29 octobre 2006
Balpe et Cottard
Salon luxueux: Santeuil semble aussi à
l’aise qu’un canard dans un poulailler. Albertine a refusé l’offre de
Léna. Question de principe. Ils n’osent pas s’asseoir sur le cuir de
fauteuils qui leur semblent autant d’objets d’art. Attente: Santeuil
regarde le parc par la baie vitrée, Albertine fait du regard le tour de
la pièce, s’étonne de grands tableaux très colorés, à la limite de
l’abstraction… Elle n’en voudrait pas chez elle, les silhouettes de
personnages noyées dans la couleur ne ressemblent à rien de précis:
seules quelques vagues signes différencient hommes et femmes, rien
d’autre, presque des taches de couleurs pures plaquées sur des murs
gris perle. Une porte s’ouvre. Un homme souriant, plutôt grand,
d’allure sportive —jean bleu, chemise polo saumon, épaisse chevelure
blonde— approche, lui tendant la main: —Jérôme Cottard, désolé de vous
avoir fait attendre mais mon patient est un peu difficile. Je n’aurai,
hélas, que quelques minutes à vous consacrer… Balpe, encore, je
suppose… Ce voisin est insupportable. Plutôt que mon voisin, il devrait
être mon patient. Il souffre de la manie de la persécution. C’est un
hypocondriaque qui ne supporte rien ni personne. Vous avez vu nos
maisons, il y a presque cent mètres entre la mienne et la sienne, la
mienne est entourée d’arbres, presque d’un bosquet, je n’aime pas que
l’on puisse regarder chez moi, j’ai besoin d’une intimité totale quand
je suis chez moi… Comment la musique —car c’est de la musique qu’il se
plaint certainement, comme d’habitude, à moins qu’il n’ait inventé
autre chose… il en est bien capable!…— comment la musique de mes
enfants peut-elle vraiment le déranger. Quand ils font une fête c’est
toujours dans le sous-sol que j’ai fait aménager chez eux, presque un
bunker, juste deux petits vasistas donnant sur l’extérieur pour
l’aération… Ridicule. J’ai fait des essais moi-même, —c’est vrai que
les adolescents ont parfois tendance à considérer la musique comme un
océan de sons où ils s’immergent —un insconscient désir utérin…
peut-être…— j’ai mis leurs amplis à fond sur un disque techno
—insupportable: boum… boum… boum… boum… des basses, des basses…mais
bon, pour cette génération c’est une drogue, mais licite celle-là, on
ne peut pas tout interdire… amplis à fond, contre le mur qui sépare nos
deux jardins, de plus un mur de plus de deux mètres de haut, un
excellent écran sonore, on n’entendait presque plus rien, je vous
l’assure, presque plus rien. Il ne devait pas y avoir plus de décibels
qu’à cinq heures du matin en été quand les oiseaux s’éveillent dans le
parc. J’ai essayé de parler à Balpe, impossible, il refuse de me
recevoir. Je lui ai téléphoné, il m’a raccroché au nez. Je lui ai
écrit: aucune réponse… Je ne vais pas m’empêcher de vivre pour cet
individu, il doit détester la vie, il doit se détester. Si au moins il
avait le courage du suicide…
Albertine ne sait comment réagir à
ce flot de paroles. Elle le laisse couler, saisit au passage un moment
de respiration: —nous devons tenir compte de sa plainte… —Je sais, je
sais, vous faites votre travail, ce n’est pas moi qui vais vous le
reprocher. L’ennui est que mon voisin est un petit notable local et
qu’il abuse de sa position d’avocat. Maître Balpe sur son passé
familial perché… Je sais, je sais tout ça, mais que voulez-vous que je
vous dise, j’ai fait mon possible pour vivre en bon voisinage, ce que
vous confirmerons les autres propriétaires des maisons alentour… C’est
lui qui ne nous supporte pas… Nous serions tous ravi qu’il s’en aille,
cet homme n’est pas normal, il devrait vivre en pleine campagne ou…
dans un asile!… Bon, excusez-moi, mais il faut que je retourne à mon
patient.
Il serre la main d’Albertine, de l’agent Santeuil, s’en
va, se retourne avant de franchir la porte: —Si je peux faire quelque
chose pour vous, ce sera avec plaisir, n’hésitez pas à m’appeler ou à
venir, Léna, mon assistante est à votre disposition… je suis ravi
d’avoir fait votre connaissance.
Il disparaît.
08 novembre 2006
Marie-Gineste Cottard
La visite chez les Cottard est un échec. Évelyne et Santeuil n’ont rien appris de plus sur l’adolescent qu’ils recherchent. Le Docteur Cottard n’était pas là. Du moins c’est ce que leur a affirmé la dénommée Léna Matouche, il serait à Nicosie, participerait à un colloque international sur «les séquelles traumatiques post 1984». Il ne reviendrait pas avant une bonne dizaine de jours. Mais… s’ils avaient une question particulière, elle pouvait les renseigner, elle s’occupait de beaucoup de choses dans la maison et… —Non, non, avait dit Santeuil, nous voulons parler à quelqu’un de la famille, n’y a-t-il personne en ce moment? —Madame… —Pouvez-vous demander à Mme Cottard de nous recevoir? —Bien sûr, bien sûr, je vais voir… Léna avait disparu par une porte… Quelques minutes d’attente dans le hall. Santeuil envisage d’entrer dans le bureau du Docteur: —Je vais y aller. S’il y a un problème, je dirai que je cherchais les toilettes… —Ok… Je te couvre… Trop tard, Léna Matouche revient. La précède une merveilleuse jeune femme blonde, cheveux tombant sur les épaules, léger tailleur de coton blanc (pantalon et boléro sur une chemise brodée), collier de diamant — plutôt impressionnant — scintillant au cou. D’un ton timide et simple, et un air d’un ton d’autant plus appris qu’il voulait paraître naturel, elle demande avec une douceur réservée : —Marie Gineste Cottard… Que puis-je faire pour vous aider? —Pouvons-nous vous parler quelques secondes? —Bien entendu… Santeuil est ennuyé de devoir insister : —Je préfèrerais que nous soyons seuls avec vous. Les yeux de Marie Gineste Cottard s’ouvrent légèrement montrant sa surprise; Évelyne Puget ne peut s’empêcher de penser qu’elle joue un rôle, elle ne sait pourquoi quelque chose ne va pas dans cette mise en scène bourgeoise trop bien réglée. Santeuil espère que Mme Cottard va les emmener dans le bureau de son mari mais non, elle les entraîne au salon et, avant de refermer la porte sur eux : —Vous prendrez bien quelque chose? —Jamais pendant le service, réplique Santeuil péremptoire.
Ils lui ont montré le portrait-robot mais elle ne le reconnaît pas, ne sait rien. Cet adolescent n’évoque rien pour elle. Elle est désolée, elle aimerait bien les aider. Peut-être si elle savait pourquoi ils lui demandaient cela… Ils ne peuvent pas le dire, c’est une enquête en cours, etc… Bref ils n’ont pu que prendre congé, se retrouvent dans la rue devant leur voiture de service, des oiseaux chantent dans les arbres, la rue, bordée de ses quelques villas luxueuse, est calme, champêtre, rassurante, difficile d’imaginer que quelque chose de répréhensible puisse avoir lieu dans un tel cadre, un hors-monde: —Et maintenant demande Évelyne? —Je suis sûr d’avoir vu cette photo chez eux, mais nous n’avons aucune raison d’insister… Ils sont bien capables d’avoir un avocat!… Combien ont-ils d’enfants, demande Évelyne… —Bonne question… —En tous cas, plusieurs… la dernière fois il m’a parlé de ses enfants! —Il est quatre heures, remarque Santeuil, il se peut que l’un ou l’autre revienne de son école… On pourrait se planquer à la lisière de la forêt et voir ce qui se passe? —Ok, dit Évelyne, ça marche…
Ils montent dans leur véhicule mais, feignant de partir, font le tour du quartier pour revenir se dissimuler dans un sentier, derrière un buisson d’où ils peuvent observer l’entrée de la villa Cottard.
17 décembre 2006
Photo de Sylphide
Réunion de crise au commissariat: Albertine a réuni son staff… Cette fois ça craint… Projetée sur un écran la photo de Sylphide: une petite fille de trois ans environ — 39 mois a précisé la mère — petit visage très fin, très lisse, très ovale couleur terre de sienne brûlée où dans les deux grands trous blancs-bleu des yeux se creusent des prunelles très noires, cheveux tirés en tresses vers l’arrière d’un crâne en forme de ballon de rugby incliné, formant de fines lignes géométriques soulignant la courbure, toutes rattachées à un élastique bleu-bleu d’où s’échappe une touffe folle de cheveux formant toupet désordonné, donnant à la petite fille une allure non-coiffée. Un nes très fin faisant à peine saillie sur la face. De la bouche très fine, entrouverte, sort une petite langue rose, très rose, qui lui donne un air étonné, surpris ou vaguement inquiet…» —A croquer cette petite, dit Santeuil aussitôt repris vertement par Albertine: —Je ne trouve pas que ce soit une réflexion très appropriée. Santeuil s’excuse, penaud… —l’affaire devient sérieuse, poursuit Albertine, lorsque j’ai reçu la première lettre, celle qui menaçait de faire sauter la voie ferrée, je n’en ai pas parlé parce que je croyais à un maniaque de plus, mais là, je ne peux pas ignorer ces lettres anonymes… Il faut s’occuper de cet Ery… elle regarde la feuille de papier qu’elle tient entre les mains… Erysichton. Quelqu’un a une idée de la nationalité de ce nom ou même si c’est un vrai nom ou une invention qui nous mènerait sur une piste quelconque? Les moues dubitatives des personnes présentes sont éloquentes… — Bon, on trouvera bien. En tous cas, signer ainsi doit sûrement signifier quelque chose. Évelyne, vous vous occupez de ça!… Évelyne ne dit rien, d’abord parce qu’elle n’a rien à dire, ensuite parce que ce qu’elle aurait à dire ne pourrait que la mettre dans l’embarras. Albertine continue: —demain cette photo sera placardée partout, dans toute la région. J’ai même demandé si on pouvait déclencher une alerte spéciale «enlèvement d’enfant» mais il paraît que nous manquons d’éléments. Qui a interrogé l’enfant qui a remis la lettre au pompier? Santeuil et Bergotte répondent presque en même temps: —Nous… Ils se regardent. Bergotte répète: — nous! — Alors? — Alors rien, ou presque, le gamin a quatre ans et ce n’est pas facile de lui tirer quelque chose, je vous fait écouter l’enregistrement de son interrogatoire en présence de sa maman. Il déclanche un magnétoscope. Une voix d’enfant, hésitante: —une dame… Voix d’une femme, la mère probablement: —Comment elle était cette dame? L’enfant: —Une dame… une grosse dame… La mère: — Grosse comment? L’enfant: —comme un léphant… La mère: —Comme un éléphant? L’enfant: — Oui, comme un léphant rouge… La mère: — Elle était habillée de rouge? —oui rouge et noire… La mère: — Elle était habillée de rouge et de noir? L’enfant: — robe rouge, une maman noire, une robe rouge… L’enregistrement continue quelques minutes… Bergotte: —C’est tout ce que nous avons comme signalement, apparemment une femme noire vêtue de rouge. La police de Champagne cherche. Ils nous avertissent dès qu’ils ont quelque chose. —Bon dit Albertine, c’est maigre, mais il faut se mettre au boulot et ne pas perdre de temps!… Tous se lèvent, fin de la réunion.
22 décembre 2006
Nuit agitée pour Albertine Mollet
Nuit agitée pour Albertine, trop de soucis, de tension, de responsabilité, trop de choses à penser en même temps, elle est venue à son commissariat avec une humeur à tailler des têtes au sabre… et Évelyne qui n’est pas à son poste à l’heure prévue et Santeuil qui s’est fait une entorse en poursuivant un gamin dans la forêt avec son VTT —six jours d’incapacité (de toutes façons c’est un incapable permanent)— et ce jeune con de Winterhalter qui débarque avec ses idées toutes faites de l’école de la police et Bergotte qui est toujours aussi peu actif… Une équipe d’handicapés moteurs et physiques à la fois. Pas un cadeau. Rien de nouveau pour le briefing qu’elle expédie en engueulant son monde. Heureusement elle a sa cafetière personnelle, au moins une bonne chose pour démarrer sa journée car après… rendez-vous avec le maire de Champagne qui va encore protester contre la discrimination dont est victime sa commune, puis avec le préfet qui va exiger des résultats, la presse régionale qui va vouloir des nouvelles alors qu’il n’y a rien de neuf, peut-être même (il en est question et ce serait le comble!…) France trois île-de-France. Passer à la télé avec la gueule qu’elle se paie après sa nuit de folle, c’est pas la joie. Vagues souvenirs d’orgie où tous les protagonistes se mêlent. Si au moins Rango avait bien voulu faire l’amour! Mais non, trop fatigué par son vélo. A minuit il tombe comme une mouche. Ne restent plus que les fantasmes et ça…
On frappe à sa porte: —Entrez! C’est ce jeune con de Winterhalter, manquait plus que lui… — Quoi encore? —On a retrouvé la gamine. —Sybille? —Oui, Sybille… une demi seconde d’hésitation avant de poser la question essentielle: —Vivante? — Oui, vivante. Soupir intérieur de soulagement, c’est toujours ça… — Dans quel état? — Il paraît qu’elle va bien, ce sont les employés du parc des lémuriens qui l’ont trouvée ce matin à l’aube. — Le parc des Lémuriens?… — Vous connaissez pas? C’est un parc où on peut faire de l’acrobranches, c’est assez sympa, vous devriez y aller… — On va y aller! —Je voulais dire, vous devriez y aller pour profiter du parc… — Je suis pas comme vous, Wintehalter, je n’ai pas le temps moi! Winterhalter ferme sa gueule, il n’a d’ailleurs rien d’autre à faire… — Où est-elle? —Sybille? —Oui Sybille, vous croyez que je parle d’Élizabeth d’Angleterre? — Dans la cabane de réception du parc, je leur ai dit de ne le dire à personne avant qu’on arrive. Finalement, ce Winterhalter n’est peut-être pas si con. — Ok, on y va tout de suite, vous venez avec moi… — C’est que… — C’est que quoi? —Normalement j’assure la permanence. —Dites à Albertine de s’en occuper, ça lui apprendra à arriver en retard.
Albertine se lève, prend son revolver, un carnet, un crayon: — Allez chercher la voiture! — Oui chef! Winterhalter arbore un splendide sourire, Albertine le regarde, étonnée.