18 décembre 2006
L'agent Winterhalter
Nouvellement nommé au commissariat de Fontainebleau, le jeune agent Winterhalter, était fier, quand ils sont descendus de voiture de s’avancer à côté de la commissaire Albertine Mollet! Tandis que dans une démarche nonchalante elle balançait légèrement ses bras, il jetait sur elle des regards d’admiration auxquels elle répondait coquettement par un long sourire. Quand ils rencontraient l’un ou l’autre de leurs collègues, homme ou femme, qui les saluait, il était à son tour regardé par eux comme un de ces êtres qu’il avait lui-même tant envié, un de ces favoris de la commissaire qui semblaient la connaître ou être mêlés à d’autres parties de sa vie, celle qui ne se passait pas au commissariat.
Souvent dans les allées du parc ou dans les rues de la ville, ils croisaient, ils étaient salués par tel ou tel notable et la commissaire saluait à son tour avec une prestance qui n’était qu’à elle. Quelquefois même ce personnage s’arrêtait, heureux de faire au commissaire, la politesse qui ne tirait pas à conséquence et de laquelle on savait qu’il ne chercherait pas à profiter ensuite, tant Albertine les avait habitués à rester sur la réserve. Elle n’en avait pas moins toutes les manières du monde et aucune notabilité n’était capable de l’impressionner. Arrêtée un moment auprès de celui ou celle qu’elle venait de rencontrer, elle présentait Winterhalter avec tant d’aisance, gardait tant de liberté et de calme dans son amabilité, qu’il eût été difficile de dire de la commissaire ou de son interlocuteur lequel était le plus important.
Alors qu’ils arrivaient sur la place du marché, ils aperçurent, venant dans leur direction, et suivi de deux autres qui semblaient le suivre, un homme assez âgé, enveloppé dans un manteau sombre et coiffé d’un chapeau de feutre: «Ah! Voilà quelqu’un que vous devez connaître» dit la commissaire à l’agent Winterhalter. L’homme, maintenant à trois pas, leur souriait avec une douceur caressante. La commissaire le salua: «Je vous présente Monsieur le Maire de Fontainebleau», dit Albertine au jeune Winterhalter. Le Maire fit un divin sourire qu’il semblait ramener d’un passé lointain, de l’élégance de sa jeunesse et qui coula, intact et doux sur son visage qui au premier abord avait pu paraître grognon: «Bienvenue chez nous, jeune homme, je compte sur vous pour faire ici du très bon travail! Nous en avons besoin!» puis il s’éloigna suivi des deux hommes qui étaient restés en retrait.
Albertine Mollet et Jérôme Winterhalter regagnèrent alors le commissariat.
22 décembre 2006
Nuit agitée pour Albertine Mollet
Nuit agitée pour Albertine, trop de soucis, de tension, de responsabilité, trop de choses à penser en même temps, elle est venue à son commissariat avec une humeur à tailler des têtes au sabre… et Évelyne qui n’est pas à son poste à l’heure prévue et Santeuil qui s’est fait une entorse en poursuivant un gamin dans la forêt avec son VTT —six jours d’incapacité (de toutes façons c’est un incapable permanent)— et ce jeune con de Winterhalter qui débarque avec ses idées toutes faites de l’école de la police et Bergotte qui est toujours aussi peu actif… Une équipe d’handicapés moteurs et physiques à la fois. Pas un cadeau. Rien de nouveau pour le briefing qu’elle expédie en engueulant son monde. Heureusement elle a sa cafetière personnelle, au moins une bonne chose pour démarrer sa journée car après… rendez-vous avec le maire de Champagne qui va encore protester contre la discrimination dont est victime sa commune, puis avec le préfet qui va exiger des résultats, la presse régionale qui va vouloir des nouvelles alors qu’il n’y a rien de neuf, peut-être même (il en est question et ce serait le comble!…) France trois île-de-France. Passer à la télé avec la gueule qu’elle se paie après sa nuit de folle, c’est pas la joie. Vagues souvenirs d’orgie où tous les protagonistes se mêlent. Si au moins Rango avait bien voulu faire l’amour! Mais non, trop fatigué par son vélo. A minuit il tombe comme une mouche. Ne restent plus que les fantasmes et ça…
On frappe à sa porte: —Entrez! C’est ce jeune con de Winterhalter, manquait plus que lui… — Quoi encore? —On a retrouvé la gamine. —Sybille? —Oui, Sybille… une demi seconde d’hésitation avant de poser la question essentielle: —Vivante? — Oui, vivante. Soupir intérieur de soulagement, c’est toujours ça… — Dans quel état? — Il paraît qu’elle va bien, ce sont les employés du parc des lémuriens qui l’ont trouvée ce matin à l’aube. — Le parc des Lémuriens?… — Vous connaissez pas? C’est un parc où on peut faire de l’acrobranches, c’est assez sympa, vous devriez y aller… — On va y aller! —Je voulais dire, vous devriez y aller pour profiter du parc… — Je suis pas comme vous, Wintehalter, je n’ai pas le temps moi! Winterhalter ferme sa gueule, il n’a d’ailleurs rien d’autre à faire… — Où est-elle? —Sybille? —Oui Sybille, vous croyez que je parle d’Élizabeth d’Angleterre? — Dans la cabane de réception du parc, je leur ai dit de ne le dire à personne avant qu’on arrive. Finalement, ce Winterhalter n’est peut-être pas si con. — Ok, on y va tout de suite, vous venez avec moi… — C’est que… — C’est que quoi? —Normalement j’assure la permanence. —Dites à Albertine de s’en occuper, ça lui apprendra à arriver en retard.
Albertine se lève, prend son revolver, un carnet, un crayon: — Allez chercher la voiture! — Oui chef! Winterhalter arbore un splendide sourire, Albertine le regarde, étonnée.
31 décembre 2006
Où va Marc Hodges ?
Ça bifurque, ça bifurque même sans cesse, aucune vie ne suit une ligne droite et, alors que l’on croit être sur une trajectoire et qu’il n’y a plus qu’à se laisser porter, quelque chose arrive, quelque chose cloche, quelque chose dérange et ça glisse, dérape, bifurque. Les certitudes foutent le camp, on ne sait plus où on va, on se rend compte que nous n’avons aucune prise sur notre foutu existence. Le roman sur ce point est plus simple qui va sans faiblir d’un point à un autre. Du moins la plupart du temps…
Pour Marc Hodges, son Albertine Schwilk est sur la voie, sur une voie, elle commence à tirer des fils. Après Madame Wang, c’est Madame Miri, un simple changement de patronyme car pour le reste l’essentiel est là: elle tient une piste et marc n’a plus qu’à suivre les rails. Albertine demande à madame Wang qui est Madame Miri. Réponse: «Madame Miri habiter au-dessus, quatrième étage, très gentille, vieille dame très gentille, garder parfois ma fille et mon fils. Très gentille, très serviable. Dame très bien… Vivre seule…» Albertine insiste: «Depuis quand est-elle partie?» Mme Wang: «Moi pas savoir, pas vu, Madame Miri très gentille, discrète, très discrète…» Marc décide que cette réponse énerve un peu son Albertine. L’interrogatoire va se poursuivre. Peut-être se durcir un peu, à voir…
Pour Albertine Mollet il en est autrement, elle est dans la panade et ne comprend rien à ce qui s’est passé jusque là. Elle est furieuse de l’article de ce foutriquet de Marc Hodges et si elle disposait de vrais pouvoirs, elle le foutrait bien un peu au trou pour lui apprendre à vivre. Ça c’est la tajectoire mais les choses ne se passent pas ainsi, Y a toujours un événement qui vient foutre la merde. On frappe à la porte de son bureau. «Entrez!», on entre, c’est le petit Winterhalter l’air excité comme un caniche en chaleur et embarrassé comme un communiant. Il attend de voir ce qui va se passer pour savoir quelle attitude adopter définitivement. Albertine: «Oui… qu’est-ce que vous voulez?» Tristan (un prénom qui lui va bien ceci dit…), hésite comme pour ménager son effet puis se lance: «Y a un os…» «Vous n’êtes pas obligé de créer du suspense, z’êtes pas dans un polard… alors?» «Le fils du Docteur Cottard, celui qui s’appelle Théo…» «Oui, et bien, ça vient où je vais chercher un forceps?» «Il a des problèmes, son père est là qui veut porter plainte…» «Merde, quoi encore…» éructe Albertine qui s’extrait de son fauteuil pivotant en faux cuir.
18 avril 2007
Faire l’amour n’est pas toujours merveilleux
Albertine et Rango Mollet viennent de
faire l’amour… Du moins ils ont essayé. Ils se sont livrés à une
mécanique des corps et si Rango est parvenu à l’éjaculation ça n’a pas
été sans mal quant à Albertine !… Impossible d’atteindre l’orgasme et
ils sont mariés depuis trop longtemps pour qu’elle se soit vraiment
donné la peine de simuler. Chacun d’eux a dans la bouche un goût amer :
ça ne va pas, quelque chose ne va pas, ne va plus… Ce n’est pas la
première fois qu’ils échouent ainsi à trouver dans la jouissance
partagée des corps le ciment nécessaire à la solidité des couples.
Rango
se tourne de son côté du lit, à peine s’il dit bonsoir à Albertine, il
sait bien qu’elle n’est pas dupe et que, tout comme lui, elle est
consciente de leur échec. Faire l’amour est merveilleux quand les
partenaires éprouvent le même désir, sinon c’est une terrible épreuve
où les partenaires se retrouvent soudain réduit au rang animal
n’obéissant à rien d’autre qu’à un instinct primaire, perdant toute la
créativité érotique qui fait l’humanité.
Albertine s’est
également tournée de son côté. Ils sont dos à dos, évitant avec soin
que leur peau ne se touche, quelque chose comme une barrière de
frustration s’est installée entre eux. Ils ne se parlent pas. Ne
dorment pas. Chacun sait que l’autre ne parle pas mais ne veut pas se
risquer à rompre le silence sachant par instinct que ce qu’ils
pourraient alors se dire risquerait d’introduire de l’irrémédiable.
Chacun s’enferme dans ses pensées, essayant de fuir le malaise qu’ils
éprouvent tous deux.
Rango pense à Théo Cottard, son élève qui
évoque pour lui les visages éblouissants des portraits d’adolescents du
Caravage. Et cette association fait défiler en son esprit la projection
de la série de nus adolescents de ce peintre. Il n’a jamais vu Théo nu,
sait qu’il ne le verra jamais — peut-être un jour à la piscine… mais la
villa de Théo dispose de sa propre piscine — mais il ne peut s’empêcher
de mettre son visage sur la série des Saint-Jean Baptiste, tout
particulièrement sur celui qui représente un adolescent nu, souriant au
peintre,alangui, jambes légèrement écartées découvrant un sexe au
repos, sur une peau de bête et caressant la tête d’un bélier qui semble
chercher sa bouche. Ce tableau a toujours eu sur lui un fort pouvoir
érotique. Au fond de lui-même il sait bien, il doit s’avouer que son
attirance pour les jeunes hommes s’accroît et il ne sait que faire…
Albertine
pense à l’agent Winterhalter. Elle doit s’avouer qu’il ne lui est pas
indifférent, elle a même l’impression qu’elle ne lui est pas non plus
indifférente. Une beau gosse, intelligent, attentif, dévoué et le film
qu’elle se projette à son tour est celui d’une statue de Septime Sévère
qu’elle a eu l’occasion de voir au musée de Nicosie, à Chypre, un homme
dans la force de l’âge à la musculature puissante, au torse sculptural
porté par de longues jambes à la fois fines et musculeuses. C’est ainsi
qu’elle imagine Winterhalter et elle se dit qu’il lui faudrait
peut-être oser une aventure pour compenser les engourdissements de son
couple.
17 novembre 2008
Tristan Winterhalter existe
Flic c’est un boulot. Pas comme un autre. Pas tout à fait comme un autre. Ça dépend. Mettre des prunes, c’est un boulot. Un peu chiant même si ça nourrit les statistiques et les primes de fin d’année, mais c’est chiant… Repérer les mecs qui sortent leur portable en voiture, inventer des dépassements illégaux ou des passages de feu à l’orange prononcé, faut avoir de l’imagination, comme pour les ceintures mises ou pas juste après avoir démarré, ou les excès relatifs de vitesse… Bref, tout un boulot. Mais sans intérêt. D’autant qu’il y en a plein qui se démerdent pour les faire sauter alors c’est un boulot encore plus con. Il en profite même pas. Pas moyen de se faire quelque backchich là-dessus. C’est pas pour ça qu’il est entré dans la police, même si ça fait partie du boulot. Il est vrai qu’il avait pas des tas d’autres perspectives. Mais quand même…
Comme tout le monde Winterhalter, Tristan (avec un nom pareil comment pourrait-il en être autrement), a fait des rêves et ses rêves l’on amené à entrer à l’école de police et à se défoncer pour réussir tous ses exams. A vingt six ans, il trouve qu’il s’en est pas trop mal sorti. A réussi. Enfin, a commencé à réussir. Se voyait en défenseur de l’humain, de l’humanité même, de la veuve, de l’orphelin, quelque chose comme un Spiderman ou un Superman ou un Columbo ou un Walker Texas Ranger, etc… un mec avec des muscles et des couilles capable de se payer tous les méchants à lui tout seul… mais français, quand même. La veuve, il s’en occupe pas beaucoup, sinon pour les expulsions dans les HLM, l’orphelin il le fout plutôt en tôle oui colle des prunes comme aux autres ou le récupère sur la voie publique (comme ils disent) quand il est complètement déjeté. Quant aux truands !… Il n’en a pas encore vu beaucoup et ça lui prend la tête. Il aimerait bien entrer dans la BAC ou dans la Brigade Anti-gang ou au GIGN (mais là il a pas pris la bonne filière…) mais bon, il est à Fontainebleau. On y récupère bien parfois un ou deux cadavres, mais c’est rare. Souvent des déchets de la capitale et ce sont d’autres qui s’en occupent et quand, par hasard, y a une vraie affaire qui se pointe, sa hiérarchie est tellement conne qu’il n’en sort rien. Sa chef est nulle. Il pourrait se la payer, ça c’est sûr, y a qu’à voir comment elle le reluque, mais ça le tente pas des masses. Il préfèrerait qu’elle lui donne un vrai boulot. S’occuper de ces Cottard, par exemple. En voilà une famille qui n’a pas l’air blanc-beur. On tourne autour mais on les touche pas : des notables, des fils de notables, des amis du maire, de l’évêque, des toubibs, notaires, profs… de l’intouchable pur sucre. Va falloir qu’il s’en occupe un peu, à sa façon. Sûr qu’il y a des choses à creuser de ce côté-là que ça doit pas être triste. C’est dit, il va prendre ça discrètement en charge et on verra bien ce qu’on verra…