06 février 2007
Un curieux personnage en planque
Personne, ni Albertine, ni aucun de ses adjoints, entièrement occupés à chercher quelques indices qui pourraient leur donner une petite idée de la raison pour laquelle le couple de jeunes chinois pouvait s’être suicidé — ou avait pu être suicidé…— ne remarque caché dans l’obscurité des premiers buissons de la bordure forestière du parc surplombant le Grand Canal, accroupi derrière un tronc d’arbre abattu, un curieux personnage qui semble très intéressé par la scène qui se déroule sous ses yeux.
Un homme, plutôt
jeune, entre trente et trente cinq ans si l’on en juge par son visage,
coiffé d’une crête iroquoise de cheveux teints en rouge et raidis par
une couche de gel, un petit anneau argenté perce son sourcil droit,
trois ou quatre, du même métal, la partie supérieure du lobe de son
oreille gauche, quelque chose comme un clou à tête de turquoise
traverse la peau sous sa lèvre inférieure. Dès qu’il bouge, dans la
vague
lumière des rayons de lune qui parviennent à percer le feuillage, il
émet de furtifs éclats de lumière : chacun de ses doigts des deux mains
porte au moins un anneau d’argent, certains avec des motifs complexes —
tête de mort, zvastika, 69, semences tapissières plus ou moins
longues…— d’autres simples, comme des alliances. Au poignet droit, un
large bracelet en forme de collier de chien, autour du cou, un collier
serré et une large ceinture de cuir également cloutés de têtes de
diamant à laquelle est fixée une longue chaîne de métal. Plus clouté qu'un vieux fauteuil tapissier, il est vêtu
d’un bomber noir matelassé fait d’une manière qui réfléchit la lumière,
d’un pantalon corsaire en tissu écossais aux couleurs dominantes rouges
et noires; aux pieds des rangers noirs de CRS — ou de parachutiste.
Tapi
dans l’herbe, profitant de l’abri que lui offre un bouquet d’orties
blanches, ayant posé à côté de lui un sac à dos sur lequel on peut lire
l’expression «ni Dieu ni maître», il est accroupi dans l’herbe,
insouciant à l’humidité fraîche qui monte du sol. Il prend des photos,
beaucoup, comme s’il voulait que rien ne lui échappe. De temps à autre,
il saisit, dans son sac, une petite fiasque, en boit une gorgée puis la
range soigneusement dans la poche extérieure latérale gauche. Par
terre, sur le sol, à côté de lui, un légère luminescence signale
l’écran d’un téléphone portable allumé.
Il semble avoir tout son temps.
08 avril 2007
Marc Hodges se demande pourquoi il a créé certains de ses personnages
Aujourd’hui tout le monde — ou à peu
près — sait écrire un roman, inventer des personnages, créer une
intrigue, suivre le fil d’une ou plusieurs intrigues. Le roman est
devenu un bien commun quelque chose comme un schéma rhétorique fermé
devenu une des composantes de la culture générale. Le problème,
aujourd’hui, n’est donc pas de savoir écrire un roman mais de ne plus
savoir le faire et de repartir sur cette base. Accepter que le monde a
changé, que la complexité élémentaire du monde à laquelle le roman
apportait un pendant littéraire s’est dissoute dans une complexité
plus complexe encore d’où toute finalité rationnelle semble avoir disparu. Aucune
téléologie, qu’elle soit scientifique, philosophique ou politique,
n’est plus crédible, nous nageons jusqu’à épuisement dans les courants
des effets contraires, ballotés sans espoir dans un univers que nous ne
comprenons plus. Le monde a changé en effet, nos découvertes, les
techniques que nous avons créé ont tout bouleversé, et le roman,
produit d’une approche relativement rationnelle du monde, avec un début
et une fin définis, avec les trajectoires prévisibles de ses
personnages, ne correspond plus à rien. Davantage encore, le problème
n’est pas le roman, mais la littérature: qu’a-t-elle aujourd’hui à
nous dire réellement de notre monde? Bien sûr elle peut continuer à en
raconter des histoires, couper en lui des tranches et nous les
présenter comme originales… mais ça ne marche plus. Écrire un poème
n’a, aujourd’hui, pas plus de sens qu’écrire un roman…
Je crée
un personnage, le punk que j’ai placé au bord du Grand Canal, et qui
semble surveiller l’enquête d’Albertine Schwilk. Aussitôt il s’inscrit
dans la linéarité de l’intrigue: que vient-il faire là, pourquoi, que
va-t-il devenir, en quoi influe-t-il sur ce que nous savons de
l’intrigue?… Il devient nécessaire et pourtant il ne l’est pas pour
moi. J’ai eu envie de placer là un observateur étrange. Point. C’est
tout. Pourquoi faudrait-il qu’il m’enferme? Pourquoi faut-il qu’un
récit ait un début et une fin? Dans les flux perpétuels d’information
qui sans cesse nous forment et nous informent pourquoi faut-il que le
roman soit contraint à des sélections? Ne peut-on imaginer une
littérature en flux où s’aboliraient les genres où, grâce à la
technologie, le texte ne cesserait, à son tour, à sa manière propre,
d’informer le monde, le former et le rendre informe? Une littérature
finie-infinie sans point focal ni trajet de lecture obligatoire, une
littérature aussi chaotique que l’est le monde dans et pour lequel elle
est produite, totalisante et fragmentaire, pleine et vide, complète et inachevée,
lisible et illisible…
10 juillet 2007
Réapparition du punk gothique
L’homme, plutôt jeune, trente, trente cinq ans, coiffé d’une crête iroquoise de cheveux rouges raidis par une couche de gel, petit anneau argenté perçant son sourcil droit, trois ou quatre du même métal la partie supérieure du lobe de son oreille gauche, quelque chose comme un clou à tête de turquoise traversant sa lèvre inférieure, chacun des doigts des deux mains portant au moins un anneau d’argent, certains avec des motifs complexes — tête de mort, zvastika, 69, semences tapissières plus ou moins longues…— d’autres simples, comme des alliances, avec au poignet droit, un large bracelet en forme de collier de chien, autour du cou, un collier serré et une large ceinture de cuir également cloutés de têtes de diamant à laquelle est fixée une longue chaîne de métal, bomber noir matelassé d’une manière réfléchissant la lumière, pantalon corsaire en tissu écossais aux couleurs dominantes rouges et noires, au pied des rangers noires de CRS ou de parachutiste a quitté les bords du canal juste après la police. Personne ne l’a aperçu. Il est sorti de son taillis comme un chat, a regardé soigneusement autour de lui si quelqu’un pouvait l’apercevoir puis rassuré, s’est éloigné. Plutôt que de rejoindre les lumières de la rue qui partage le parc du château, il a préféré emprunter un sentier obscur traversant la partie sauvage. Autour de lui l’obscurité est complète, il marche comme par instinct se fiant à la sensibilité de ses pieds sur le sol. Il ne s’arrête pas, avance tranquillement. Quelque oiseau nocturne pousse son cri mais cela ne l’inquiète ni ne l’intéresse. Au bout d’une dizaine de minutes, il aperçoit une des portes du parc qui donne sur le vieux village, entre dans la lumière d’une rue. Il sait où il va… A cette heure-ci les rues sont totalement désertes, seules, de temps en temps, quelque voiture passe et quand cela se produit le personnage s’arrange pour qu’aucun occupant du véhicule n’aperçoive son visage. Dès qu’il le peut, il entre dans le réseau obscur des anciens chemins du village où ne peut passer aucun véhicule. Silence sur silence, toutes les fenêtres sont obscures, les maisons endormies, il marche dans une atmosphère d’ouate, parcourt sans hésitation le labyrinthe des ruelles, arrive à l’extrémité du village, traverse une route en prenant soin de n’être vu par aucun véhicule. Il entre dans le cimetière, avance dans les allées, se dirige sans hésitation vers une tombe dont la croix de fer est percée d’une inscription au travers de laquelle percent les rayons de la lune. Il s’assied sur la tombe. Attend. Attend.
Venue du côté de la forêt, à l’opposé de l’entrée du cimetière, une silhouette s’avance. Le punk la regarde venir.
01 juin 2009
Où l'on retrouve le punk gothique
Marc Hodges se fait de la littérature une idée très haute. Pour lui, l’écrivain est responsable devant la société où il vit, et même au delà, devant la postérité, de ce qu’il écrit. Ses écrits doivent donc avoir une valeur unique et irremplaçable faute de quoi il est nuisible de produire du texte. Or son roman l’a entraîné sur des pistes qu’il n’avait pas prévues : « Trop de personnages notamment, je m’y perds… alors le lecteur ? Et puis quelle est l’importance pour qui que ce soit de ce que je raconte ici ? Qui en a besoin ? » Tout cela l’empêche d’avancer, il se demande même s’il ne devrait pas arrêter. Mais non, il prend son courage à deux mains, se fait un peu violence…
Suit au coup de feu qu’il n’avait pas vraiment voulu et à la fuite paniquée de l’adolescent, le punk gothique à la crête rouge d’iroquois s’est lancé dans la forêt. Il faisait nuit noire, seules quelques lueurs lunaires traçaient la couleur laiteuse des allées les plus larges. Il a couru longtemps sans trop savoir où il allait. Il ne sait trop pourquoi — l’instinct du tueur ? — mais il a l’impression qu’il était surveillé, que quelqu’un l’a vu tirer sur ce garde qui s’est amené à l’improviste. On doit le poursuivre, le rechercher, la forêt, en dépit de sa noirceur et de son silence seulement ponctué de quelques cris d’animaux, lui semble d’abord un refuge. Il ne sait où il va mais, dans cette forêt de Fontainebleau très civilisée, dès qu’il rencontre une route, il retourne dans le bois comme s’il voulait s’y perdre et ce n’est que lorsque quelques lueurs d’aube commencent à éclairer la cime des arbres qu’il se sent fatigué. Il cherche alors un refuge, trouve un chaos de blocs de grès, se met à l’écart de tout ce qui pourrait ressembler à un sentier, s’enfonce sous les hautes fougères, découvre, entre deux énormes blocs qui ne portent aucune trace ni de sentier de randonnée, ni de voie d’escalade, un espèce de nid formé d’un abri sous roche au sol de feuilles mortes. Il ramasse tout ce qu’il peut trouver comme branches mortes, en les coinçant entre les deux blocs rocheux, se construit comme un espèce de toit primitif qui, du haut des blocs peut passer pour le résultat d’un simple hasard de branches, ne laisse qu’une petite ouverture, se coule à l’intérieur comme dans un terrier et, quand il est installé, dissimule de l’intérieur l’ouverture avec des pierres, des branches, des feuilles et des tiges de fougère. Ce n’est qu’alors qu’il se sent rassuré : qui peut le retrouver ici ? Un chien ? Certainement un chien mais il ne croit pas avoir laissé d’objet sur les lieux du crime et, dans sa course, il a jeté le revolver dans une des innombrables mares boueuses qui parsèment la forêt. Relativement tranquille, il s’endort. Il dort longtemps.
Quand il se réveille, il met quelques secondes à réaliser où il se trouve, la nuit est absolue, le silence accentué par le son du vent dans les hautes branches et le hululement d’une chouette. Il a faim, soif, n’a aucune idée de l’endroit où il se trouve, se demande longuement ce qu’il doit faire. Réfléchit. Il n’est pas stupide. Il réfléchit, se rend bien compte de la situation dans laquelle il s’est mise, décide qu’il lui faut quitter ce lieu, décide qu’il le fera à l’aube, avant que la plupart des gens soient réveillés et qu’il lui faudra, au plus tôt, regagner Paris pour s’y perdre.
22 juin 2009
Le punk gothique surprend Rango
Le punk gothique — disons, pour faciliter le récit, qu’il s’appelle (ou se fait appeler) Jake, Jake Cline — avance dans la forêt. Il ne sait pas trop où il est mais il sait où il veut aller. Il sait aussi qu’il est impossible de se perdre dans la forêt de Fontainebleau car en avançant tout droit, on finit toujours par rencontrer une route. Il s’est donc donné une direction à peu près sud-est, essaie de ne pas trop en dévier même si, pour cela, il lui faut parfois s’enfoncer dans des massifs de fougères, contourner des taillis de ronces ou des amas de blocs de grès. Par moments, il s’arrête, regarde le ciel à travers les arbres, cherche le soleil, s’oriente vaguement, reprend sa marche. Il en profite aussi pour essayer de repérer quelques sons : bruits plus ou moins lointains de moteur qui indiqueraient une route, de train, rires d’enfants, voix humaines, autant d’indicateurs pour prendre une décision. Il commence à avoir faim, un peu soif aussi, se dit qu’il faudrait atteindre un village assez vite. Il n’est pas passionné par la nature, préfère les villes. La nature le met mal à l’aise, il lui tarde de se tirer de là. Il monte sur un rocher pour tâcher de voir quelque chose, trouver un repère, s’assied sur la mousse, écoute. Il luis semble entendre quelque chose comme un gémissement, un souffle et un gémissement, un gémissement de femme peut-être, des souffles d’homme. Il n’est pas sûr, écoute avec la plus grande attention, les sons proviennent de sa gauche, il avance sur les blocs rocheux avec d’infimes précautions, s’approche. Peu à peu, les sons deviennent plus clairs, pas de doute, c’est un couple qui fait l’amour. Jake s’avance, voit d’abord un vélo vaguement caché dans un buisson, un peu plus loin une voiture garée à l’entrée d’une route forestière dont la barrière est fermée, il comprend : une pute a dragué un cycliste, il rampe, les gémissements proviennent de sous le rocher, il change de rocher pour voir le couple, repère d’abord une paire de fesses blanches, puis deux corps emmêlés… L’homme caresse la pente soyeuse des reins de la jeune femme, plus bas, plus bas encore, embrasse goulûment les seins: un homme avec une toison en croix sur sa poitrine et sur son ventre… La femme semble égarée - poitrine et seins ruisselants… Ils baisent frénétiquement… La sensualité lamine les corps, les enfonce dans une extase au-delà de toute morale, elle donne ses lèvres, montre son cul avec un air enflammé, l’homme s'excite comme une bête. Elle se frotte toute entière contre lui comme un animal, ses jambes s'ouvrent; La femme aime le poids du corps sur le sien - il aime l'odeur de sa chatte : il respire le parfum excitant de sa peau. Rien n'existe qui ne peut être dit avec les doigts, le sexe, les jambes et l'odeur des corps. Quand l’homme lève enfin la tête, son désir ne semble pas mourir avec l'orgasme car il n’arrête pas ses caresses. Jake le reconnaît aussitôt : Rango Mollet, un professeur de philo qu’il avait eu comme remplaçant dans sa classe quelques années auparavant. Cette découverte l’amuse, lui paraît de bonne augure, doucement il descend du rocher à l’abri de la vue du couple, marche avec précaution vers le vélo, s’en empare et quand le bruit des roues sur le gravier tire Rango de sa jouissance, il est trop tard, Jake Cline s’éloigne à toute allure sur la route forestière. Rango, chevilles entravées par son maillot de cycliste est incapable de faire quoi que ce soit.
13 octobre 2009
Où intervient Octaviano Valdes
Becky-Cindy et Octaviano ont parlé presque toute la nuit. Le reste du temps ils ont fait l’amour, ce qui est somme toute une bonne façon de se libérer de ses angoisses et de faire chuter la tension nerveuse. Octaviano est un excellent mari-amant et Becky retrouve dans ses bras toute sa tranquillité et sa confiance. Ils parlent, envisagent la situation sous tous les angles. Octaviano lui dit de laisser tomber, qu’un meurtre est une affaire trop sérieuse, qu’elle ne peut pas garder cela pour elle, qu’elle doit d’abord à Parler à son client puis, quoi que celui-ci dise, à la police. Becky résiste ; jusque là elle ne s’est occupée que d’affaires minables : petits rackets entre lycéens, maris trompés, femmes trompées, faux mariages, recherche d’enfants enlevés par un conjoint, bigamie non officielle, extorsion de faux, impayés, recherche de locataires indélicats… Tout ceci l’a amusée un temps mais ça ne dure qu’un temps. Au fond, elle aimerait bien s’occuper de quelque chose d’un peu plus sérieux et ce crime la tente. Bien sûr elle est divisée, hésite entre son devoir professionnel et sa conscience citoyenne mais quand même… si elle arrivait à avancer un peu plus dans la solution — en retrouvant par exemple le punk gothique — elle pourrait mieux aider à la fois son client et la justice… Octaviano n’est pas très chaud. Il craint qu’elle ne se laisse embarquer dans quelque chose de trop gros pour elle. Elle pense qu’elle pourrait être à la hauteur. Il n’en doute pas, mais quand même, comment peut-elle être sûre qu’elle n’a pas affaire à une bande organisée ? Pour ne pas hésiter à tuer, il faut être plus qu’un petit dealer de banlieue, ce mec a sûrement des appuis, des complices… Ce serait génial si elle arrivait à faire démanteler un réseau. Faut pas rêver, dit Octaviano, faut pas rêver, tu n’en es pas encore là mais… c’est quand même très dangereux. Elle a appris à être prudente, elle est presque sûre qu’elle pourra se débrouiller toute seule. Ils s’embrassent encore. Un temps de silence, ils sont nus sur le lit, détendus, il lui caresse les cheveux, ses mains à elle s’égarent vers son sexe, le caressent doucement, il bande, ils s’embrassent. Leur désir revient, ils font l’amour une fois encore, reprennent leur discussion : je peux t’aider, dit-il… Si tu veux ! Comment ? Si tu me décris ton punk gothique je peux en faire un portrait robot… C’est une idée, dit-elle, mais pour quoi faire, si je le donne à la police, l’affaire m’échappe… Tu ne le donnes pas à la police. Et alors, à quoi il sert ? Nous avons beaucoup d’amis et je sais que certains d’entre eux fument régulièrement du hasch, il y a des chances pour que l’un ou l’autre connaisse ton punk… au moins s’il deale dans le coin, ce qui semble être le cas. Temps de réflexion, Becky pose sa tête sur la poitrine encore suante d’Octaviano qui la serre dans ses bras. Ils sont peau à peau. Elle réfléchit encore, il ne dit rien, lui laisse le temps de prendre sa décison. D’accord dit-elle, au bout de quelques minutes, d’accord, faisons ce portrait robot. On s’y met dès qu’on s’éveille dit Octaviano. Non, tout de suite, réplique Becky… Hésitations. Je suis un peu fatigué maintenant dit-il en l’embrassant à nouveau. C’est une bonne fatigue répond Becky souriante. Une bonne fatigue est quand même une fatigue, déclare Octaviano. Tu as raison, de toutes façons ce n’est pas si urgent, on dort puis on se met au travail. Il se couche sur son côté droit, elle vient s’incruster contre lui, éteint la lumière.
28 novembre 2009
Rango prend une décision
Rango se dirige vers les guichets de la gare, un
train est à quai. Il regarde les horaires: il n’y a pas eu de train
depuis deux heures. Impossible donc que son agresseur ait pu s’en aller par ce
moyen, s’il voulait prendre le train, il est vraisemblable qu’il soit monté
dans celui qui est en partance pour Montargis et qui est annoncé pour dans cinq
minutes. Perplexité. Rango est un personnage entier, il n’aime pas que l’on
puisse se jouer de lui et quand il décide quelque chose, il est difficile de le
faire changer d’avis. Il quitte ses chaussures de cycliste, court en
chaussettes, sur le quai jusqu’à la tête du convoi puis remonte la rame en
regardant par les fenêtres pour voir s’il reconnaît la crête d’iroquois, seule
caractéristique qu’il a eu le temps de relever de son voleur. Cette démarche
est absurde mais Rango est tellement furieux qu’il ne s’en pas vraiment compte.
Chez lui la rage l’emporte. Il s’est senti humilié par son voleur et c’est,
plus qu’autre chose, cette humiliation qu’il veut lui faire payer. Pour cela,
rien d’autre ne lui importe que de mettre la main dessus. Lorsqu’il arrive
environ au milieu de la rame, les haut-parleurs de la gare: «le
train 6423 pour Montargis va partir, attention à la fermeture des portes,
éloignez-vous de la bordure du quai». Une demi seconde d’hésitation. Trop
tard, les portes se ferment, Rango reste sur le quai à voir la rame partir,
lentement; il regarde attentivement et, dans la dernière voiture de la
rame, il voit son agresseur: celui-ci est assis dans la voiture du côté
de la gare. Lorsqu’il remarque Rango, il se met aussitôt en retrait de façon à
ne pas être vu mais, trop tard, Rango l’a remarqué, il court le long de la rame
pour essayer de le voir davantage. Inutile, le train prend de la vitesse,
s’éloigne, disparaît…
Rango se sent stupide, en tenue de cycliste, en
chaussettes, sur le quai d’une gare déserte. Quelques personnes venues
accompagner des proches lui jettent des regards étonnés: Rango va
chercher ses chaussures, les met. Il lui semble qu’il a la tête vide, qu’il est
incapable de prendre une décision juste, d’abord se dirige vers son vélo avec
l’envie de foncer vers Montargis, sait qu’il n’arrivera, au mieux, trois quart
d’heures après le train; se dirige vers l’arrêt de taxi puis se souvient
que la fille lui a coûté son unique billet de cinquante euros; se dit
qu’après tout il ne lui est rien arrivé de grave, que son voleur n’a aucune
raison de le connaître, donc a fortiori de le faire chanter, qu’il n’a qu’à
oublier l’incident; puis retrouve sa combativité : pas possible de
se faire avoir ainsi et ne pas essayer de se battre; va boire un café à
la buvette de la gare ; se demande s’il va parler du vol de son vélo à sa
commissaire de femme ; se dit que non puis que, peut-être son voleur à la
coiffure si caractéristique et rare dans la région est connu de ses services;
puis qu’après tout ça n’a aucune importance…
Il prend son vélo, prend la direction de Fontainebleau, rentre chez lui mais, tout le long du trajet, réfléchit, pense, rumine, s’énerve, se bâtit tout un scénario. Quand il arrive chez lui, il sait qu’il va faire lui-même sa propre enquête. Sa première étape, dès demain, sera Montargis.