Albertine revient

Élément de l'hyperfiction "La Disparition du Général Proust"

26 septembre 2006

Un autre cadavre

Il est près de midi en cette journée d’octobre. Claudette Ribourdel, Martine Duroc, Antoine Lahorte et quelques autres, membres du club de bridge de Saint-Maur-des-Fossés, suivent depuis le début de la matinée le chemin de randonnée numéro … dit …. Il tombe une petite pluie fine, presque froide, qui ne gêne en rien les marcheurs bien équipés de coupe-vent de nylon rose et de chapeaux de toutes sortes mais il est l’heure du pique-nique pour lequel chacun d’entre eux a apporté son sandwich et sa petite bouteille d’eau minérale. Heureusement, Antoine Lahorte qui a organisé cette sortie connaît bien le parcours pour y avoir souvent accompagné des groupes: «On va arriver à une petite grotte, un petit abri sous roche qui nous permettra de nous mettre un peu au sec et de manger tranquillement.», «Parfait, sourit Claudette Ribourdel, je commence à avoir les pieds humides et l’estomac vide.» «C’est encore loin?», ronchonne un vieillard longiligne que tout le monde appelle le docteur Marc parce que, avant de prendre sa retraite, il était, spécialiste du traitement des alcooliques chroniques mais qui, en réalité, s’appelle Louis Lachenal. «Une centaine de mètres… à peu près», dit Antoine Lahorte. Effectivement, les randonneurs trouvent presque aussitôt peinte au pochoir bleu sur un rocher, la lettre qui signale les curiosités naturelles. Claudette Ribourdel y pénètre la première: «Ouah, quelle odeur épouvantable, on dirait qu’il y a une charogne quelque part.» «En effet, dit le docteur Marc en se pinçant le nez et ressortant aussitôt, c’est insupportable!»

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08 avril 2007

Marc Hodges se demande pourquoi il a créé certains de ses personnages

Aujourd’hui tout le monde — ou à peu près — sait écrire un roman, inventer des personnages, créer une intrigue, suivre le fil d’une ou plusieurs intrigues. Le roman est devenu un bien commun quelque chose comme un schéma rhétorique fermé devenu une des composantes de la culture générale. Le problème, aujourd’hui, n’est donc pas de savoir écrire un roman mais de ne plus savoir le faire et de repartir sur cette base. Accepter que le monde a changé, que la complexité élémentaire du monde à laquelle le roman apportait un pendant littéraire s’est dissoute dans une complexité plus complexe encore d’où toute finalité rationnelle semble avoir disparu. Aucune téléologie, qu’elle soit scientifique, philosophique ou politique, n’est plus crédible, nous nageons jusqu’à épuisement dans les courants des effets contraires, ballotés sans espoir dans un univers que nous ne comprenons plus. Le monde a changé en effet, nos découvertes, les techniques que nous avons créé ont tout bouleversé, et le roman, produit d’une approche relativement rationnelle du monde, avec un début et une fin définis, avec les trajectoires prévisibles de ses personnages, ne correspond plus à rien. Davantage encore, le problème n’est pas le roman, mais la littérature: qu’a-t-elle aujourd’hui à nous dire réellement de notre monde? Bien sûr elle peut continuer à en raconter des histoires, couper en lui des tranches et nous les présenter comme originales… mais ça ne marche plus. Écrire un poème n’a, aujourd’hui, pas plus de sens qu’écrire un roman…

Je crée un personnage, le punk que j’ai placé au bord du Grand Canal, et qui semble surveiller l’enquête d’Albertine Schwilk. Aussitôt il s’inscrit dans la linéarité de l’intrigue: que vient-il faire là, pourquoi, que va-t-il devenir, en quoi influe-t-il sur ce que nous savons de l’intrigue?… Il devient nécessaire et pourtant il ne l’est pas pour moi. J’ai eu envie de placer là un observateur étrange. Point. C’est tout. Pourquoi faudrait-il qu’il m’enferme? Pourquoi faut-il qu’un récit ait un début et une fin? Dans les flux perpétuels d’information qui sans cesse nous forment et nous informent pourquoi faut-il que le roman soit contraint à des sélections? Ne peut-on imaginer une littérature en flux où s’aboliraient les genres où, grâce à la technologie, le texte ne cesserait, à son tour, à sa manière propre, d’informer le monde, le former et le rendre informe? Une littérature finie-infinie sans point focal ni trajet de lecture obligatoire, une littérature aussi chaotique que l’est le monde dans et pour lequel elle est produite, totalisante et fragmentaire, pleine et vide, complète et inachevée, lisible et illisible…

12 juin 2007

L'homme en kilt

Marc Hodges est dans un café. Côté non-fumeur, toujours côté non-fumeur. Pour une fois ce n’est pas un espace restreint coincé entre les vapeurs de la cuisine et les odeurs des chiottes. Non. Une vraie salle. Vide. Presque vide : les autres consommateurs sont deux vieilles dames très « comme il faut », lunettes, indéfrisables, nez parisiens légèrement retroussés. Elles pourraient être sœurs, mais rien ne le prouve. Avec elle. En face d’elles, un homme à peu près du même âge, la cinquantaine grisonnante. Peut-être plus. Bien qu’il parle avec un accent français parfait et qu’il semble être autochtone, il porte une chemise orange à manches courtes, un kilt écossais et des chaussettes blanches de laine. Ils parlent restaurants. Leur conversation ne l’intéresse pas mais ils s’imposent : ils sont chez eux. C’est évident. En tous cas ils n’en doutent pas, leur conversation devrait intéresser tout le monde.

Marc se demande comment ils pourraient intégrer ses personnages dans son roman, comment la vie réelle peut se mêler à la fiction. Son esprit vagabonde : que se passerait-il si l’homme s’appelait Schwilk, par exemple Albert Schwilk ? Et voilà qu’ils se mettent à parler chinois, art chinois, langue, cuisine, ils ont un ami chinois… Les coïncidences sont étranges. Le principe des romans de Marc Hodges est largement basé sur le collage, il pique des choses à droite, à gauche… L’homme parle chinois maintenant avec les deux femmes, ils se mettent à interpréter des textes chinois, parlent d’hexagrammes. C’est quoi ça? Mais c’est pas ça… Ça veut dire gêner, embêter quelqu’un, ça a trois sens. Tu es sûr du sens de cette phrase? T’as vu les commentaires? L’homme en kilt parle chinois : on dirait du Boulgakov. J’avais un stylo tout à l’heure… Je vous propose de revoir ces trois phrases là, elles semblent plus faciles… Y a des indices… As-tu deviné ce que cache ce texte? J’avais noté des choses avec Albertine…

Tiens, Albertine, se pourrait-il que la vie rencontre sa fiction. Ces personnages pourraient être en relation avec les triades car, mis à part les triades, qui pourrait être responsable des trois cadavres qu’il doit maintenant justifier mais un punk gothique et un parisien en kilt dans un même roman, ça commence à faire beaucoup. Qui pourra y croire ? Mais s’agit-il de croire ou de lire ? Tout de même, ces trois personnages qui font plutôt Courteline qu’autre chose. Agatha Christie… Peut-être Agatha Christie : «Trois petits chinois». Décidément il se demande s’il pourra un jour concevoir des intrigues simples, linéaires, publier vraiment un livre. Un vrai livre… Quelque chose que pourrai lire un professeur de français du collège de Florac et une charcutière de Carpentras. La fiction n’a pas la capacité d’imagination de la vie.

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03 juin 2008

Léna Matoute

Les personnages de fiction mènent des vies étranges, alors que quelques uns d’entre eux sont dans la pleine lumière des phrases, d’autres ne sont que des mots (parfois même sans nom) dont les apparitions ont la brièveté de l’éclair: ils sont là dans l’univers compact des évocations, n’y sont plus comme s’ils n’avaient jamais eu la moindre consistance. Cependant, la fiction n’a d’intérêt que si elle se trahit, ne respecte pas elle-même ce qui sembleraient être les règles qu’elle se serait données: certaines de ces apparitions apparemment condamnées par la linéarité déplorable du récit, son impossibilité à traiter de la simultanéité, sont trompeuses, l’être de mots qu’elles évoquent mène sa vie souterraine, creuse son tunnel de taupe, susceptible un moment ou l’autre de ressurgir ici ou là dans le paysage du texte dont il modifie instantanément toute l'apparence antérieure.

Lire est faire des boucles, comme dans une spirale ascendante, progresser en revenant sans cesse sur ses pas.

Il y a ainsi dans cette histoire de nombreux personnages qui semblent avoir été oubliés et ne devoir plus être pris en compte, mais… qu’en savons-nous? La vie de chacun d’entre eux n’a-t-elle pas suivi sa trajectoire pendant qu’étaient évoquées celles des autres?

Ainsi, Léa Matoute, l’assistante du Docteur Cottard, est-il si indifférent, à cette étape du récit, de savoir qu’elle continuait à évoluer dans l’ombre de la famille?

Léa Matoute a toute la superbe de ses trente cinq ans, toute l’assurance d’une jeune diplômée moderne qui voit s’ouvrir devant elle une vie harmonieuse et pleine. Si elle ne s’est jamais intéressée — autrement que par nécessité professionnelle — aux cinquante six ans du Docteur Cottard, elle n’a pas été insensible au charme romantique, même si parfois exagérément ténébreux d’Arthur, l’aîné de la famille. A dix huit ans, il lui est vite apparu comme une proie facile qu’elle n’a pas hésité à saisir. Léa aime l’amour, plus exactement même, si elle ne recherche pas l’engluement dans des sentiments par trop exigeants, elle aime séduire, faire l’amour, posséder… Arthur s’est laissé faire sans trop de scrupules et si elle ne l’a pas vraiment initié au plaisir physique, elle lui a, dans ce domaine, ouvert des perspectives d’autant plus larges qu’elle prouvait, par ses actes, accessoirement par ses paroles, qu’elle ne demanderait rien d’autre, lui offrant ces «divertissements» profonds si nécessaires à la mise en état de veille des interrogations métaphysiques qui l’assaillent sans cesse.

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27 juin 2008

Le temps

Toutes actions, événements, réflexions, pensées, analyses… demandent du temps, il faut en tout prendre son temps, rien ne sert de vouloir accélérer les rythmes car chaque chose possède son rythme propre qu’il faut savoir respecter. Le temps de l’enquête est le temps de l’enquête où chaque indice se dévoile lorsqu’il le doit sans que l’enquêteur puisse y faire grand chose; le temps du témoignage est le temps du témoignage et chaque témoin décide du moment qu’il juge utile de parler ou du moment où, pour les raisons les plus diverses, il ne peut plus se taire; le temps érotique est le temps érotique qui ne se déploie, se ralentit ou s’accélère que lorsque les deux — trois, multiples…— partenaires sont prêts à s’y insérer; le temps de la fiction est le temps de la fiction que chacun des personnages subit sans le comprendre; le temps de l’écrit est le temps de l’écrit et aucun écrivain ne peut — même si pour des raisons externes il est parfois acculé à le faire — décider du moment ni de la vitesse à laquelle il lui sera donné d’écrire telle ou telle page; le temps de la lecture enfin est encore un temps autre dépendant, sans illusion possible, des actes externes au texte où intervient le temps du monde et de ses incidents imprévisibles.

Le temps est le temps est le temps… (Gertrude Stein encore… mais que dire d’autre qui n’est déjà été dit parmi les innombrables discours produits dans l’éternité et l’infinité du monde?) avec ses pauses, ses arrêts, ses accélérations, ses emballements, ses ruses et ses tromperies car si, parfois il semble aller très vite, il se consume sur une faible durée, alors que d’autres fois où il semble s’être arrêté, son avancée est cependant inéluctable.

Ainsi tous les personnages — réels ou imaginaires — sont prisonnier d’un temps qui, s’il semble être le leur est en dehors de leurs possibilités de maîtrise. Que le récit semble progresser ne permet pas de croire qu’il en est ainsi alors que, dans ses parenthèses, ses atermoiements, se préparent des accélérations foudroyantes. «C’est toujours une page de gagnée» pense le lecteur inattentif car il n’a pas perçu que nulle page (qui ne peut que se contenter d'être) ne peut être, sur le temps, «gagnée» — ni d’ailleurs perdue… Car une page est ou n’est pas avec son rythme propre, sa place, ses possibilités de place, son tempo et les attentes ou déceptions qu’elle provoque.

Car sans une compréhension des effets du temps — ou plus exactement des temporalités vécues — la lecture d’une fiction, la crédibilité même de quelque fiction que ce soit, ne peuvent être assumées. Lire, c’est se plonger dans le temps des autres.

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11 juillet 2008

Mise au point

Complications, complications, la vie et les récits de la vie ne sont jamais choses simples. Pour les lecteurs qui n’auraient pas suivi, ou se seraient perdus en route, ou ne feraient qu’arriver (d’autres hypothèses sont aussi possibles) voici, avant les touffeurs de l’été, un petit pense bête…
Pendant qu’Albertine Mollet (âgée de 32 ans), dans la réalité, essaie de résoudre une série d’incidents plus ou moins criminels qui se sont produits dans sa petite ville de Fontainebleau généralement tranquille, son équivalent dans la fiction de Marc Hodges (née en 1976), Albertine Schwilk est persuadée que ces incidents ont pour origine les mafias chinoises et se lance dans une enquête en ce sens.
Les deux frères d’Albertine Mollet (23 et18 ans);  pas plus que sa sœur (âgée de 25 ans); pas plus que son père (56 ans, ingénieur des Ponts et chaussées) ou que sa mère (54 ans, institutrice) ne joue pour l’instant aucun rôle mais, puisqu’ils ont été nommés, ils doivent fatalement intervenir à un moment ou un autre. Son mari, prénommé Rango, (32 ans), professeur indépendant de philosophie,  s’efforce lui de trouver des élèves, fait du vélo et possède, ce qui inquiète beaucoup son Albertine, une clef USB remplie de photos plus ou moins pédophiles. Leurs deux enfants, Kevin (4 ans) et Karcher (22 mois) ne sont pour l’instant concernés en rien par les péripéties erotico-policières de leurs parents..
Évelyne Puget, elle, a 33 ans, un mari plombier, Franck, à peine plus âgé qu’elle et deux filles, Marion (18 mois) et Candie (4 ans et demi), ayant commis la faute originelle de ne pas remettre à temps les lettres anonymes à sa chef, la commissaire Mollet, elle court après les événements pour essayer de s’en sortir. Il faut dire qu’elle est assez maladroite. Elle a dépucelé le porteur des lettres, Théo Cottard (15 ans) dans l’espoir de le faire parler puis a trouvé son rôle d’initiatrice très intéressant et ne sait plus trop que faire. Pas plus d’ailleurs que Théo qui lui-même semble embarqué dans d’étranges aventures.
Léna Matoute, assistante du docteur Cottard (35 ans), jeune, élégante, érotomane, est la maîtresse secrète du jeune Arthur Cottard (18 ans), frère de Théo.
Dans la famille Cottard, reste la mère (49 ans, diplômée d’HEC), Marie-Gineste  qui dirige une entreprise de cosmétique, tout en étant première adjointe à la mairie à Recloses), ce qui lui laisse peu de temps à consacrer à sa famille tout comme le père d’ailleurs, le Dr Jérôme Cottard, psychanalyste, (56 ans) qui a pourtant embauché une détective, Becky Turner, (alias Cindy Stillman) pour surveiller les activités qu’il juge inquiétantes de son plus jeune fils.
Les agents de police, Robert Santeuil, Julien Morelet, (près de la retraite), Julien Bergotte, Tristan Winterhalter font, sans enthousiasme, leur métier d’agents de la force publique. Cependant ils sont aussi otages des récits.
Le punk gothique s’appelle Geronimo Trevino, on ne sait pas encore ce qu’il fait là, mais il fait, de même qu’un certain nombre de chinois, de touristes et de vieilles dames. Tout ça gravite dans le même univers même si parfois on se demande bien pourquoi mais… toute littérature n’est-elle pas le règne de l’arbitraire?

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