14 novembre 2006
Insomnie
Énervée, Évelyne tourne dans son lit. Tourne, se retourne… Elle n’arrive pas à trouver le sommeil, elle n’est pas douée pour la littérature. Elle lit parfois des polars —Ganançay, La Toile— mais ça ne l’intéresse pas vraiment. Elle n’y croit pas. La plupart du temps ça l’emmerde… Elle n’aime pas le roman de plus en plus étrange dans lequel elle s’est fourrée. Un mauvais polar… Que Théo soit l’ado qu’elle cherchait et qui livrait les lettres ne fait guère de doute mais le reste ne colle pas. Elle a beau remuer en tous sens les événements dans son crâne, ça ne colle pas, pas bien… ça ne colle même pas du tout! Insomnie, insomnie, les idées vont et viennent, reviennent, passent, repassent… rien ne se fixe, il lui semble que sa pensée est molle, inconsistante, rien ne se fixe vraiment… rien de précis, des images qui se chevauchent, des faits qui se bousculent et se contredisent… elle ouvre les yeux dans la nuit, s’oblige à fixer une vague lueur près de la fenêtre pour essayer de se vider la tête… Les lettres annonçaient des délits réels… du moins elles collaient aux délits et se les attribuaient avant qu’ils aient été annoncés par la presse… Impossible que Théo les invente ou les exploite après la lecture des quotidiens… La mort du SDF… supposons qu’il ait, par hasard, trouvé le cadavre avant quelqu’un d’autre…peu crédible mais possible… Ce serait quand même un gamin bien tordu… Il est vrai que sa mère semble le protéger au-delà du raisonnable… Mais l’incendie de la maison de retraite? Bien sûr il y a Chypre, il y a aussi l’hôtel Cyprus, Théo est impliqué, mais comment? Penser à autre chose… Son cerveau tourne en boucle… Revient sans cesse aux mêmes problèmes: impossible que cet ado ait mis au point la façon compliquée de déclancher l’incendie… Sa voiture et celle de son mari, ça ça pouvait bien venir d’un gamin… mais d’un gamin de cité… elle ne voyait pas ce bourgeois de Théo dans ce rôle… et le cadavre exhumé? De toutes façons il ne pouvait pas avoir fait ça tout seul… Rien ne colle… tourne, retourne… elle a chaud, se déshabille complètement mais elle a toujours chaud. Son mari ronfle à ses côtés, elle ne parvient pas à trouver le sommeil. Tourne, se retourne… Elle va dans sa cuisine boire un verre d’eau, grignoter quelques biscuits… Essaie de se calmer… Mais Théo… Théo est là avec sa gueule d’ange qui la fascine mais qu’elle sent si loin d’elle… En plus elle est vraiment coincée, elle est la seule à connaître toutes les données du problème, de savoir tout ce qui est en jeu… Les autres ne se doutent de rien… Vaut mieux qu’ils ne se doutent de rien. Elle essaie de lire… Un truc ennuyeux en espérant que ça va l’endormir, un truc intitulé Journal de Charlus mais elle ne voit pas ce qu’elle lit, elle ne retient rien, ce qui s’impose c’est la gueule de Théo et tous les problèmes qui se cachent derrière son sourire. Trois heures qu’elle tourne, elle retourne se coucher… tourne, se retourne… Demain elle va avoir une sale gueule.
18 novembre 2006
Chute brutale dans le réel
…tous les dangers… Évelyne était persuadée que ce qui menaçait sa tranquillité ne pouvait venir que du monde, que de l’extérieur; elle ne soupçonnait pas que les germes de ses inquiétudes pouvaient se trouver à l’intérieur d’elle-même aussi ne recevant plus de messages depuis quelques jours se sentait-elle de plus en plus tranquille. Après tout, aucune des affaires concernées par ces lettres anonymes n’avait causé mort d’homme et les enquêtes à leur sujet avaient été vite arrêtées. Du moins il lui semblait qu’il en était ainsi; elle pouvait sans grande crainte revenir à sa routine quotidienne: procès-verbaux divers, accueil au commissariat, repas à la maison, aide au travail scolaire des enfants… plus de perturbations, sa vie pouvait regagner ses voies de garage. D’autant que, pour l’instant, l’absence de Théo ne lui permettait pas d’aller plus loin. De plus, elle n’avait pas vraiment envie d’aller plus loin. Ça suffisait comme ça… Son mari plombier, ses enfants, constituaient à nouveau son seul horizon… tranquille…
Pendant qu’elle rêvassait devant le mauvais café de la salle commune du commissariat dont, une fois de plus, elle assurait la permanence, Évelyne, à quelques mètres de là dans son bureau minuscule rêvassait également devant un dossier qu’elle n’avait pas vraiment envie de lire: il lui fallait prendre contact avec diverses associations de locataires d’immeubles qui désiraient qu’elle vienne leur parler des mesures qu’elle comptait prendre contre les jeunes des cités qui, avec des bombes de peinture, inscrivaient des sigles illisibles sur toutes les surfaces à peu près planes et monochromes qu’ils trouvaient… Elle pensait à ses prochaines vacances: un port, petit, calme, pas trop cher… pas la côte d’azur… ce n’est pas dans ses prix… le Roussillon peut-être ou le Portugal, mais c’est un peu loin et puis l’océan ce n’est pas la méditerranée. Elle se voit dans une chaise longue au soleil sur une plage: Kevin fait des châteaux de sable avec son philosophe de père; Karcher fait la sieste à l’ombre dans sa poussette… Elle n’a rien d’autre à faire qu’à se bronzer au soleil, chaleur forte du soleil sur la peau comme une odeur de plat épicé, regards perdus —sous ses lunettes noires — dans le trou bleu du ciel. Rien à faire, rien à penser, rien à attendre, rien qui compte. Rien souverain, le rien comme seul objectif. Des enfants, un peu à l’écart, jouent calmement au ballon, quelques bateaux coupent paresseusement l’horizon, une brise légère, assez légère pour la rafraîchir mais pas assez forte pour la fouetter de sable. Uniforme oublié, problèmes sociaux oubliés, plaignants oubliés, préfet oublié, maire oublié: la vraie vie s’étalant sur la surface ocre de la plage dans les odeurs agréablement douceâtres des lotions solaire, dans la sensualité des grains de sa peau nue absorbant avec volupté les avances du soleil… Peut-être même faire l’amour avec Rango, son mari, en imaginant que c’est avec le beau mec en bikini qui parade sur la laisse de mer. Se préparer en esprit à faire l’amour avec Rango lorsque les enfants seront couchés. Presque sentir monter l’orgasme dans cette sensualité toute solaire qui l’enveloppe…
Le téléphone sonne. Chute brutale dans le réel… Évelyne décroche.
26 novembre 2006
Évelyne rêve de baiser Théo
Son corps palpite... Elle lui mord les lèvres jusqu’au sang, ferme les yeux pour mieux le sentir, le pétrit en haut des cuisses. Théo mord son ventre, la pine glisse entre ses jambes; Évelyne aspire l’adolescent en elle. Elle sent l’adolescent qui la remplit profondément - éprouve la montée de son désir à celle de l'humidité entre ses cuisses: poitrine et seins ruisselants - Évelyne s'abandonne complètement à la bouche de son amant. Elle respire profondément l'odeur chaude, végétale, du sexe du jeune garçon. Le désir la laisse avec un tremblement dans tout le corps, Elle n'est plus qu'un sexe; elle a envie de fondre dans sa bouche sensuelle, rêve de la chaude odeur de ses poils pubiens, sa main droite glisse vers le bas-ventre! Évelyne aime le poids du corps sur le sien, elle a envie que d'autres hommes glissent leur pénis entre ses cuisses: sa chair lactescente tremble. Son sexe est plein de celui de l’adolescent - Évelyne frissonne de peur et de joie. Théo lui donne ce bonheur du corps qu'elle préfère à tous - tout son corps se cambre en arrière... Son corps est un instrument: elle aspire consciencieusement le poids étrange de ses couilles entre ses jambes! Son corps est fébrile et nerveux - elle rêve de sexe d'homme! Théo ne veut rien d'autre que du sexe. Pendant un instant Théo demeure immobile en elle turgide et palpitant: Évelyne perd la tête, dévore son membre, cette barre de chair qui la fait jouir; se plonge dans l’odeur chaude de sa chevelure, lui mord les lèvres jusqu’au sang. Elle est sexe et bouche - Théo lui lèche le ventre. L'amour la lèche de son feu consumant... Un garçon avec un ventre souple et doux... Rien n'existe qui ne peut être dit avec les doigts, les lèvres, le sexe, les jambes et l'odeur des corps, Évelyne le chevauche longuement presque brutalement. Évelyne est sauvagement active, Théo mordille ses cuisses : Évelyne le lape, le dévore, le lèche, le reprend, s'agite dans son sommeil - Évelyne ne veut rien que du sexe. Évelyne prend son pied, tend son cul avec un air passionné... Évelyne s’éveille brutalement. Franck ronfle tranquillement à ses côtés, un ronflement ample, profond, rassurant… Il est vrai qu’entre eux ce n’est plus la folle passion des débuts, qu’il y a bien une dizaine de jours qu’ils n’ont pas fait l’amour, que Franck n’a pas une imagination érotique très développée —faut dire qu’il n’a d’ailleurs aucune imagination en rien… qu’il n’est en rien imaginatif. Il soude des tuyaux, visse des robinets, fixe des baignoires… ça pourrait lui donner des idées, mais non… mais quand même, l’obsession pour ce gamin devient insupportable, il faut absolument qu’elle résolve son problème. Demain, elle va aller chez Balpe.
27 novembre 2006
Jean-Pierre Balpe et Évelyne Puget
Évelyne est allé chez Balpe comme elle se l’était promis. Elle a osé l’appeler au téléphone, lui dire qu’elle aimerait le rencontrer discrètement… Il a été un peu surpris, n’a pu s’empêcher de se demander si elle ne le draguait pas, a décidé que ça valait le coup de voir, a choisi un lieu discret —inutile que sa bonne se rende compte de quelque chose— il l’a invitée à manger avec lui à l’Écluse rouge, restaurant discret au bord du Loing avec quelques chambres —on ne sait jamais… A sa grande surprise, elle a accepté. Elle s’est dit qu’elle mentirait à Franck — ce ne serait pas la première fois— lui ferait croire qu’elle était de service de nuit…
Ils sont au restaurant: éclairée de bougies, la terrasse au bord du Loing, protégée par des cerceaux de verdure soulignés par des éclairages discrets noyés dans le feuillage, la nuit n’est pas trop fraîche, il y a peu de monde, le léger gargouillis de l’eau fait un fond sonore qui isole chaque table dans ses propres conversations. Évelyne n’est pas habituée à tant de luxe: nappe blanche, chandeliers, argenterie, serviette damassée, service de verre, assiettes de porcelaine… elle n’a jamais connu ça, même si Balpe a précisé qu’il l’invitait, elle ne peut s’empêcher de se demander combien peut coûter un repas pareil, de s’inquiéter de savoir jusqu’à quel point elle devra se montrer reconnaissante… Se dit aussi que, pour lui, un tel repas relève de l’ordinaire et que, peut-être, elle lui a rendu service en acceptant simplement de manger avec elle. Il a commandé une bouteille de Pouligny-Montrachet, lui demande si elle veut boire «Avec plaisir», dit-elle, bien qu’ignorant tout de ce vin et se promettant de se surveiller pour ne pas se laisser entraîner dans des territoires qu’elle ne contrôlerait plus: —Peut-être pourriez-vous maintenant, me dire pourquoi vous vouliez me voir? Dit Balpe accompagnant la douceur de son regard d’un immense sourire… Nous sommes assez loin de chez nous pour ne pas être reconnus et je pense que personne ne peut nous entendre ici. Évelyne hésite à entrer dans le vif du sujet, il lui semble soudain que sa démarche a quelque chose d’absurde, presque d’immature, elle se rend compte qu’elle dépend maintenant de lui. Elle feint de déguster le vin qui lui a été servi par le sommelier. Balpe attend, patient, mais quand elle repose son verre: —Alors, où en sommes-nous? Elle se lance: —C’est au sujet de Théo… —Décidément ce garçon vous occupe beaucoup… faut-il que j’en sois jaloux? Ce n’est pourtant encore qu’un gamin… Évelyne décide d’ignorer cette remarque: —Vous avez dit que vous pourriez m’aider… —J’ai dit ça? —Oui, je crois… — alors en quoi puis-je vous aider? —Il faut absolument que je lui parle… Balpe sourit, persuadé que les jeunes femmes modernes font mille folies (idée fausse où il y a pourtant quelques vérités) et il eut un petit rire qui lui était spécial: —Je ne peux pas vous dire vraiment pourquoi, murmure Évelyne renforçant les soupçons de son interlocuteur, mais il faut absolument que je lui parle, c’est très important… Le garçon apporte les soupes d’escargot à la provençale qu’il a commandés, elle s’interrompt, puis reprend: —Je sais qu’il vous cause des ennuis. Il m’en cause aussi. Si vous m’aidez, je vous promets qu’il ne vous embêtera plus… —il ne m’embête pas, comme vous dites. Tout au plus, lui et ses frères, sont l’origine de quelques désagréments de voisinage. Il s’interrompt un moment, semble plonger dans des réflexions intérieures… Mais je veux bien vous aider… Que faut-il faire?
28 novembre 2006
Après une nuit de baise
La rencontre Balpe-Évelyne s’est terminée comme prévu: il s’est montré charmant, prévenant même, Évelyne n’avait pas l’habitude d’être traitée de cette façon, et comme une chambre était disponible, qu’elle avait un peu bu, elle a oublié qu’elle était une représentante de la loi et n’a pas trop résisté. Pour tout dire, elle a même trouvé agréable de faire l’amour avec lui car, contrairement à son mari-plombier, il n’avait pas, dans le jeu sexuel, de comportement égoïste. Balpe, qui faisait preuve de beaucoup plus d’imagination qu’elle n’aurait pu le soupçonner, prenait autant de plaisir à donner du plaisir qu’à en recevoir. Ce n’était pas un bel homme, il était plus âgé qu’elle, mais elle ne se considérait pas non plus comme un modèle d’esthétique et, après tout, dans l’action, ce qui comptait c’était l’action elle-même et la jouissance qu’elle procurait. Le reste étant anecdotique il ne lui avait pas été difficile d’oublier l’esthétique. Et puis, que voulez-vous, une aventure est une aventure, Évelyne n’avait pas si souvent l’occasion d’en rencontrer de telles… Bref tous deux étaient enchantés de leur moitié de nuit car, pour que Franck ne soupçonne rien, il avait bien fallu, malgré l’insistance pressante de son tout nouveau amant, qu’elle rentre avant l’aube. Elle avait promis de le rappeler dans la journée.
De son portable, lors de la pause de midi, Évelyne rappelle Balpe. Les banalités galantes qu’il lui débite ne lui sont pas désagréables. L’habitude remplit tellement nos vies qu’il ne nous reste plus au bout d’un temps qui fuit trop vite aucun instant de libre pour autre chose, elle découvrait le plaisir profond de l’aventure amoureuse dû autant au fait qu’enfin quelqu’un semblait la considérer comme autre chose qu’une mère destinée à bien élever ses enfants, qu’un agent de la fonction publique théoriquement au service de la nation ou, pire encore, qu’une petite boulotte qui n’avait jamais pris soin de son corps. Balpe lui faisait découvrir le plaisir gratuit, le plaisir auquel on peut se livrer sans penser au lendemain, la joie de l’échange de sous-entendus promettant des moments de plaisirs d’une autre sorte, la jouissance à se dire que l’on pouvait trouver un plaisir intense dans le seul usage de son corps, et ceci sans aucune ambiguïté sentimentale: ils avaient bien baisé et, l’un comme l’autre, ne demandaient qu’à recommencer. —Mes doigts se promènent lentement sur ton ventre, s’attardent autour du nombril où je viens poser ma bouche, j’ai l’index baladeur, ta peau frémit… Leur conversation dura ainsi quelques temps puis Jean-Pierre lui fit un cadeau: —J’ai vu Théo ce matin, j’ai même parlé un moment avec lui, ça t’intéresse toujours? —Oui, oui, bien sûr! —Alors voilà: demain à dix heures il va aller à Achères-la-forêt. Il y a là un haras, le haras des mares où son père a mis en pension trois chevaux. Comme toutes les semaines, il va aller faire de l’équitation. D’habitude sa mère le dépose puis vient le rechercher vers midi. Ça te laisse du temps… —Génial, dit Évelyne, tu es génial, je te revaudrai ça… d’une autre façon. Le rire de Balpe s’acheva sur l’arrêt de la communication.
06 décembre 2006
Un couple complice
Avoir résisté aux tentations fait éprouver à Évelyne une tendresse certaine pour le petit Théo qui est là, devant elle, au café du viaduc, et sa gueule d’ange brun… Au comptoir, des habitués sûrement, des mecs quelconques parlent pêche, brochets, carpes, truites, foot et Théo dit qu’il recevait des indications par mail —jamais de la même adresse — ou par l’intermédiaire du site de Nathalie Riches —mais codées —par exemple une photo de squatt légendée «gare aux tags» devait être lue comme «voir au squatt de la gare» —fallait décrypter — et ça on l’apprend ailleurs, dans des chat ou sur des forums et c’est ça qui est intéressant —excitant même — on joue à l’espion, au polar, parce qu’il faut apprendre à trouver, c’est comme une enquête —et comment tu fais pour trouver? Comment es-tu sûr d’avoir trouvé? — crissement des pieds d’un tabouret de bar sur le sol carrelé —on reçoit des indices (citations, lieux, heures, liens, dates, noms, adresses de sites) et il faut être assez malin et puis on peut discuter avec d’autres membres… — comment? —Comment? — du comptoir le monde, la politique envahissent leur conversation, la discussion s’échauffe: …moi je trouve que X… est un con… tu te trompes… non je me trompe pas… — dans le coin tranquille où Évelyne s’est installée et où Théo l’a rejointe, Évelyne insiste — comment? — c’est très varié… Théo réfléchit — très varié, des fois on reçoit des lettres par la poste ou un numéro de téléphone à appeler ou un appel téléphonique ou un mail ou un SMS, etc. y a pas de règle — en tous cas quand on est inscrit, on reçoit des trucs de partout, ça marche bien… — et les lettres — les lettres c’est pareil… un consommateur part en claquant la porte… je reçois le texte d’une façon ou d’une autre, je dois le transformer en découpant des lettres et des mots dans les journaux et vous les faire passer… Si je peux, je dois prendre une photo pour prouver que je l’ai fait, mais je n’ai réussi qu’une fois, quand vous étiez dans votre voiture —qu’est-ce que tu as fait de la photo? — Je l’ai mise sur un blog qu’on m’avait demandé de créer —faut que tu me donnes tout ça, adresses des blogs, des forums, etc. tu me m’imprime tout ça et tu le portes demain chez moi, dans ma boîte aux lettres — d’accord, d’accord, mais… — mais quoi? — c’est du boulot… — rien à foutre, tu te débrouilles, je veux tout demain — d’accord et… la dernière lettres? — la dernière lettre aussi et tu continues à jouer… elle réfléchit: crois-tu que je pourrais me faire passer pour toi? —je sais pas… peut-être… peut-être pas… — pourquoi pas? Théo hésite: — j’ai l’impression que celui qui joue fait aussi partie du jeu… des fois ils semblent connaître sur moi des choses que je leur ai pas dites… — par exemple? — par exemple j’ai trouvé sur un des blogs des photos d’adolescents qui me ressemblent un peu alors, je sais pas… — Bon, pour l’instant, on fait équipe. Je verrai après… Tu m’apportes tout demain. Donne-moi ton numéro de portable — Ok…
07 décembre 2006
Menace sur la SNCF
La littérature de fiction repose sur un paradoxe: dans un récit, pour que ses lecteurs puissent le suivre, l’auteur est contraint de rapporter des choses sans intérêt — et sur ce point, le récit policier est le pire qui feint de reposer sur une logique du réel permettant (en théorie) à ses lecteurs de reconstituer une chaîne d’événements — or la littérature —comme le prouve sa forme la plus aboutie, la poésie— n’existe que dans le tremblement des mots, ces moments de signification supérieurs où ce qui est dit l’est au-delà du réel dans le rapport intérieur des mots aux mots… j’esquiverai donc la difficulté: Théo a remis à Évelyne ce qu’il avait. Peu de choses, le dernier mail avec le dernier message et le collage qu’il en a construit. Le texte dit ceci «Puisque vous ne réagissez pas, le jeu va devenir de plus en plus sérieux. Attendez-vous à un accident majeur sur la ligne de chemin de fer entre Melun et Montereau. Pour l’instant, j’hésite encore: bombe ou déraillement… je vais y réfléchir, ce qui vous laisse un peu de temps.»
Évelyne est dépassée, elle sait qu’elle ne résoudra pas elle-même le problème. L’enjeu est maintenant trop grand. Il lui faudrait des spécialistes du réseau Internet, prévenir la SNCF, mobiliser la force publique… D’autre part elle ne peut assumer le poids moral de ce qui peut arriver… Enfin elle sait que Théo est au courant, que maintenant il n’ignore pas que ce qu’il prenait pour un jeu a des incidences dramatiques dans la réalité. Ce jeu est trop fort pour elle mais… elle ne veut rien avouer. Avouant elle serait complice des malversations antérieures. Une nuit d’insomnie… Une journée d’angoisse. Le temps qui passe joue contre elle. En fin de journée, elle appelle Théo: — Si tu ne veux pas que je te dénonce, il faut que tu fasses ce que je vais te dire. On se retrouve carrefour de Diane, tu vois où c’est? Il voit. Ils s’y retrouvent une demi-heure après. Elle donne un papier à Théo: —Voilà, j’ai réécrit le message. Tu vas faire comme d’habitude, le recopier avec des lettres découpées dans des journées, utilise des gants, une colle très ordinaire et sers-toi du journal local. Puis tu mets le message sous une enveloppe ordinaire, surtout pas tes enveloppes de l’hôtel Cyprus et tu t’arranges pour le faire passer directement à la commissaire Albertine Morel… — Comment? demande Théo en prenant le papier. Évelyne réfléchit: — Je vais t’envoyer par mail une photo de sa voiture de fonction et te dire où tu pourras la trouver demain. —Ok, ça va, il regarde le texte, c’est long, je vais en avoir pour un moment à coller tout ça… — J’en ai rien à foutre, tu nous as mis dans la merde, aide-moi à nous en sortir. —D’accord. Chacun part dans une direction différente, Théo sur son VTT, Évelyne à pied.
19 décembre 2006
L'adolescent se rebiffe
Réunion de crise. Un coin discret de la forêt. Théo est venue avec son VTT, Théo la rejoint avec le sien. Il y a en effet urgence, l’enlèvement de Sylphide change la donne, Évelyne veut se débarrasser de ça et maintenant que la commissaire a pris les choses en main, le relais est assuré. Elle n’est cependant pas tranquille, elle détient des informations qui pourraient changer l’enquête mais ne sait comment les faire passer sans risque. Pas question non plus de mouiller Théo: elle ne peut le faire sans se mouiller elle-même. Difficile d’être prudent, honnête et d’avoir en même temps sa conscience pour soi (ah, la conscience!)… — Je veux plus rédiger les lettres anonymes, dit Théo, je veux plus les faire passer à ta chef… —Je comprends (Théo est toujours aussi excitant…), mais si tu arrêtes nous perdons la seule piste qu’il y ait. —Celui qui fait ça saura bien prendre contact directement avec la police. Au début ça m’a amusé, j’ai vraiment cru à un jeu, mais maintenant ça devient trop chelou, je laisse tomber… —Comment on fait? —Basta, on arrête, c’est tout… — On arrête, c’est tout, tu raisonnes comme un gamin égoïste, faut trouver autre chose. Comment guider mes collègues vers le site qui t’a branché? Il s’appelle comment déjà? —Nathalie Riches… —Nathalie Riches… — Et les adresses des mails que tu reçois? —Ça change tout le temps et chaque fois que j’ai essayé d’envoyer un message en retour, j’ai eu un mail me disant que cette adresse n’existait pas. — Il doit utiliser un anonymiseur ou passer par un réseau darknet… — C’est quoi? —T’occupes… Un moyen pour rester anonyme sur Internet. Les spécialistes de la police sauraient s’en débrouiller, mais il faudrait les mettre au courant. — Ouais, et on peut pas. Ils s’enferment dans le silence, réfléchissent mais ni l’un ni l’autre n’a beaucoup d’imagination. La nuit se répand lentement sous les arbres. Il faut partir. Théo doit partir, l’heure du repas familial approche. Chacun monte sur sa bécane. Chacun part de son côté.
Évelyne est encore sur le chemin qui la ramène chez elle quand son portable sonne. Elle s’arrête, décroche. C’est Théo: — J’ai une idée… le fait de pédaler stimule la pensée… — C’est quoi? — On rédige une dernière lettre anonyme mais on s’arrange pour la coller à quelqu’un d’autre pour que la police s’intéresse à lui… — Ouais, ça peut marcher, mais quoi comme lettre? — Un début de jeu de pistes avec quelques infos qui oriente tes collègues. —Ça change pas grand chose, pourquoi pas la faire passer directement? —Pour créer un sas. Faut trouver quelqu’un qui se piquerait au jeu par exemple… —Tu penses à quelqu’un? Silence, réflexion: — Balpe? — Pourquoi lui? — C’est assez facile pour moi, puis c’est un mec teigneux et râleur, il devrait mordre à l’hameçon. Évelyne pense à sa nuit avec Balpe. C’est vrai qu’elle pourrait aussi le manipuler discrètement, il avait l’air d’être tout prêt à la revoir. Elle dit: — Ça urge, qu’est-ce que tu veux lui envoyer comme message? — Chais pas encore. —Tu peux sortir ce soir? — Pas de problème. — Alors dix heures, au déversoir du Grand Canal, tu sais où c’est? — Ouais. — Bon on se retrouve là et on en parle.
28 décembre 2006
Dépucelage
Une loi de la fiction est que ce qui devait arriver arrive. Si l’on en croit les grands écrivains, tout roman s’écrit en effet selon une formule fractale où chaque fragment est représentatif du tout: le choix d’un adjectif à la deuxième page conditionne le mot de la fin. C’est ainsi. La loi du genre. Rien à dire.
Depuis le temps qu’Évelyne tourne autour du petit Théo, ce qui devait arriver arrive, elle le dépucelle. Il est vrai qu’il a quinze ans, qu’il est très mignon, qu’il est encore vierge et que c’est un bon âge pour avoir sa première vraie expérience sexuelle… mais passons ces préliminaires, ça s’est passé ainsi:
Les menaces contre Théo se sont précisées, il ne sait que faire. Il appelle Évelyne, embarquée sur la même galère, pour discuter avec elle mais aussi parce que, à trente trois ans, elle est un peu l’image de la grande sœur qu’il n’a pas. Entre ses parents très mondains et son frère aîné trop absent, Théo est un peu solitaire d’autant que le mode de vie que lui impose sa famille ne lui permet pas de se faire beaucoup d’amis. Il y a bien son nouveau professeur de philosophie, Rango Mollet, le mari de la commissaire avec qui il sympathise mais, la plupart des autres ne sont pas très amicaux: la prof de violon est une vieille fille à moustaches, le prof d’anglais un Sancho Pança, celui de sciences un syndicaliste à barviche et lunettes, etc. Tous sont à l’avenant…
Bref… Chacun d’entre eux a pris son vélo. Ils se sont retrouvés dans leur coin de forêt habituel, un coin appelé le «Val rocheux de Sénancour» où un chaos granitique leur permet de se dissimuler pour discuter mais aussi, de voir éventuellement venir des promeneurs. Il y a là, entre des blocs rocheux comme une chambre où l’on n’accède que par un passage très étroit en devant même passer sous un rocher. Le sol en est de sable et de mousse. Ils y font entrer leurs vélos, s’assoient sur le sol. L’espace est restreint, ils sont obligés d’être côte à côte. Il fait chaud mais le lieu, ombragé par des hêtres est frais. Ils commencent à discuter, mais ce n’est pas leur conversation qui nous intéresse ici. Nous savons qu’ils cherchent des solutions qu’ils ne trouveront pas. Autant aller à l’essentiel.
Évelyne est très près de Théo, elle voit briller le très léger duvet qui commence à orner sa lèvre supérieure. Théo a des lèvres magnifiquement ourlées, sensuelles, sa peau légèrement humidifiée par un peu de sueur (il vient de faire du VTT) brille dans la lumière. Elle est lisse. Théo n’est pas boutonneux. Elle ne sait plus très bien ce qu’elle dit car ça n’a pas beaucoup d’importance, elle le regarde, a envie de passer sa main dans son abondante chevelure si souple et si noire dont une légère brise agite quelques mèches. Elle feint de l’écouter, répond machinalement. Théo s’aperçoit bien que son attitude est bizarre, il s’arrête de parler, la regarde dans les yeux. Elle le regarde dans les yeux. Machinalement sa main droite se pose sur la cuisse droite, nue car Théo porte un bermuda. Il ne dit rien, ne fait rien. Il ne sait pas que faire. Et puis cette pression ne lui est pas désagréable. Alors, il laisse faire. Maintenant Évelyne le caresse, sa main glisse sous la jambe du bermuda, atteint le slip sur lequel elle promène un doigt. Comme Théo ne bouge pas, elle lui prend d’autorité la main droite, la glisse sous sa chemise bleue marine de service, Théo touche les seins. C’est la première fois qu’il touche des seins. Évelyne n’est pas belle, elle est plutôt rondelette mais cette rondeur convient bien à la poitrine féminine. Elle le caresse, il la caresse.
Le désir-tsunami les submerge.
29 décembre 2006
Résumé de l'intrigue (pause)
Après une centaine de pages et parce
que l’auteur ne pense pas que la plupart des lecteurs occasionnels
auront la curiosité de tout lire — d’autant que les blogs ne sont pas
faits pour ça, il est nécessaire de faire le point… Donc, résumé des
actions à ce jour.
Dans une petite ville de France —
Fontainebleau-Avon, mais la même chose pourrait se passer ailleurs—
quelqu’un (ou un groupe) attire un adolescent, Théo Cottard, dans les
pièges d’un jeu sur Internet où il est entré par le blog Nathalie
Riches. Manipulé, Théo porte des lettres anonymes au commissariat et
entraîne un agent Évelyne Puget dans son jeu. Celle-ci, par négligence
omet de remettre la première qui révèle la découverte d’un cadavre dans
une grotte de la forêt (la grotte d’Arnette) des lettres à la
commissaire, Albertine Mollet. Après ce premier oubli, Évelyne se
trouve prise dans le piège du mensonge car ne pouvant pas révéler à la
commissaire sa première faute. Du coup elle est entraînée malgré elle
dans un jeu pervers: elle essaie de résoudre les affaires successives
qui se présentent et, se faisant, ne fait qu’aggraver sa responsabilité
alors que la commissaire, faute des informations fournies par les
lettres ne peut comprendre les divers incidents qui se produisent et
qui lui apparaissent comme indépendants les uns des autres.
Peu
à peu, Évelyne est amenée à essayer de se sortir d’affaire en utilisant
deux personnages, le notaire Balpe, et l’adolescent Théo Cottard. Pour
des raisons différentes, elle couche avec l’un et l’autre.
Pendant
ce temps, un écrivain local, Marc Hodges, attiré par le fait-divers de
la découverte du corps de la vielle dame dans la grotte d’Arnette,
décide d’écrire, à partir de lui, un roman policier. dans ce roman, la
conduite de l’affaire est confiée à la commissaire Albertine Schwilk,
nom provenant de la connaissance qu’il a fait avec Albertine dans une
garden party et de sa lecture de romans étrangers. Son intrigue conduit
son enquêtrice dans le quartier chinois de Paris.
Une histoire
simple donc. A condition que le lecteur en lise les pages. Un polard
comme tant d’autres dont l’auteur tire les ficelles en injectant de ci
de là un peu de vraisemblance mais en sachant bien qu’au fond, celle-ci
n’a pas grande importance dans le jeu de dupes de la fiction qui ne
fait que renvoyer en miroir celui de la réalité.