère ne pas répliquer. Alors relance le père ? Alors, j’ai fait un ou deux sauts et je me préparais à remonter pour un autre quand un mec en VTT est sorti de l’espèce de petite grotte qu’il y a au milieu du mur. Je ne me suis pas méfié, il est venu vers moi. J’ai cru qu’il voulait me parler, ça arrive souvent entre amateurs de VTT : j’ai mis un pied à terre. Quand il a été tout près de moi, il a sorti un flingue… Un revolver ? Oui, un revolver. J’ai cru qu’il plaisantait mais il m’a dit regarde, je ne plaisante pas et il a tiré sur une branche qui s’est cassée en deux, tu as intérêt à faire ce que je te dis de faire. Remùonte sur ta bécane et avance, je te dirai où aller.
Nous sommes partis sur un sentier. J’espérais le lâcher à un moment ou una autre, mais il était fortiche, pas moyen de le décoller, il restait toujours à deux mètres derrière moi. Il m’a fait tourner dans des coins paumés que je ne connaissais même pas. Puis, au bout d’une heure environ, il m’a fait descendre de vélo et nous sommes partis à pied. Je n’arrivais pas à reconnaître où nous étions. Il m’a fouillé, m’a pris mon téléphone portable, m’a attaché les mains dans le dos et les pieds, m’a bandé les yeux, m’a mis à califourchon sur son vélo, m’a porté quelques minutes comme ça puis m’a fait descendre et marcher. Puis il m’a attaché à quelque chose, je ne sais pas quoi…
Tu as vu son visage ? Oui et non, il avait un casque, des lunettes noires, un foulard… il était en tenue de cycliste… difficile à reconnaître… Et ensuite?
Ensuite? J’ai attendu, longtemps, je n’y voyais rien. Je pense que j’étais dans une grotte, le sol était humide et ke pouvais toucher une paroi de grè. Au bout d’un moment, il est revenu, m’a fait boire, manger… puis il est reparti. Comme je m’emmerdais et que j’étais fatigué, je me suis endormi. Il m’a éveillé, m’a encore donné à manger. Je ne sais pas combien de temps je suis resté là, mais il m’a apporté à manger plusieurs fois.
Bon, dit le père, tu n’as rien d’autre à me dire? Non… Il ne t’a rien dit ? Rien…Tu es sûr que ça va maintenant? Oui… Bon, je vais appeler la police, dis-leur excatement ce que tu m’as dit.
D’accord.
Le Docteur Cottard va dans son bureau. Théo finit son toast.

08 mars 2007

VTT en forêt

Rango Mollet a décidé une fois pour toutes que le vélo est le meilleur outil du philosophe. Il pédale. Il pédale avec d’autant plus d’ardeur qu’il vient tout juste de quitter la cachette rocheuse de sa prostituée favorite au carrefour de la table du Grand Maître. Cette fois-ci, il ne fait pas du vélo de route mais du VTT, solution qu’il choisit soit quand la chaleur trop forte lui fait rechercher les ombres de la forêt, soit lorsqu’un vent trop violent rend les routes plus difficiles. Il pédale sur le chemin tortueux et très accidenté appelé «route de la chevillure». Il a choisi ce lieu pour ses difficultés, pour le plaisir de se promener entre les amas rocheux, de faire vraiment du vélo-cross: descentes très rapides, montées difficiles, sol sableux où les roues s’enfoncent de plusieurs centimètres exigeant de violents efforts pour ne pas chuter. Il connaît parfaitement ces lieux avec ses mares, ses grottes, ses arbres remarquables, plusieurs années qu’il pédale dans ce décor. Ce qui lui plaît c’est la sueur, se sentir en sueur, aller jusqu’au bout de ses possibilités musculaires, sentir que ses jambes tremblent, se tétanisent presque sous l’effort mais réussir cependant à passer, grimper des pentes courtes mais difficiles à cause des pierres ou des fragments de rochers qui les encombrent et dévient ses roues, se lancer dans des descentes brutales où ses bras, malgré les amortisseurs de sa fourche avant, tremblent d’effort et où il reste au bord de l’équilibre. Qu’il soit tombé plusieurs fois ne le décourage pas. Au contraire, cela fait partie du jeu, de cet espèce de défi qu’il lance de façon permanente à soi-même : se prouver que l’esprit peut dominer le corps, que la pensée peut faire fuir la peur, que le mort elle-même n’est rien d’autre qu’une prise de risque volontairement assumée et — il ne peut s’empêcher de le penser — maîtrisée. Rango, d’une certaine façon, a le culte de son corps.

Ce qu’il aime aussi en ces lieux, c’est la solitude : il n’y rencontre presque jamais personne. Une fois ou deux un cueilleur de champignons ; parfois — rarement — une troupe de randonneurs du troisième âge. Et lorsque cela arrive, connaissant parfaitement le réseau de routes et sentiers, les cachettes possibles (taillis, rochers, abris sous roche, grottes…), il s’arrange généralement pour les éviter. Il veut être seul en face à face avec les forces naturelles. S’il le pouvait, son désir le plus profond — dont il est parfaitement conscient — c’est de se mettre nu dans la forêt. Si le vélo ne le permet pas (il a besoin d’un maillot de cycliste au fond doublé de peau de chamois pour supprimer les frottements de la selle, de chaussures pour ses cale-pieds, d’un casque, de genouillères et de protection aux coudes pour amortir la gravité des chutes toujours possible), il lui est cependant arrivé quelquefois de profiter d’une percée du soleil entre les branches pour s’allonger sur un rocher et, se dévêtant complètement, sombrer dans le plaisir de ses fantasmes érotiques. Alors il lui semble être quelque chose comme une de ces divintés grecques qui hantant les bois — faune ou satyre — en sont les maîtres absolus et dictent leurs lois primitives aux humains égarés en ces lieux dont ils n’aperçoivent que la surface.

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29 juillet 2008

Rango pédale encore…

Toute contrariété installe Rango sur son vélo or sa nuit d’insomnie, suite à sa dispute avec Albertine, ne lui a pas laissé d’autre solution que de se lancer dans une course sur les routes du Gâtinais. Il est parti à l’aube, pédale comme un fou depuis déjà trois heures ; le contenu de son bidon est épuisé. Il va lui falloir prendre une décision : s’arrêter quelque part pour se reposer ou rentrer par le chemin le plus court. Il n’a pas envie de rentrer… Il est, à la fois, furieux contre lui-même et contre sa femme. Il ne supporte pas l’idée qu’elle puisse l’avoir espionnée, il se déteste de parcourir de temps en temps les sites X et de s’être constitué une collection de clichés pornographiques. Il est adulte, libre (théoriquement), ne fait de mal à personne, mène une vie sexuellement ordinaire, n’a jamais agressé qui que ce soit, encore moins des mineurs mais ne peut s’empêcher de regarder ces images qui le fascinent, un domaine de fantasmes purs bien qu’impurs aux yeux de la collectivité, il est furieux de ne pas savoir assumer publiquement ce choix, affirmer que l’érotisme l’intéresse, furieux de se sentir coupable alors qu’aucun de ses actes, aux yeux de la loi, ne l’est. Pourquoi ne pas dire la vérité à Albertine ? Ce serait lui avouer que leurs pratiques sexuelles, si sages et si conventionnelles qu’elles tournent à la routine, ne le stimulent plus assez. Ils font l’amour, généralement le samedi ou le dimanche soir (ou alors en vacances), ils le font avec attention, mais sans invention ni créativité. Rango ne nie pas qu’il éprouve toujours un certain plaisir avec Albertine — il aime croire que ce plaisir est réciproque bien que, devant l’absence d’initiative ou de fantaisie d’Albertine, il n’en soit pas si sûr — mais il rêve d’autre chose, de surprises, d’inattendue, d’audace… Albertine se sentirait remise en cause, considèrerait qu’il lui reproche de ne pas être à la hauteur de ses attentes. Rango a bien, une fois ou deux, essayé d’introduire quelques fantaisies dans leurs rapports par des caresses inhabituelles ou en proposant de visionner un film pornographique, mais le peu d’intérêt — pour ne pas dire une certaine réprobation qu’il a cru percevoir, le soir notamment où il lui a montré son achat d’un godemichet — l’a découragé dans ses tentatives: Albertine Mollet est une femme respectable, mère de deux jeunes enfants bien élevés (du moins elle l’espère) et commissaire de police qui, bien que non croyante, a une conception fermée de la morale, il y a des choses qui se font, d’autres qui ne se font pas ; des paroles qui se disent, d’autres non… Elle tient à sa réputation de femme sérieuse et responsable. Heureusement Rango a la solution facile des prostituées de la forêt quand il fait du VTT. Trop facile… Trop facile car il aimerait ne pas avoir à payer, non qu’il soit avare ou trop pauvre mais parce qu’il aimerait croire que c’est le désir de son corps qui attire l’autre, non l’argent, car il aime les corps pour eux-mêmes, l’esthétique des corps, la fermeté des muscles, la pureté des lignes sans lesquelles il ne peut, lui semble-t-il, y avoir de plaisir partagé. Le philosophe en lui se dit qu’il est peut-être trop narcissique et que c’est lui qu’il aime aimer en l’autre, que c’est pour cela qu’il fait du vélo, pour se contempler dans les miroirs… Mais comment parler de cela à sa femme, comment lui faire comprendre que, dans les photos pornographiques, ce qu’il recherche, c’est une certaine esthétique? Il a besoin de pédaler encore et encore et encore, d’épuiser son corps: il rentrera quand il ne pourra faire autrement.

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22 juin 2009

Le punk gothique surprend Rango

Le punk gothique — disons, pour faciliter le récit, qu’il s’appelle (ou se fait appeler) Jake, Jake Cline — avance dans la forêt. Il ne sait pas trop où il est mais il sait où il veut aller. Il sait aussi qu’il est impossible de se perdre dans la forêt de Fontainebleau car en avançant tout droit, on finit toujours par rencontrer une route. Il s’est donc donné une direction à peu près sud-est, essaie de ne pas trop en dévier même si, pour cela, il lui faut parfois s’enfoncer dans des massifs de fougères, contourner des taillis de ronces ou des amas de blocs de grès. Par moments, il s’arrête, regarde le ciel à travers les arbres, cherche le soleil, s’oriente vaguement, reprend sa marche. Il en profite aussi pour essayer de repérer quelques sons : bruits plus ou moins lointains de moteur qui indiqueraient une route, de train, rires d’enfants, voix humaines, autant d’indicateurs pour prendre une décision. Il commence à avoir faim, un peu soif aussi, se dit qu’il faudrait atteindre un village assez vite. Il n’est pas passionné par la nature, préfère les villes. La nature le met mal à l’aise, il lui tarde de se tirer de là. Il monte sur un rocher pour tâcher de voir quelque chose, trouver un repère, s’assied sur la mousse, écoute. Il luis semble entendre quelque chose comme un gémissement, un souffle et un gémissement, un gémissement de femme peut-être, des souffles d’homme. Il n’est pas sûr, écoute avec la plus grande attention, les sons proviennent de sa gauche, il avance sur les blocs rocheux avec d’infimes précautions, s’approche. Peu à peu, les sons deviennent plus clairs, pas de doute, c’est un couple qui fait l’amour. Jake s’avance, voit d’abord un vélo vaguement caché dans un buisson, un peu plus loin une voiture garée à l’entrée d’une route forestière dont la barrière est fermée, il comprend : une pute a dragué un cycliste, il rampe, les gémissements proviennent de sous le rocher, il change de rocher pour voir le couple, repère d’abord une paire de fesses blanches, puis deux corps emmêlés… L’homme caresse la pente soyeuse des reins de la jeune femme, plus bas, plus bas encore, embrasse goulûment les seins: un homme avec une toison en croix sur sa poitrine et sur son ventre… La femme semble égarée - poitrine et seins ruisselants… Ils baisent frénétiquement… La sensualité lamine les corps, les enfonce dans une extase au-delà de toute morale, elle donne ses lèvres, montre son cul avec un air enflammé, l’homme s'excite comme une bête. Elle se frotte toute entière contre lui comme un animal, ses jambes s'ouvrent; La femme aime le poids du corps sur le sien - il aime l'odeur de sa chatte : il respire le parfum excitant de sa peau. Rien n'existe qui ne peut être dit avec les doigts, le sexe, les jambes et l'odeur des corps. Quand l’homme lève enfin la tête, son désir ne semble pas mourir avec l'orgasme car il n’arrête pas ses caresses. Jake le reconnaît aussitôt : Rango Mollet, un professeur de philo qu’il avait eu comme remplaçant dans sa classe quelques années auparavant. Cette découverte l’amuse, lui paraît de bonne augure, doucement il descend du rocher à l’abri de la vue du couple, marche avec précaution vers le vélo, s’en empare et quand le bruit des roues sur le gravier tire Rango de sa jouissance, il est trop tard, Jake Cline s’éloigne à toute allure sur la route forestière. Rango, chevilles entravées par son maillot de cycliste est incapable de faire quoi que ce soit.

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15 octobre 2009

Rango se débrouille

Difficile de faire une vingtaine de kilomètres avec des chaussures de cycliste. La professionnelle a bien proposé de rapprocher Rango de chez lui dès qu’elle aurait fini sa journée mais outre qu’il ne se voyait pas attendre quelques heures à contempler les ébats tarifiés, Rango ne tenait pas à être vu en sa compagnie. La ville est petite, tout le monde connaît tout le monde et des âmes bien intentionnées n’auraient pas tarder à faire discrètement savoir à sa femme avec qui il avait été vu. Et avec cette histoire stupide de clef USB, Rango ne tient pas à aggraver la situation, sa commissaire de femme n’est pas des plus humoristiques. Elle n’aurait pas compris. Tout ce qu’il a pu faire c’est de se déchausser, avancer à pied de quelques centaines de mètres sur la route départementale puis faire de l’autostop. Sa tenue lui a facilité les choses, une voiture — BMW noire, série 330, coupé, moteur diesel à injection, quatre cylindres en ligne — s’arrête. Le conducteur, style homme d’affaire moderne, chemise blanche, col ouvert, petites lunettes fumées, sourire éclatant : — Qu’est-ce qui vous arrive ? Rango : une histoire stupide, je me suis arrêté pour pisser et on m’a fauché mon vélo… — Ça alors, j’aurais jamais pensé qu’une chose pareille puisse arriver. Je suis cycliste moi aussi et je ne me méfie jamais. C’était quoi comme vélo ? — Un cube Agree GTC pro compact… — Pas mal comme bécane, moi j’ai un Scott Team Issue. Il démarre. Et vous avez vu votre voleur ? De loin. Il semblait jeune, sa silhouette était jeune, une coiffure bizarre, des cheveux rouges qui faisaient comme une crête. — Facile à repérer donc. Il y a longtemps qu’il vous a volé ? — Une demi-heure peut-être… — Inutile d’essayer de le rattraper. Je vous aurais bien aidé mais j’ai un rendez-vous assez important. Vous allez où ? — J’habite Fontainebleau. — C’est là où je vais, mais où plus précisément ? — Près de la gare… — Ce n’est pas mon chemin mais je vais vous y déposer, je ne peux pas vous laisser comme ça en pleine ville. — C’est gentil ! — Entre cyclistes, si on ne s’aide pas, qui le fera ! Vous faites souvent du vélo ? — Dès que je peux… — Moi aussi, mais je ne peux pas souvent. Et… vous faites quelle distance ? — Ça dépend des jours, 100 – 150… — Pas mal ? Et votre moyenne ? — 32-35… — Vous êtes un peu plus fort que moi. Vous êtes dans un club ? —Non, je n’aime pas les groupes, je préfère partir en solitaire. — Avec un groupe c’est plus sûr ! — peut-être. La pseudo conversation continue ainsi. Ils arrivent près de la gare de Moret-sur-Loing. Sur le bord de la route un vélo abandonné. — C’est mon vélo, crie Rango ! Vous pouvez me laisser là ? — Bien sûr. L’homme arrête la BMW, Rango court vers son vélo : — Oui, c’est bien le mien ; Je vais rentrer en vélo, merci… — Pas de quoi. L’homme tend une carte : c’est ma carte… Si vous avez envie que nous fassions ensemble une ballade un de ces jours, n’hésitez pas ! — Pourquoi pas, ce serait avec plaisir ! — Appelez-moi.

La BMW repart en trombe. Rango regarde la carte :  Docteur Jérôme Cottard, psychanaliste, la glisse dans la poche arrière de son maillot de cycliste, enfourche sa bécane mais ne part pas. Il hésite : son voleur est certainement venu prendre le train, il peut donc voir les horaires des derniers départs. Se renseigner. Il attache son vélo à la grille de la gare.

 

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