07 décembre 2006
Menace sur la SNCF
La littérature de fiction repose sur un paradoxe: dans un récit, pour que ses lecteurs puissent le suivre, l’auteur est contraint de rapporter des choses sans intérêt — et sur ce point, le récit policier est le pire qui feint de reposer sur une logique du réel permettant (en théorie) à ses lecteurs de reconstituer une chaîne d’événements — or la littérature —comme le prouve sa forme la plus aboutie, la poésie— n’existe que dans le tremblement des mots, ces moments de signification supérieurs où ce qui est dit l’est au-delà du réel dans le rapport intérieur des mots aux mots… j’esquiverai donc la difficulté: Théo a remis à Évelyne ce qu’il avait. Peu de choses, le dernier mail avec le dernier message et le collage qu’il en a construit. Le texte dit ceci «Puisque vous ne réagissez pas, le jeu va devenir de plus en plus sérieux. Attendez-vous à un accident majeur sur la ligne de chemin de fer entre Melun et Montereau. Pour l’instant, j’hésite encore: bombe ou déraillement… je vais y réfléchir, ce qui vous laisse un peu de temps.»
Évelyne est dépassée, elle sait qu’elle ne résoudra pas elle-même le problème. L’enjeu est maintenant trop grand. Il lui faudrait des spécialistes du réseau Internet, prévenir la SNCF, mobiliser la force publique… D’autre part elle ne peut assumer le poids moral de ce qui peut arriver… Enfin elle sait que Théo est au courant, que maintenant il n’ignore pas que ce qu’il prenait pour un jeu a des incidences dramatiques dans la réalité. Ce jeu est trop fort pour elle mais… elle ne veut rien avouer. Avouant elle serait complice des malversations antérieures. Une nuit d’insomnie… Une journée d’angoisse. Le temps qui passe joue contre elle. En fin de journée, elle appelle Théo: — Si tu ne veux pas que je te dénonce, il faut que tu fasses ce que je vais te dire. On se retrouve carrefour de Diane, tu vois où c’est? Il voit. Ils s’y retrouvent une demi-heure après. Elle donne un papier à Théo: —Voilà, j’ai réécrit le message. Tu vas faire comme d’habitude, le recopier avec des lettres découpées dans des journées, utilise des gants, une colle très ordinaire et sers-toi du journal local. Puis tu mets le message sous une enveloppe ordinaire, surtout pas tes enveloppes de l’hôtel Cyprus et tu t’arranges pour le faire passer directement à la commissaire Albertine Morel… — Comment? demande Théo en prenant le papier. Évelyne réfléchit: — Je vais t’envoyer par mail une photo de sa voiture de fonction et te dire où tu pourras la trouver demain. —Ok, ça va, il regarde le texte, c’est long, je vais en avoir pour un moment à coller tout ça… — J’en ai rien à foutre, tu nous as mis dans la merde, aide-moi à nous en sortir. —D’accord. Chacun part dans une direction différente, Théo sur son VTT, Évelyne à pied.
28 décembre 2006
Dépucelage
Une loi de la fiction est que ce qui devait arriver arrive. Si l’on en croit les grands écrivains, tout roman s’écrit en effet selon une formule fractale où chaque fragment est représentatif du tout: le choix d’un adjectif à la deuxième page conditionne le mot de la fin. C’est ainsi. La loi du genre. Rien à dire.
Depuis le temps qu’Évelyne tourne autour du petit Théo, ce qui devait arriver arrive, elle le dépucelle. Il est vrai qu’il a quinze ans, qu’il est très mignon, qu’il est encore vierge et que c’est un bon âge pour avoir sa première vraie expérience sexuelle… mais passons ces préliminaires, ça s’est passé ainsi:
Les menaces contre Théo se sont précisées, il ne sait que faire. Il appelle Évelyne, embarquée sur la même galère, pour discuter avec elle mais aussi parce que, à trente trois ans, elle est un peu l’image de la grande sœur qu’il n’a pas. Entre ses parents très mondains et son frère aîné trop absent, Théo est un peu solitaire d’autant que le mode de vie que lui impose sa famille ne lui permet pas de se faire beaucoup d’amis. Il y a bien son nouveau professeur de philosophie, Rango Mollet, le mari de la commissaire avec qui il sympathise mais, la plupart des autres ne sont pas très amicaux: la prof de violon est une vieille fille à moustaches, le prof d’anglais un Sancho Pança, celui de sciences un syndicaliste à barviche et lunettes, etc. Tous sont à l’avenant…
Bref… Chacun d’entre eux a pris son vélo. Ils se sont retrouvés dans leur coin de forêt habituel, un coin appelé le «Val rocheux de Sénancour» où un chaos granitique leur permet de se dissimuler pour discuter mais aussi, de voir éventuellement venir des promeneurs. Il y a là, entre des blocs rocheux comme une chambre où l’on n’accède que par un passage très étroit en devant même passer sous un rocher. Le sol en est de sable et de mousse. Ils y font entrer leurs vélos, s’assoient sur le sol. L’espace est restreint, ils sont obligés d’être côte à côte. Il fait chaud mais le lieu, ombragé par des hêtres est frais. Ils commencent à discuter, mais ce n’est pas leur conversation qui nous intéresse ici. Nous savons qu’ils cherchent des solutions qu’ils ne trouveront pas. Autant aller à l’essentiel.
Évelyne est très près de Théo, elle voit briller le très léger duvet qui commence à orner sa lèvre supérieure. Théo a des lèvres magnifiquement ourlées, sensuelles, sa peau légèrement humidifiée par un peu de sueur (il vient de faire du VTT) brille dans la lumière. Elle est lisse. Théo n’est pas boutonneux. Elle ne sait plus très bien ce qu’elle dit car ça n’a pas beaucoup d’importance, elle le regarde, a envie de passer sa main dans son abondante chevelure si souple et si noire dont une légère brise agite quelques mèches. Elle feint de l’écouter, répond machinalement. Théo s’aperçoit bien que son attitude est bizarre, il s’arrête de parler, la regarde dans les yeux. Elle le regarde dans les yeux. Machinalement sa main droite se pose sur la cuisse droite, nue car Théo porte un bermuda. Il ne dit rien, ne fait rien. Il ne sait pas que faire. Et puis cette pression ne lui est pas désagréable. Alors, il laisse faire. Maintenant Évelyne le caresse, sa main glisse sous la jambe du bermuda, atteint le slip sur lequel elle promène un doigt. Comme Théo ne bouge pas, elle lui prend d’autorité la main droite, la glisse sous sa chemise bleue marine de service, Théo touche les seins. C’est la première fois qu’il touche des seins. Évelyne n’est pas belle, elle est plutôt rondelette mais cette rondeur convient bien à la poitrine féminine. Elle le caresse, il la caresse.
Le désir-tsunami les submerge.
27 août 2007
Y a-t-il une solution possible ?
Comme les membres des multiples participants d’une immense partouze, les faits, événements, incidents de la réalité se mêlent à ceux de la fiction, se pénètrent, s’amalgament, s’entrelacent, se lient, s’unissent, s’enchevêtrent de façon si intimes qu’ils en arrivent à se confondre et que celui qui leur est confronté ne sait plus très bien distinguer le domaine dans lequel il se trouve agir. Le roman a besoin de la réalité comme le jouisseur de ses partenaires et si, souvent, leur union reste inféconde il arrive également qu’elle soit prolifique donnant le jour à de multiples rêves comme à des récits innombrables. Se demander si l’un a le droit de se servir de l’autre est une question inutile car l’un n’est pas sans l’autre même si, parfois, quelques caractéristiques permettent de les distinguer.
Ainsi, dans la fiction, une affaire policière conduit toujours à son élucidation: le récit, vivant dans un espace physique et temporel limité, a besoin de clôture; il n’en est pas de même du réel qui se déroule dans un espace et un temps infinis. Dans la réalité, à peine la moitié des crimes et délits restent impunis et, celui qui s’y intéresse comme à une lecture reste souvent sur sa faim.
La commissaire Albertine Mollet est ainsi bien obligée de constater que les affaires dont elle s’occupe sont en train de s’enliser et que rien de ce qui s’est passé autour d’elle ces derniers temps ne lui permet d’imaginer une quelconque solution. Bien qu’elle refuse de s’avouer vaincu, elle ne dispose d’aucun élément solide qui lui permettrait d’avancer. D’autant que les seuls faits importants sont l’assassinat d’un SDF, le déplacement du cadavre d’une vieille dame, la chute de cheval d’un résident étranger, une menace d’attentat contre le chemin de fer, l’enlèvement sans conséquence réelle d’une petite fille et celui très provisoire du jeune Théo Cottard. Rien de très cohérent dans tout ça… Le mieux est de considérer qu’il s’agit de six affaires séparées sans aucun lien. Dans ce cas-là il ne s’agit plus que d’événements banals— bien que répréhensibles — comme il s’en produit tant dans une année quelconque. L’essentiel reste que le taux d’élucidation des affaires par le commissariat qu’elle dirige demeure dans la moyenne nationale or, pour l’instant, avec les cambriolages de villas commis par des drogués ou des ivrognes locaux, les rares agressions de vieilles dames, les infractions routières, les quelques escroqueries à l’assurance, les trafics de stupéfiants… son équipe présente des résultats très convenables. Il n’est peut-être pas utile de perdre son temps à tenter de résoudre des affaires plus complexes qui prennent plus de temps pour un résultat incertain. Elle se dit qu’elle va clore ces dossiers d’autant qu’une partie d’entre eux dépend des services de la gendarmerie. De plus les lettres anonymes qui faisaient seules un lien, semblent avoir cessé : un plaisantin qui lisait trop la presse !
05 janvier 2008
Marc Hodges s'interroge sur son travail
La fiction s'est complètement dénaturée à travers le temps. Des médias comme le cinéma et, surtout, la télévision s'en étant emparés ont accentué son caractère de culture de masse. Comme les médias modernes, la fiction moderne obéit aux calculs d'audience. Cela est en partie dû aussi à la lourdeur de son dispositif de production et de mise en vente: il faut que le roman se vende et se vende en masse.
D'où un certain nombre de conséquences :
- le roman est devenu — même si ses écrivains ne s'en rendent pas compte — un objet manufacturé, plutôt même industrialisé et, pour cela, doit répondre à des impératifs industriels. Un des moindres n'étant pas la linéarité. Un début, une fin. Même si certains écrivains jouent plus ou moins habilement avec cela, il n'en reste pas moins qu'il y a une première et une dernière page, contrainte qui conditionne toute l'écriture des pages intermédiaires. Le temps du roman, est le plus souvent, calqué sur la structure du temps réel, l'histoire avance et ne revient que rarement en arrière. Il est ainsi impensable d'imaginer aujourd'hui produire un roman "immobile", c'est-à-dire qui se produirait sans aucune contrainte de temps.
- le roman est devenu massivement réaliste, c'est-à-dire qu'il prétend rendre compte du réel et qu'il est devenu très difficile d'imaginer une fiction qui ne voudrait pas jouer ce jeu, y compris dans des œuvres dites de "science-fiction" (elles prétendent rendre compte de notre réel futur). Un roman comme le roman d'Alexandre est aujourd'hui impensable et, si quelque auteur le tente, il ne sera pas publié et, s'il est par mégarde publié, il sera considéré comme une fable, c'est-à-dire une façon autre (psychanalytique…) de rendre compte du réel ou, et, de nos rapports au réel.
- une fiction doit donc présenter une certaine cohérence dans sa construction: il y a des personnages, pas trop pour ne pas "perdre" le lecteur, quelques lieux, une ou deux lignes d'action. Il est interdit de naviguer entre des lignes d'action différente, de commencer l'histoire de X, puis partir sur celle de Y, puis celle de W sans qu'il y ait entre elles une kigne directrice supérieure.
La conséquence de tout cela est que la fiction a envahi les médias de masse. Le cinéma d'abord mais, surtout la télévision pour laquelle se sont constituées de véritables usines à récits obéissant tous au même schéma. Ce qui est caractéristique d'une série étant la spécificité de son schéma propre.
Cette invasion massive de la fiction a introduit un rapport étrange au réel mettant sur le même plan le monde vrai et le monde imaginaire qui se présente comme vrai. Le téléspectateur moderne ne sait donc plus où il en est et perd tout esprit critique (cette affirmation est à creuser car elle me semble avoir des conséquences politiques considérables, expliquant notamment en grande partie le désengagement des citoyens contemporains — peut-on encore les appeler des citoyens?).
C’est contre tout cela que je voudrais écrire, faire une fiction qui ne soit absolument pas linéaire et dans laquelle il est presque impossible de déterminer une trame, quelque chose comme un collage généralisé, une fiction immobile tournant sans fin à l’intérieur d’une surface de temps indéterminée. Du Proust contre Proust…
11 mars 2008
La République de Seine et Marne
Depuis quelques temps, un de nos concitoyens, Marc Hodges, bien connu de beaucoup d’habitants de Fontainebleau et de ses alentours, publie un roman Internet. Pour ceux de nos lecteurs qui ne le sauraient pas encore, il s’agit d’un roman, de type roman feuilleton que l’on ne peut lire que sur l’Internet à l’adresse suivante: http://sensdelavie.canalblog.com. Son auteur prétend en plus qu’il s’agirait d’une hyperfiction, terme un peu barbare qui signifie simplement que cette fiction est lisible selon plusieurs cheminements possibles et que, de diverses façons, elle est liée à d’autres récits du même type comme, par exemple, http://tension.canalblog.com/. Il y a là comme une désir excessif d’ubiquité qui pourrait être amusant s’il n’était pas un peu démentiel et un peu malhonnête. D’une part, en effet, Marc Hodges n’est en rien l’inventeur des récits hypertextes qui ont une vraie tradition aux USA et d’autre part, ces parcours, dits multiples, sont bien trop souvent sans rapports les uns avec les autres ou, du moins, ne présentent entre eux que des rapports bien lointains que le lecteur ordinaire n’est pas toujours en mesure d’établir.
Ce « roman » n’est pas sans intérêt. Je conseille à nos lecteurs d’aller au moins y jeter un coup d’œil même s’il présente un certain nombre de défauts. Je ne comprends pas, par exemple, pourquoi un auteur tel que Marc Hodges, qui sans contestation possible, démontre une certaine capacité à utiliser l’ordinateur, ne se sert pas d’un simple outils comme Excell qui lui permettrait de gérer ses parcours et les fictions qui s’y entrelacent. Par exemple, il y a, au départ, deux récits, un qui est présenté comme la réalité avec comme héroïne principale Albertine Mollet et un second présenté comme le roman qu’écrit le personnage de la première fiction — Marc Hodges lui-même — et dont l’héroïne principale est Albertine Schwilk. Passons sur les confusions qu’entraînent les homonymies. Mais il en est d’autres. Par exemple, dans le récit d’Albertine Schwilk, un objet, une clef USB (sorte de petite mémoire numérique portable) joue un rôle essentiel. Or cette clef se retrouve dans le récit d’Albertine Mollet sans que l’on sache pourquoi. De même, Marc Hodges mêle des personnages réels et des faits réels (certains reportages de notre journal par exemple) à des faits imaginaires. Le lecteur ne peut que s’y perdre. Est-ce le but visé ?
Une fiction n’a d’intérêt que parce qu’elle construit un monde imaginaire fonctionnant comme le monde réel, situation qui permet au roman de transmettre des opinions sur le monde réel et d’en faire percevoir autrement les événements. Dans son ouvrage, Marc Hodges ne respecte pas ces principes élémentaires. Son roman, qui présente par ailleurs bien des pages intéressantes, s’en trouve affaibli. Je ne suis pas sûr que l’auteur y gagne en notoriété.
27 juin 2008
Le temps
Toutes actions, événements, réflexions, pensées, analyses… demandent du temps, il faut en tout prendre son temps, rien ne sert de vouloir accélérer les rythmes car chaque chose possède son rythme propre qu’il faut savoir respecter. Le temps de l’enquête est le temps de l’enquête où chaque indice se dévoile lorsqu’il le doit sans que l’enquêteur puisse y faire grand chose; le temps du témoignage est le temps du témoignage et chaque témoin décide du moment qu’il juge utile de parler ou du moment où, pour les raisons les plus diverses, il ne peut plus se taire; le temps érotique est le temps érotique qui ne se déploie, se ralentit ou s’accélère que lorsque les deux — trois, multiples…— partenaires sont prêts à s’y insérer; le temps de la fiction est le temps de la fiction que chacun des personnages subit sans le comprendre; le temps de l’écrit est le temps de l’écrit et aucun écrivain ne peut — même si pour des raisons externes il est parfois acculé à le faire — décider du moment ni de la vitesse à laquelle il lui sera donné d’écrire telle ou telle page; le temps de la lecture enfin est encore un temps autre dépendant, sans illusion possible, des actes externes au texte où intervient le temps du monde et de ses incidents imprévisibles.
Le temps est le temps est le temps… (Gertrude Stein encore… mais que dire d’autre qui n’est déjà été dit parmi les innombrables discours produits dans l’éternité et l’infinité du monde?) avec ses pauses, ses arrêts, ses accélérations, ses emballements, ses ruses et ses tromperies car si, parfois il semble aller très vite, il se consume sur une faible durée, alors que d’autres fois où il semble s’être arrêté, son avancée est cependant inéluctable.
Ainsi tous les personnages — réels ou imaginaires — sont prisonnier d’un temps qui, s’il semble être le leur est en dehors de leurs possibilités de maîtrise. Que le récit semble progresser ne permet pas de croire qu’il en est ainsi alors que, dans ses parenthèses, ses atermoiements, se préparent des accélérations foudroyantes. «C’est toujours une page de gagnée» pense le lecteur inattentif car il n’a pas perçu que nulle page (qui ne peut que se contenter d'être) ne peut être, sur le temps, «gagnée» — ni d’ailleurs perdue… Car une page est ou n’est pas avec son rythme propre, sa place, ses possibilités de place, son tempo et les attentes ou déceptions qu’elle provoque.
Car sans une compréhension des effets du temps — ou plus exactement des temporalités vécues — la lecture d’une fiction, la crédibilité même de quelque fiction que ce soit, ne peuvent être assumées. Lire, c’est se plonger dans le temps des autres.