Albertine revient

Élément de l'hyperfiction "La Disparition du Général Proust"

05 octobre 2006

Comment s'écrivent les récits

Commencer un roman est chose relativement facile, il avait suffi à Marc Hodges de consulter le fichier des personnes disparues pour y trouver sa première page. Plus difficile est de le poursuivre car l’écriture, même si elle est totalement imaginaire et ne repose sur rien de réel, dans la mesure où elle vise une certaine ampleur, implique une construction: il faut des lieux, des personnages, des actions… il faut entre les lieux et les personnages une logique qui —même si elle s’éloigne totalement de l’histoire, de l’actualité ou de la vie réelle— impose ses contraintes propres.

Marc Hodges avait pris ainsi l’habitude de se créer des obligations, pas vraiment des contraintes, plutôt des décisions qui ne relevaient pas vraiment de sa responsabilité. C’est ainsi parce qu’il travaillait sur La Disparition du Général Proust, récit dans lequel sa règle était que tous les personnages venaient de La recherche du temps perdu, qu’il avait décidé de tirer au sort l’un d’entre eux pour sa nouvelle histoire policière. Le sort lui attribua Albertine. Il chercha alors sur Internet —avec un quelconque moteur de recherche— «albertine généalogie» et parmi les 32100 sites proposés, en choisit un au hasard: il tomba sur une certaine Albertine Mollet qui s’était mariée à Seclin en 1711 à un certain Ferdinand Fourure. Ce qui lui convenait très bien. Il avait trouvé le nom de sa commissaire. Il ignorait alors que c’était effectivement celui de la commissaire de Fontainebleau mais le hasard, qui fait se rencontrer ou non un fer à repasser tombant d’une fenêtre et un crâne, est un phénomène insaisissable à l’esprit humain.

De même —mais de cela il n’avait pas conscience— si le cadavre de la vieille dame l’avait intéressé au point qu’il se mette à écrire un livre sur elle, c’est parce que la grotte où il avait été découvert, était proche de l’hippodrome or, l’année d’avant, à la même date, il avait achevé un de ses récits intitulé Lucienne (autre personnage de La disparition du Général Proust) qui lui avait, en partie, été inspiré par ce lieu. Les événements s’enroulent ainsi les uns dans les autres et les esprits qui se croient les plus libres n’ont souvent pas conscience d’être pris dans la spire d’une tornade. Marc Hodges ne se doutait pas dans quoi il venait d’être pris.

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01 novembre 2006

Un roman se dessine

Tête pleine de phrases, de mots —hexagrammes, mésanges, meurtre, assassinat…— mais rien qui vaille. Rien qui s’impose. Marc Hodges marche dans le parc sauvage du château de Fontainebleau. Grandes enjambées. Il ne voit rien, n’entend rien. Il est tout entier dans sa tête. La marche pour activer la pompe cardiaque. La marche aveugle comme drogue. Il veut écrire. Sait qu’il va écrire. Son roman est là, il le tient. «l’œil de la caméra survole la forêt, treillis de branches, branchages, vert, verts. L’œil de la caméra est un œil de vautour qui tourne au-dessus d’un cadavre. Des branches, rien que des branches, une texture verte mêlée de jaune et d’ocre, l’œil passe vite sur le paysage. Il tourne. On voit qu’il tourne, les mêmes éléments de décor reviennent. Se rapprochent. Entre les branches, un rocher. Sur le rocher l’ombre d’une aile. Apparaissent des fougères. Des rochers, des blocs rocheux. L’ombre de l’aile tourne sur l’un d’entre eux. Insiste. On devine qu’elle signale un drame…» Ça pourrait être un début. Intéressant de jouer ainsi entre cinéma et roman. «Ce jour-là, le lendemain de l’enterrement d’A.J., Maro Stavros marche à grands pas dans la forêt. Il n’a pas de but précis, se contente de suivre sans y penser, les signes bleus tracés de loin en loin sur les arbres ou les roches. Il pourrait se perdre. il aurait envie de se perdre. Se perdre pour oublier, presser le pus épais de ce chagrin qui l’étouffe, s’éloigner de tout… mais il se contente de suivre sans y penser les stupides petites marques bleues que des individus bien propres sur eux, domptant la sauvagerie naturelle de la forêt pour en faire un parc d’attraction, ont déposé là…» Ça pourrait aussi commencer ainsi. Plus littéraire. Pourquoi Maro Stavros. Il ne le sait pas. Ne se demande même pas pourquoi il ne le sait pas. Ce sont deux mots qui vont bien ensemble, qui sonnent bien. Ça suffit… En tous cas, le roman commence par la découverte du cadavre de la vieille dame dans un abri sous roche de la forêt de Fontainebleau. Comme dans la réalité même si ce n’est pas le fait divers qui l’intéresse en tant que fait divers. Ce qui l’intéresse c’est l’ambiguïté de cette forêt, à la fois sauvage, campagnarde et citadine. Une forêt mutante… et l’idée de ce cadavre de vieille femme en ce lieu, comme si tout avait été fait pour qu’il soit rapidement découvert. C’est déjà une histoire. Quelque chose d’intermédiaire entre le probable et l’improbable, entre le crédible et l’incroyable. Marc sait qu’il tient un bon sujet… Il lui faut marcher, marcher encore pour faire le vide, laisser se déverser le trop plein d’idées qui l’empêchent encore de tracer une trame simple. Décanter, laisser se déposer la lie… Il a l’habitude. Il sait que ça viendra, qu’il suffit de marcher, puis de se mettre à écrire… mais ça c’est une autre histoire.

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29 novembre 2006

Réflexions d'écrivain

Une chose en entraîne une autre et les événements qui semblent s’enchaîner selon un ordre des plus logiques ne sont en fait que la résultante du recoupement de trajectoires aléatoires. Si Évelyne n’avait pas couché avec Balpe, si Marc Hodges n’avait pas décidé d’écrire un roman sur la morte de la grotte d’Arnette, rien ne se serait déroulé de la même façon et ce qui paraît le plus solide reste sujet à l’une quelconque des bifurcations toujours possibles. Aussi, bien qu’il ait commencé d’écrire son roman, bien qu’il en connaisse les grandes lignes, Marc Hodges ne sait mas vraiment où il va, ni s’il va quelque part… Il n’a pas encore décidé qui est le coupable de l’assassinat de la vielle dame, ni si il y a un assassin, ni s’il y en plusieurs. Il pense que ça viendra parce que, d’habitude, c’est en écrivant que l’écrit s’impose, tout n’est qu’une question de rencontre de mots. Les mots se croisent, s’entrechoquent, s’appellent, se répondent ou s’ignorent, c’est ainsi, on n’y peut rien, pas plus Marc Hodges que qui que ce soit d’autre.

De toutes façons, comme dit quelque part Gertrude Stein avec sa lucidité habituelle: «Les romans eux qui racontent une histoire c’est vraiment quasiment la même chose, quasiment tout à fait la même chose, et bien entendu chacun en redemande du quasiment tout à fait la même chose et ainsi on écrit beaucoup de romans qui racontent toujours les mêmes histoires mais vous pouvez voir vous voyez bien que les choses importantes écrites par notre génération ne racontent pas d’histoire. Vous voyez que c’est parfaitement naturel.» Il ne s’inquiète donc pas sur ce point…

Pour l’instant il en est là: «16 heures 30 au commissariat de Fontainebleau, le téléphone sonne. Un agent de police, une femme, petite, assez ronde, dans les trente ans, cheveux châtains plutôt courts, décroche: —commissariat de Fontainebleau, j’écoute… On n’entend pas bien sûr ce qui lui est dit, on n’entend que ce qu’elle dit: —Ne quittez pas je vous passe la commissaire. Elle appuie sur une touche, puis raccroche. Rien ne sa passe pendant quelques secondes puis une femme surgit d’une porte sur laquelle est l’incription Albertine Schwilk, commissaire. Elle hurle: — Knauer, venez avec moi, on vient de me signaler un cadavre. Un homme, la quarantaine, sort d’un bureau vitré de vitres opaques, il tient sa casquette à la main droite. La nommée Schwilk et le nommé Knauer, se précipitent dans un couloir. On entend un porte claquée, un moteur qui démarre, une portière qui claque, une voiture qui part dans le hurlement d’une sirène de police…»

26 décembre 2006

Le roman

Arrivé à ce point du récit des récits, maintenant qu’ils avancent à vive allure vers une fin commune, déjà prévisible, l’auteur des auteurs se dit qu’il est temps de faire le point sur son roman.

Le roman avance masqué - le roman est un jeu sur la mémoire! Peut-être que l'homme a besoin de diversions... Pourquoi écrire, les mots n'expliquent pas tout? Écrire n'est pas une nécessité vitale même si certains veulent le laisser croire! Le roman n'a pas besoin de phrases comme "C'était une de ces époques où la raison se trouvait prise dans un cercle de flammes" ou "Cette scène avait quelque chose de gentiment naïf qui me rassura". Le roman n'invente rien parce que le réel fait preuve de plus d'imagination que ne peut en avoir l'ensemble de tous les romanciers!

De quel monde le roman doit-il donc parler, on ne sait jamais où il va... Le rapport du roman au réel est fortuit... Le roman bien employé peut révéler les endroits les plus secrets de la vie; les mots ne sont que des mots même s'ils servent parfois de grappins aux hommes le roman doit faire tenir ensembles des faits contradictoires... Le roman combat contre le temps d’où ses erreurs! Le seul lieu où l'individu existe est sa propre tête. La réalité pénètre en l'homme par ses yeux, mais il n'y comprend rien tant qu'elle n'a pas pénétré sa langue, et… depuis quand faut-il s'imaginer les choses en couleurs - la cohérence du roman vient de l'acceptation de son incohérence, le seul lieu où l'homme existe est sa propre tête, il n'y a pas de cohérence dans le roman il parle n'importe comment de n'importe quoi et construit un monde avec car les histoires n'arrivent qu'à ceux qui sont capables de les raconter. Le propos du roman est donc toujours sommaire, quelques sentiments… dans un roman la perversité est plus intéressante que la normalité, l'écriture est une méthode de réflexion, un moyen de comprendre le monde et d'y trouver sa place, tout est vrai dans un roman, parce qu'un auteur n'invente rien: le roman a quelque chose - mais quoi? - à voir avec la culture générale de ses lecteurs... Il y a d’ailleurs plus de choses qu'il vaudrait mieux ne pas écrire que de choses qui gagneraient à l'être; ce sont les gens dans les livres qui devraient imaginer nos histoires... Le récit place la vie au sein d'un ordre: dans le roman l'imaginaire occupe sa place - personne ne veut faire partie d'une fiction; les histoires n'arrivent qu'à ceux qui sont capables de les décrire. Le roman bien employé peut cependant parfois révéler quelques endroits parmi les plus secrets de la vie mais un écrivain n'a qu'un nombre limité de choses à dire et la cohérence du roman vient de l'acceptation de son incohérence.

C'est alors que les mots viennent à manquer! Si un roman a besoin d'intrigues, celles-ci n'ont à être ni uniques, ni linéaires. Écrire n'est en rien une nécessité... Écrire un roman n'est qu'un jeu... Comment exprimer l'univers en paroles? Pourquoi donc faudrait-il des romans? Les choses au jour le jour n'ont pas leur place dans un roman; les mots ne sont que des mots on ne peut pas reconstituer un réel à la façon d'un puzzle! Le roman ne donne pas de leçons, il raconte simplement - tout lieu décrit est frappé d'irréalité; le roman doit donc faire tenir ensembles des faits contradictoires...

Il y a un dehors du roman: un monde où se passe autre chose et en même temps, symétriquement, un en-dedans indispensable du récit. La difficulté est de savoir se tenir dans ces espaces.

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31 décembre 2006

Où va Marc Hodges ?

Ça bifurque, ça bifurque même sans cesse, aucune vie ne suit une ligne droite et, alors que l’on croit être sur une trajectoire et qu’il n’y a plus qu’à se laisser porter, quelque chose arrive, quelque chose cloche, quelque chose dérange et ça glisse, dérape, bifurque. Les certitudes foutent le camp, on ne sait plus où on va, on se rend compte que nous n’avons aucune prise sur notre foutu existence. Le roman sur ce point est plus simple qui va sans faiblir d’un point à un autre. Du moins la plupart du temps…

Pour Marc Hodges, son Albertine Schwilk est sur la voie, sur une voie, elle commence à tirer des fils. Après Madame Wang, c’est Madame Miri, un simple changement de patronyme car pour le reste l’essentiel est là: elle tient une piste et marc n’a plus qu’à suivre les rails. Albertine demande à madame Wang qui est Madame Miri. Réponse: «Madame Miri habiter au-dessus, quatrième étage, très gentille, vieille dame très gentille, garder parfois ma fille et mon fils. Très gentille, très serviable. Dame très bien… Vivre seule…» Albertine insiste: «Depuis quand est-elle partie?» Mme Wang: «Moi pas savoir, pas vu, Madame Miri très gentille, discrète, très discrète…» Marc décide que cette réponse énerve un peu son Albertine. L’interrogatoire va se poursuivre. Peut-être se durcir un peu, à voir…

Pour Albertine Mollet il en est autrement, elle est dans la panade et ne comprend rien à ce qui s’est passé jusque là. Elle est furieuse de l’article de ce foutriquet de Marc Hodges et si elle disposait de vrais pouvoirs, elle le foutrait bien un peu au trou pour lui apprendre à vivre. Ça c’est la tajectoire mais les choses ne se passent pas ainsi, Y a toujours un événement qui vient foutre la merde. On frappe à la porte de son bureau. «Entrez!», on entre, c’est le petit Winterhalter l’air excité comme un caniche en chaleur et embarrassé comme un communiant. Il attend de voir ce qui va se passer pour savoir quelle attitude adopter définitivement. Albertine: «Oui… qu’est-ce que vous voulez?» Tristan (un prénom qui lui va bien ceci dit…), hésite comme pour ménager son effet puis se lance: «Y a un os…» «Vous n’êtes pas obligé de créer du suspense, z’êtes pas dans un polard… alors?» «Le fils du Docteur Cottard, celui qui s’appelle Théo…» «Oui, et bien, ça vient où je vais chercher un forceps?» «Il a des problèmes, son père est là qui veut porter plainte…» «Merde, quoi encore…» éructe Albertine qui s’extrait de son fauteuil pivotant en faux cuir.

01 janvier 2007

Un éditeur

Marc Hodges est plein d’incertitudes, de lassitude, presque de désespoir: il vient de dîner avec son éditeur —assez mal d’ailleurs dans un petit turc près de la maison d’édition — et celui-ci ne lui a parlé que tirage, mévente, droits d’auteur, boutique… Alors que Marc lui décrivait le roman qu’il est en train d’écrire, son interlocuteur l’a à peine écouté: «Tes ventes sont mauvaises, deux mille, trois mille exemplaires, je t’aime bien, je crois en ton écriture mais… le public ne suit pas, tu n’as jamais eu de prix littéraire…» «Tout de même, le coupe Marc, j’ai eu celui des jeunes lecteurs il y a cinq ans…» «Oui… il y a cinq ans et puis… c’est un prix qui ne compte pas, il ne fait pas vendre un seul ouvrage…» «Tu exagères!» «J’exagère, à peine… Tu devrais essayer d’être plus public, populaire…» «Tu veux dire commercial…» «Si tu veux…» «Mettre plus de cul, de faits divers, être un peu pute…» «Ne te fâche pas, mais c’est ça aussi la littérature, je ne vis pas pour dans deux cent ans, si je ne vends pas, je ferme… pourquoi ne t’appuierais-tu pas sur l’actualité? Tiens, par exemple, cette jeune autrichienne qui a été séquestrée huit ans… je suis sûr qu’il va y avoir de bons romans là-dessus…» «Je m’appuie sur l’actualité, la vieille dame de la Grotte d’Arnette est un fait divers réel…» «Qui veux-tu que ça intéresse?…»

Deux heures comme ça. déprimant. Mauvaise foi, mauvaise foi, mauvaise foi… Marc Hodges comprend que son éditeur le lâche. Il ne l’a pas dit officiellement mais c’est tout comme: «Arrange-toi pour que la presse parle de toi, pour passer à la télé, sors un peu, dîne en ville, rencontre des gens qui comptent dans le milieu des lettres…» «Pourquoi n’écris-tu pas toi-même les romans que tu penses intéressants à publier?» Posant cette question, Marc connaît la réponse: écrire est une activité non rentable sans avenir, hasardeuse, qui prend trop de temps pour un résultat incertain. Il vaut bien mieux exploiter le travail de ceux qui se rêvent écrivain. Si on s’y prend bien, avec de tout petit tirages, on ne prend pas de risques et, si ça marche, on peut toujours réimprimer et faire le jackpot.

Marc Hodges ne sait plus que faire. Il se demande sérieusement si ça vaut la peine de poursuivre son livre. Il éprouve un certain plaisir à écrire, mais c’est comme se masturber, ce plaisir enferme dans le solipsisme d’où tout écrivain a paradoxalement besoin de sortir par moments. Il lui faut des lecteurs et pour avoir des lecteurs —même très peu — il lui faut publier.

Marc Hodges ne sait pas ce qu’il va faire.

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08 avril 2007

Marc Hodges se demande pourquoi il a créé certains de ses personnages

Aujourd’hui tout le monde — ou à peu près — sait écrire un roman, inventer des personnages, créer une intrigue, suivre le fil d’une ou plusieurs intrigues. Le roman est devenu un bien commun quelque chose comme un schéma rhétorique fermé devenu une des composantes de la culture générale. Le problème, aujourd’hui, n’est donc pas de savoir écrire un roman mais de ne plus savoir le faire et de repartir sur cette base. Accepter que le monde a changé, que la complexité élémentaire du monde à laquelle le roman apportait un pendant littéraire s’est dissoute dans une complexité plus complexe encore d’où toute finalité rationnelle semble avoir disparu. Aucune téléologie, qu’elle soit scientifique, philosophique ou politique, n’est plus crédible, nous nageons jusqu’à épuisement dans les courants des effets contraires, ballotés sans espoir dans un univers que nous ne comprenons plus. Le monde a changé en effet, nos découvertes, les techniques que nous avons créé ont tout bouleversé, et le roman, produit d’une approche relativement rationnelle du monde, avec un début et une fin définis, avec les trajectoires prévisibles de ses personnages, ne correspond plus à rien. Davantage encore, le problème n’est pas le roman, mais la littérature: qu’a-t-elle aujourd’hui à nous dire réellement de notre monde? Bien sûr elle peut continuer à en raconter des histoires, couper en lui des tranches et nous les présenter comme originales… mais ça ne marche plus. Écrire un poème n’a, aujourd’hui, pas plus de sens qu’écrire un roman…

Je crée un personnage, le punk que j’ai placé au bord du Grand Canal, et qui semble surveiller l’enquête d’Albertine Schwilk. Aussitôt il s’inscrit dans la linéarité de l’intrigue: que vient-il faire là, pourquoi, que va-t-il devenir, en quoi influe-t-il sur ce que nous savons de l’intrigue?… Il devient nécessaire et pourtant il ne l’est pas pour moi. J’ai eu envie de placer là un observateur étrange. Point. C’est tout. Pourquoi faudrait-il qu’il m’enferme? Pourquoi faut-il qu’un récit ait un début et une fin? Dans les flux perpétuels d’information qui sans cesse nous forment et nous informent pourquoi faut-il que le roman soit contraint à des sélections? Ne peut-on imaginer une littérature en flux où s’aboliraient les genres où, grâce à la technologie, le texte ne cesserait, à son tour, à sa manière propre, d’informer le monde, le former et le rendre informe? Une littérature finie-infinie sans point focal ni trajet de lecture obligatoire, une littérature aussi chaotique que l’est le monde dans et pour lequel elle est produite, totalisante et fragmentaire, pleine et vide, complète et inachevée, lisible et illisible…

27 août 2007

Y a-t-il une solution possible ?

Comme les membres des multiples participants d’une immense partouze, les faits, événements, incidents de la réalité se mêlent à ceux de la fiction, se pénètrent, s’amalgament, s’entrelacent, se lient, s’unissent, s’enchevêtrent de façon si intimes qu’ils en arrivent à se confondre et que celui qui leur est confronté ne sait plus très bien distinguer le domaine dans lequel il se trouve agir. Le roman a besoin de la réalité comme le jouisseur de ses partenaires et si, souvent, leur union reste inféconde il arrive également qu’elle soit prolifique donnant le jour à de multiples rêves comme à des récits innombrables. Se demander si l’un a le droit de se servir de l’autre est une question inutile car l’un n’est pas sans l’autre même si, parfois, quelques caractéristiques permettent de les distinguer.

Ainsi, dans la fiction, une affaire policière conduit toujours à son élucidation: le récit, vivant dans un espace physique et temporel limité, a besoin de clôture; il n’en est pas de même du réel qui se déroule dans un espace et un temps infinis. Dans la réalité, à peine la moitié des crimes et délits restent impunis et, celui qui s’y intéresse comme à une lecture reste souvent sur sa faim.

La commissaire Albertine Mollet est ainsi bien obligée de constater que les affaires dont elle s’occupe sont en train de s’enliser et que rien de ce qui s’est passé autour d’elle ces derniers temps ne lui permet d’imaginer une quelconque solution. Bien qu’elle refuse de s’avouer vaincu, elle ne dispose d’aucun élément solide qui lui permettrait d’avancer. D’autant que les seuls faits importants sont l’assassinat d’un SDF, le déplacement du cadavre d’une vieille dame, la chute de cheval d’un résident étranger, une menace d’attentat contre le chemin de fer, l’enlèvement sans conséquence réelle d’une petite fille et celui très provisoire du jeune Théo Cottard. Rien de très cohérent dans tout ça… Le mieux est de considérer qu’il s’agit de six affaires séparées sans aucun lien. Dans ce cas-là il ne s’agit plus que d’événements banals— bien que répréhensibles — comme il s’en produit tant dans une année quelconque. L’essentiel reste que le taux d’élucidation des affaires par le commissariat qu’elle dirige demeure dans la moyenne nationale or, pour l’instant, avec les cambriolages de villas commis par des drogués ou des ivrognes locaux, les rares agressions de vieilles dames, les infractions routières, les quelques escroqueries à l’assurance, les trafics de stupéfiants… son équipe présente des résultats très convenables. Il n’est peut-être pas utile de perdre son temps à tenter de résoudre des affaires plus complexes qui prennent plus de temps pour un résultat incertain. Elle se dit qu’elle va clore ces dossiers d’autant qu’une partie d’entre eux dépend des services de la gendarmerie. De plus les lettres anonymes qui faisaient seules un lien, semblent avoir cessé : un plaisantin qui lisait trop la presse !

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05 janvier 2008

Marc Hodges s'interroge sur son travail

La fiction s'est complètement dénaturée à travers le temps. Des médias comme le cinéma et, surtout, la télévision s'en étant emparés ont accentué son caractère de culture de masse. Comme les médias modernes, la fiction moderne obéit aux calculs d'audience. Cela est en partie dû aussi à la lourdeur de son dispositif de production et de mise en vente: il faut que le roman se vende et se vende en masse.

D'où un certain nombre de conséquences :

- le roman est devenu — même si ses écrivains ne s'en rendent pas compte — un objet manufacturé, plutôt même industrialisé et, pour cela, doit répondre à des impératifs industriels. Un des moindres n'étant pas la linéarité. Un début, une fin. Même si certains écrivains jouent plus ou moins habilement avec cela, il n'en reste pas moins qu'il y a une première et une dernière page, contrainte qui conditionne toute l'écriture des pages intermédiaires. Le temps du roman, est le plus souvent, calqué sur la structure du temps réel, l'histoire avance et ne revient que rarement en arrière. Il est ainsi impensable d'imaginer aujourd'hui produire un roman "immobile", c'est-à-dire qui se produirait sans aucune contrainte de temps.

- le roman est devenu massivement réaliste, c'est-à-dire qu'il prétend rendre compte du réel et qu'il est devenu très difficile d'imaginer une fiction qui ne voudrait pas jouer ce jeu, y compris dans des œuvres dites de "science-fiction" (elles prétendent rendre compte de notre réel futur). Un roman comme le roman d'Alexandre est aujourd'hui impensable et, si quelque auteur le tente, il ne sera pas publié et, s'il est par mégarde publié, il sera considéré comme une fable, c'est-à-dire une façon autre (psychanalytique…) de rendre compte du réel ou, et, de nos rapports au réel.

- une fiction doit donc présenter une certaine cohérence dans sa construction: il y a des personnages, pas trop pour ne pas "perdre" le lecteur, quelques lieux, une ou deux lignes d'action. Il est interdit de naviguer entre des lignes d'action différente, de commencer l'histoire de X, puis partir sur celle de Y, puis celle de W sans qu'il y ait entre elles une kigne directrice supérieure.

La conséquence de tout cela est que la fiction a envahi les médias de masse. Le cinéma d'abord mais, surtout la télévision pour laquelle se sont constituées de véritables usines à récits obéissant tous au même schéma. Ce qui est caractéristique d'une série étant la spécificité de son schéma propre.

Cette invasion massive de la fiction a introduit un rapport étrange au réel mettant sur le même plan le monde vrai et le monde imaginaire qui se présente comme vrai. Le téléspectateur moderne ne sait donc plus où il en est et perd tout esprit critique (cette affirmation est à creuser car elle me semble avoir des conséquences politiques considérables, expliquant notamment en grande partie le désengagement des citoyens contemporains — peut-on encore les appeler des citoyens?).

C’est contre tout cela que je voudrais écrire, faire une fiction qui ne soit absolument pas linéaire et dans laquelle il est presque impossible de déterminer une trame, quelque chose comme un collage généralisé, une fiction immobile tournant sans fin à l’intérieur d’une surface de temps indéterminée. Du Proust contre Proust…

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06 février 2008

Commentaires de lecteurs

Connerie… On n’y comprend rien… Bravo, continuez, c’est passionnant même si je n’arrive pas à tout lire… J’aime bien… Je suis complètement perdu entre toutes ces Albertine, pourquoi s’appelle-t-elle parfois Mollet, parfois Schwilk ?… Pourquoi Albertine, Santeuil, Cottard, Bergotte, on dirait du mauvais Proust… En fait ça n’a rien à voir avec Proust, c’est honteux d’utiliser le nom d’un écrivain célèbre pour essayer de faire oublier sa propre médiocrité… J’aime bien… C’est pas écrit, c’est n’importe quoi… Je trouve que ça manque de scènes de cul… J’aime bien la petite Évelyne Puget, elle est un peu conne mais a quand même du caractère… J’adore… Je déteste votre « hyperfiction » (ça veut dire quoi ?) d’ailleurs je ne reviendrai plus la lire, j’y ai déjà passé trop de temps… Bizarre, bizarre… Je me dis que je vais arrêter de lire et puis je ne sais pas pourquoi, j’y reviens, c’est comme une drogue… J’aimerais que expliquiez à un moment ce que des chinois viennent faire là dedans… et puis le punk gothique… Je ne comprends rien à ces histoires de mails, on dirait quelque chose comme un des MOOG de Nathalie Riches… C’est pas du roman… Rien de ce que vous écrivez n’est vraisemblable… Ça n’a ni tête, ni queue (un peu de queue quand même, hihihi…)… Ça craint féroce… Je suis sûr que vous avez prévu un rôle des triades là-dedans, est-ce que je me trompe ?… Pourquoi écrivez-vous ?… Génial, vous pulvérisés la trame fermée du roman classique et mettez le lecteur dans une situation inédite, vous ne lui mâchez pas le travail, vous contentez de le lancer sur quelques pistes et à lui de se débrouiller, c’est quelque chose comme du texte patchwork, sans compter que j’ai cru repérer dans vos pages quelques emprunts, citations et même plagiats comme si l’intertexte importait plus que le texte. Continuez… J’en ai marre, ça me casse les pieds… Fait chier… On se masturbe, on se masturbe, on se masturbe, ça épuise les neurones… J’aimerais en savoir un peu plus sur cette fameuse clef USB, n’est-il pas possible d’avoir quelques images? Sans ça on ne se rend pas bien compte… On dirait un feuilleton télé inépuisable, sauf qu’on n’y comprend rien… A la télé non plus d’ailleurs mais là, c’est normal… Est-ce que vous fabriquez du temps de cerveau disponible?… Fuck… Va te faire voir… Les intellos c’est toujours pareil, si tu avais la main dans le camboui, tu écrirais autrement… Ma sœur ressemble à Marie-Gineste Cottard, est-ce que tu la connais? Elle s’apelle Marie-Ange Delaforce… viens voir mon site: Sophitos… Il y a un tas de mouvements intéressants… Au premier moment je n’ai pas compris le pourquoi des choses, maintenant je crois comprendre qu’il n’y a rien à comprendre du moins dans le sens où on l’entend habituellement… Que voulez-vous dire?… Y a-t-il des règles cachées comme dans les œuvres de l’Oulipo?… Parfois on dirait des textes automatiques… Pourquoi parlez-vous de Jean-Pierre Balpe, est-il d’accord?… Ce roman, cette «hyperfiction», est un vrai chef d’œuvre et serait une banale histoire policière si les aventures ne se déroulaient dans plusieurs univers simultanés… Casse-couille… On peut vous reprocher de négliger la grandeur épique des événements… Je ne sais pas comment classer votre œuvre… J’ai demandé à mes élèves ce qu’ils en pensaient; leur réponse est assez unanime: rien…

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