16 septembre 2006
La commissaire n'est pas supportable
La commissaire Albertine Mollet était une petite bonne femme sèche, visage en lame de couteau, nez très fin à l’arête longue séparant ses deux yeux à la façon d’un bec d’aigle et lui donnant un regard vif et profond. Elle portait la tête haute comme si elle était toujours à la parade. Cheveux mi-courts mal entretenus, raides, mal coupés qui trahissaient une grande indifférence à l’apparence physique. Son caractère était à l’avenant: vive, presque agitée, autoritaire, détestant perdre son temps en futilités inutiles, elle n’avait aucun complexe vis à vis des hommes qu’elle prenait tous plus ou moins pour de grands enfants. Elle ne ménageait pas ses subordonnés, exigeant toujours d’eux qu’ils soient à la limite de ce qu’ils étaient capable de faire. Autant dire que si certains —ceux pour qui le métier de policier était une vraie vocation— la respectaient et considéraient que ce n’était pas par hasard qu’elle occupait son poste, la plupart avaient du mal à la supporter: elle ne les laissait pas s’endormir dans le confort douillet d’une routine quotidienne. Ceux-là attendaient avec impatience qu’elle puisse être nommé ailleurs.
Pourtant elle était mariée. Elle avait rencontré un jour l’homme qu’il lui fallait: un doux philosophe tranquille qui n’était jamais vraiment sorti de l’adolescence et ne vivait que dans le monde des idées. Son sens du concret était des plus sommaires et s’il n’avait pas eu d’abord sa mère, puis sa femme, pour le prendre en main, il aurait été incapable de survivre dans le monde tel qu’il est. Il pensait, réfléchissait, écrivait des articles profonds qui n’intéressaient personne mais qui lui prenaient beaucoup de temps et qu’il parvenait parfois à publier dans des revues que personne ne lisait et qui, bien sûr, ne le rémunéraient pas. Il n’avait, comme ressource, que les leçons particulières qu’il donnait, ici et là, à quelques bourgeois adolescents qui ne comprenaient rien à ses explications et n’en demandaient pas tant. Chacun y trouvait son compte: les parents, moyennant une somme modique, avaient la conscience tranquille du devoir accompli pour leur progéniture; la progéniture insoucieuse d’un avenir qu’elle savait assuré, faisaient plaisir à ses parents et laissaient le «professeur» rédiger leurs devoirs à leur place. Bref, tout baignait. Albertine aimait son mari Rango qui se laissait suffisamment aimer pour lui avoir fait deux enfants: Kevin, âgé maintenant de quatre ans, et Karcher qui n’en avait pas encore tout à fait deux.
30 novembre 2006
Pédale
Pendant tous ces temps où chacun, pris dans les méandres de l’existence et les délires de la fiction, se lance dans ses aventures particulières, Rango, le mari philosophe de la commissaire Albertine Mollet fait du vélo. Il fait du vélo parce qu’il aime faire du vélo. Sans prétentions. Il fait du vélo pour garder sa tête libre pour penser. Et, tout en pédalant, il pense, des choses parfois un peu confuses, embrouillées par les moments d’effort où les muscles prennent le pas sur l’esprit, mais il pense et c’est le fait même de penser qui suffit à le rendre heureux: «Nous ne sommes rien; ce que nous cherchons est tout, rien d'autre… Tant bien que mal - tout ça paraît un peu chaotique. Voyez-vous ce que je veux dire: en fonction de quoi ? Pourtant !... Tout ça semble se mélanger un peu! Pourquoi ? Nous ne disons ni ce qu'il faut ni comme il le faut: c'est ça... Il n'y a pas de bonnes réponses; il n'est pas sûr que ce soit vrai, pourtant tout ça est juste et en même temps faux, dialectique de la philosophie… La philosophie est... La philosophie – mais pourquoi est-ce ainsi... Bon!... La raison chavire dans le chaos - c'est vrai. Il en a toujours été ainsi - par conséquent, est-ce une erreur de dire ça ? Tout mot fait mal dit: d’accord... Donc. En quoi est-ce mal dit, mal formulé plutôt? Le temps n'y fait rien: rien d'autre, ça peut se dire - pourquoi est-ce ainsi... Rien à dire! D’autant que... Sans doute - par conséquent - rien à dire; absolument… Comment ne pas penser? Il n'y a peut-être que la pratique de l’exercice philosophique... Aussi... C'est tout... Si on le veut; et alors ?... Étant donné tout cela peut-être est-ce davantage, nous ne disons ni ce qu'il faut ni comme il le faut… je me répète, je dois m’efforcer de rester sur ma ligne. Rien d'autre... Bon, tout esprit ne vaut pas un autre esprit, mais nous ne savons rien: absolument! Personne ne sait ça qu'est l'esprit humain, tout présent parle avec évidence, avec une assurance horrible! L'esprit humain serait une bénédiction du hasard... L'esprit humain c'est; c’est comme ça - il n'existe pas de vérité éclairée, et donc l'esprit n'a rien à faire avec la nature humaine! Là où n'existe aucune possibilité, tout redevient possible. Une fois que l'homme a goûté au futur, il ne peut revenir en arrière, l'esprit humain ne connaît que le goût du regret; l'esprit humain est une possession. Rien d’autre ne peut justifier le fait de vivre; est-ce une erreur de dire ça ? C'est authentique: l'esprit humain pousse l'homme à cacher un bout de la vérité (plus la vie est absurde, moins la mort est supportable)... L'esprit authentique isole complètement l'homme entre ciel et terre! L'esprit humain permet seul d'atteindre l'éternité – mais quelle est la différence entre spiritualité et espérance - deux notions qui ne s'oublient pas… pourtant!... Par conséquent! Tout s'est déjà produit. Il n'y a pas d'unité dans une vie humaine; la raison chavire dans la cohue: pour avoir peur sans cesse il faut se donner de la peine – pourtant en réfléchissant aux choses, on arrive à les comprendre! L'homme laisse derrière lui autant de questions que de solutions, mais quelle est la quantité d'esprit humain qu'on peut supporter sans mourir? il y a des périodes entières de la vie qui semblent sans repères…» et il pédale et il pense et il pédale et il pense, il pédale-pense ou pense-pédale… Au fur et à mesure que la fatigue envahit ses muscles, il lui semble que son corps devient pensée et sa pensée corps. Corps-pensée, c’est tout un… Il est alors dans une grande exaltation comme s’il approchait d’une vérité, comme s’il créait une vérité qui finira par s’imposer à lui et alors sera si claire qu’il n’aura plus de mal à l’exprimer puis à la présenter au monde… Il pédale.
08 mars 2007
VTT en forêt
Rango Mollet a décidé une fois pour toutes que le vélo est le meilleur outil du philosophe. Il pédale. Il pédale avec d’autant plus d’ardeur qu’il vient tout juste de quitter la cachette rocheuse de sa prostituée favorite au carrefour de la table du Grand Maître. Cette fois-ci, il ne fait pas du vélo de route mais du VTT, solution qu’il choisit soit quand la chaleur trop forte lui fait rechercher les ombres de la forêt, soit lorsqu’un vent trop violent rend les routes plus difficiles. Il pédale sur le chemin tortueux et très accidenté appelé «route de la chevillure». Il a choisi ce lieu pour ses difficultés, pour le plaisir de se promener entre les amas rocheux, de faire vraiment du vélo-cross: descentes très rapides, montées difficiles, sol sableux où les roues s’enfoncent de plusieurs centimètres exigeant de violents efforts pour ne pas chuter. Il connaît parfaitement ces lieux avec ses mares, ses grottes, ses arbres remarquables, plusieurs années qu’il pédale dans ce décor. Ce qui lui plaît c’est la sueur, se sentir en sueur, aller jusqu’au bout de ses possibilités musculaires, sentir que ses jambes tremblent, se tétanisent presque sous l’effort mais réussir cependant à passer, grimper des pentes courtes mais difficiles à cause des pierres ou des fragments de rochers qui les encombrent et dévient ses roues, se lancer dans des descentes brutales où ses bras, malgré les amortisseurs de sa fourche avant, tremblent d’effort et où il reste au bord de l’équilibre. Qu’il soit tombé plusieurs fois ne le décourage pas. Au contraire, cela fait partie du jeu, de cet espèce de défi qu’il lance de façon permanente à soi-même : se prouver que l’esprit peut dominer le corps, que la pensée peut faire fuir la peur, que le mort elle-même n’est rien d’autre qu’une prise de risque volontairement assumée et — il ne peut s’empêcher de le penser — maîtrisée. Rango, d’une certaine façon, a le culte de son corps.
Ce qu’il aime aussi en ces lieux, c’est la solitude : il n’y rencontre presque jamais personne. Une fois ou deux un cueilleur de champignons ; parfois — rarement — une troupe de randonneurs du troisième âge. Et lorsque cela arrive, connaissant parfaitement le réseau de routes et sentiers, les cachettes possibles (taillis, rochers, abris sous roche, grottes…), il s’arrange généralement pour les éviter. Il veut être seul en face à face avec les forces naturelles. S’il le pouvait, son désir le plus profond — dont il est parfaitement conscient — c’est de se mettre nu dans la forêt. Si le vélo ne le permet pas (il a besoin d’un maillot de cycliste au fond doublé de peau de chamois pour supprimer les frottements de la selle, de chaussures pour ses cale-pieds, d’un casque, de genouillères et de protection aux coudes pour amortir la gravité des chutes toujours possible), il lui est cependant arrivé quelquefois de profiter d’une percée du soleil entre les branches pour s’allonger sur un rocher et, se dévêtant complètement, sombrer dans le plaisir de ses fantasmes érotiques. Alors il lui semble être quelque chose comme une de ces divintés grecques qui hantant les bois — faune ou satyre — en sont les maîtres absolus et dictent leurs lois primitives aux humains égarés en ces lieux dont ils n’aperçoivent que la surface.
18 avril 2007
Faire l’amour n’est pas toujours merveilleux
Albertine et Rango Mollet viennent de
faire l’amour… Du moins ils ont essayé. Ils se sont livrés à une
mécanique des corps et si Rango est parvenu à l’éjaculation ça n’a pas
été sans mal quant à Albertine !… Impossible d’atteindre l’orgasme et
ils sont mariés depuis trop longtemps pour qu’elle se soit vraiment
donné la peine de simuler. Chacun d’eux a dans la bouche un goût amer :
ça ne va pas, quelque chose ne va pas, ne va plus… Ce n’est pas la
première fois qu’ils échouent ainsi à trouver dans la jouissance
partagée des corps le ciment nécessaire à la solidité des couples.
Rango
se tourne de son côté du lit, à peine s’il dit bonsoir à Albertine, il
sait bien qu’elle n’est pas dupe et que, tout comme lui, elle est
consciente de leur échec. Faire l’amour est merveilleux quand les
partenaires éprouvent le même désir, sinon c’est une terrible épreuve
où les partenaires se retrouvent soudain réduit au rang animal
n’obéissant à rien d’autre qu’à un instinct primaire, perdant toute la
créativité érotique qui fait l’humanité.
Albertine s’est
également tournée de son côté. Ils sont dos à dos, évitant avec soin
que leur peau ne se touche, quelque chose comme une barrière de
frustration s’est installée entre eux. Ils ne se parlent pas. Ne
dorment pas. Chacun sait que l’autre ne parle pas mais ne veut pas se
risquer à rompre le silence sachant par instinct que ce qu’ils
pourraient alors se dire risquerait d’introduire de l’irrémédiable.
Chacun s’enferme dans ses pensées, essayant de fuir le malaise qu’ils
éprouvent tous deux.
Rango pense à Théo Cottard, son élève qui
évoque pour lui les visages éblouissants des portraits d’adolescents du
Caravage. Et cette association fait défiler en son esprit la projection
de la série de nus adolescents de ce peintre. Il n’a jamais vu Théo nu,
sait qu’il ne le verra jamais — peut-être un jour à la piscine… mais la
villa de Théo dispose de sa propre piscine — mais il ne peut s’empêcher
de mettre son visage sur la série des Saint-Jean Baptiste, tout
particulièrement sur celui qui représente un adolescent nu, souriant au
peintre,alangui, jambes légèrement écartées découvrant un sexe au
repos, sur une peau de bête et caressant la tête d’un bélier qui semble
chercher sa bouche. Ce tableau a toujours eu sur lui un fort pouvoir
érotique. Au fond de lui-même il sait bien, il doit s’avouer que son
attirance pour les jeunes hommes s’accroît et il ne sait que faire…
Albertine
pense à l’agent Winterhalter. Elle doit s’avouer qu’il ne lui est pas
indifférent, elle a même l’impression qu’elle ne lui est pas non plus
indifférente. Une beau gosse, intelligent, attentif, dévoué et le film
qu’elle se projette à son tour est celui d’une statue de Septime Sévère
qu’elle a eu l’occasion de voir au musée de Nicosie, à Chypre, un homme
dans la force de l’âge à la musculature puissante, au torse sculptural
porté par de longues jambes à la fois fines et musculeuses. C’est ainsi
qu’elle imagine Winterhalter et elle se dit qu’il lui faudrait
peut-être oser une aventure pour compenser les engourdissements de son
couple.
28 avril 2007
Interrogations
Pendant quelques jours il ne se passe
plus rien. Calme plat. retours aux contraventions, à l’assistance aux
huissiers pour les expulsions ou au plombage des cercueils… Au fond,
Albertine Mollet se dit qu’elle préfère peut-être ça. Dur de se
l’avouer mais elle doit quand même reconnaître qu’elle n’est pas faite
pour l’aventure… Au fond je ne suis pas faite pour l’aventure, tous ces
incidents m’emmerdent, me compliquent la vie et je dois admettre que je
n’ai pas avancé d’un pouce… Il n’y a d’ailleurs peut-être aucun lien
entre eux et qui me dit que le petit Cottard n’est pas un de ces
adolescents qui fantasment… ou qui se prennent pour des héros en jouant
avec la police ? Tout ce qui m’intéresse, ce sont les affaires
élucidées. C’est là-dessus que je suis notée, pas sur les déductions
élaborées et intelligentes d’Agatha Christie… Je ne suis pas Agatha
Christie, c’est clair… C’est clair. En rentrant dans la police, je
rêvais de résoudre des mystères complexes et passionnants, maintenant
je sais que les mystères sont un nid d’emmerdements… Bon, je m’en suis
pas trop mal tiré, j’ai réussi à faire croire que tout, ou presque,
était élucidé et me débarrasser sur les gendarmes d’une autre part des
choses. On va décider que le petit Cottard se fout de nous et ça
règlera le problème. Le père ne sera pas d’accord ? M’en fous, faudra
qu’il m’apporte d’autres éléments pour me faire changer d’avis.
Elle
sort de son bureau, aperçoit Évelyne Puget, l’interpelle: «Que
pensez-vous du petit Cottard?» Évelyne Puget rosit, elle se demande
ce que sait la commissaire: Qu’est-ce qu’elle peut bien savoir
celle-là, elle ne peut quand même pas soupçonner que c’est moi qui lui
ai fait rédiger les dernières lettres anonymes, ni que j’ai couché avec
lui? Évelyne rosit encore davantage à cette idée. Elle ne peut
s’empêcher de penser qu’elle y a pris du plaisir, que c’était plutôt
pas mal, que Théo a une peau si douce et un corps si lisse, si
attirant… «Je vous ai posé une question», insiste Albertine. Évelyne
: «Ben… ben… rien, j’en pense rien, je le connais pas vraiment… » «
C’est quand même vous qui avez mené une partie de l’enquête ! » « Ben
oui, m’enfin… je l’ai à peine vu, j’ai surtout rencontré ses parents
alors…» «Je me demande à quoi ça sert d’avoir des assistants», rugit
Albertine en sortant du commissariat. On n’est pas aidé, tout le monde
se fout de tout pourvu que la paie tombe en fin de moins et qu’on
prenne du plaisir avec son conjoint… D’ailleurs, en ce qui me concerne,
c’est de moins en moins brillant. j’en ai un peu marre de Rango, chais
pas ce qui lui arrive.
- Bonjour commissaire, comment allez-vous
? Le patron du troquet d’à côté. On répond comme d’habitude : ça va
bien, merci, et vous… Mais tout le monde s’en fout, les paroles tombent
sur le sol comme de vieux tickets de métro. Rien à foutre du salut du
bistrotier.
15 février 2008
Albertine Mollet rentre chez elle
Albertine Mollet est fatiguée des problèmes de son commissariat, trop de paperasse inutiles, d’adjoints incompétents, de voleurs de poules ou de sacs de vieilles dames… et lorsqu’il y a une affaire un peu sérieuse, rien n’avance. Les parents de la vieille dame dont le cadavre a été retrouvé dans la grotte d’Arnette ne cesse de la harceler et ne se contentent pas de ses renvois à la gendarmerie. Ce qui a compliqué les choses c’est qu’ils sont membres d’une minorité religieuse et voilà que maintenant elle a toute cette communauté — ses avocats, son site web, ses flyers…— sur le dos, pas un jour sans plainte… Ça vire au harcèlement, ils ont encore réussi à obtenir un papier dans le canard local « Où en est l’enquête sur la violation de sépulture ? » où elle est accusée — à mots couverts, mais quand même — d’incompétence. Fatiguée… Prétexte : forte migraine. Seize heures. D’habitude c’est plutôt vers dix neuf heures. Elle quitte le commissariat, rentre chez elle. Devant elle deux bonnes heures de tranquillité, Kevin en maternelle que sa nounou va aller chercher, Karcher chez la même nounou, Rango normalement chez un de ses élèves. Elle va pouvoir se reposer un peu…
Elle arrive. Silence dans la maison comme elle l’avait prévu. De la lumière cependant à l’étage. Bizarre… Elle est flic. Si c’était un cambrioleur ? Rêve et cauchemar. Décide de rentrer par la porte de derrière, la plus silencieuse, se déchausse, prend son revolver au cas où, monte sans bruit à l’étage. La porte du bureau est ouverte. Elle reconnaît de dos la silhouette familière de Rango. Qu’est-ce qu’il fait là ? Devant lui l’ordinateur est allumé. Rango semble très absorbé. Sa tête dissimule en partie l’écran, pas totalement. Elle croit percevoir un corps nu, attend. Sans aucun doute, Rango surfe : les écrans se succèdent à un rythme rapide. Elle se hausse sur la pointe des pieds. Pas de doute, ce sont des nus. Trop loin, elle ne peut dire de quoi il s’agit vraiment mais elle ne peut s’empêcher de penser à la clef USB… Absurde ! Certainement absurde mais la couleuvre s’insinue dans les plis de son cerveau. Albertine glisse sur la moquette, retient sa respiration, elle est assez proche pour voir par dessus la tête de son mari. Pas de doute, il surfe sur des sites pornos gays. Dans la sortie USB de l’ordinateur, une clef de plastique rouge. Elle pense ne l’avoir jamais vue. Elle hésite, décide de se manifester, recule de quelques pas, fait craquer une marche d’escalier. Rango passe rapidement du logiciel de navigation à une page Word, se retourne : qu’est-ce que tu fais ici ? — Et toi ?
Ils se regardent.
08 avril 2008
Le soupçon
Dés que vous pensez avoir surpris quelqu’un accomplissant un acte que vous jugez anormal, intrigant ou étrange, dès lors que cette idée vous est venue en tête et que cette personne semble vouloir dissimuler quelque chose, le soupçon comme un virus s’installe en vous. Il n’occupe pas seulement votre cerveau vous suggérant sans cesse de nouvelles remarques — ce n’est pas la première fois qu’il (elle) me cache quelque chose, je me souviens de cette fois —une impression bizarre — où j’ai ramassé un carnet tombé d’une de ses poches et où il (elle) s’est précipité pour me le prendre des mains comme s’il (elle) avait peur que je l’ouvre et y découvre des secrets, ou encore de cette conversation téléphonique surprise avec ce sourire niais sur le visage, ce ton de voix mielleux qui, à mon arrivée s’est transformé en conversation affectée et banale suivi d’un rapide raccrochage ou encore de ce tiroir fermé par une clef soi-disant perdue qu’il faudrait changer mais qui ne l’a jamais été ou ce rendez-vous à une heure indue sans raison crédible et qui, sous votre insistance (mais sans plus) se transforme en algarade sur le droit à la liberté et à l’indépendance ou encore cette carte postale (que vous aviez trouvé de mauvais goût) (c’était dans une location de vacances) présentant la photo d’un superbe Adonis de marbre mais dont la (possible) feuille de vigne était remplacée par une main et qui, pour toute signature ne portait qu’un chiffre (que vous avez d’ailleurs oublié depuis) ou encore… Tout souvenir soudain s’ouvrant sur une relecture donnant aux faits et aux événements passés une coloration que vous n’aviez pas jusque là perçue… Le soupçon, ce virus, n’occupe pas votre seul cerveau, il s’insinue dans votre corps provoquant un sentiment d’oppression et d’angoisse, vous persuadant que vous ne pouvez pas ne pas découvrir quelque chose qui mettra en cause toute votre vie, une sensation de mal-être diffuse, poignante engorgeant votre estomac, bloquant votre gorge comme si vous alliez vomir ou vous étouffer, comme s’il y avait en vous un corps étranger, un intrus (et vous vous souvenez de ces films d’épouvante ou un être difforme, monstrueux, parasite un corps humain dont il se nourrit) qu’il faudrait pouvoir expulser mais qui est là, lourd, pesant, gluant, visqueux, peu à peu occupant la totalité de votre être.
Albertine Mollet pense à Rango, au comportement de Rango, elle est revenue dans la journée (prétexte : avoir oublié des remèdes) du commissariat chez elle pour fouiller le bureau de Rango. Elle cherche la clef USB rouge et le fait qu’elle ne la trouve pas ne fait qu’accroître son soupçon : où peut-il l’avoir mise… et pourquoi ?
20 mai 2008
Albertine Mollet se décide à parler à Rango
Albertine n’y tient plus : deux jours depuis qu’elle a surpris Rango à surfer sur ce qu’elle considère comme étant et le doute n’a cessé de la tarauder. Que faisait-il avec cette clef USB qui a disparu ? Elle a décidé d’en avoir le cœur net.
Il est vingt deux heures, Kevin et Karcher dorment tranquillement dans leurs chambres. Prétextant une fatigue que démentait un sourire engageant, elle est allée se coucher de bonne heure. Rango l’a aussitôt rejointe. Il la caresse, elle se laisse faire un moment puis à son tour devient active. Ils ne tardent pas à faire l’amour. Plutôt bien. Les corps relaxés, ils se reposent quelques instants continuant à se caresser doucement pour prolonger un peu leur jouissance, apaiser l’orage de l’orgasme. Elle se coule contre lui, pose sa tête sur le haut de sa poitrine, le laisse caresser ses cheveux et ses seins. Elle juge le moment propice : — Chéri, je peux te poser une question ? Il n’a pas l’air surpris, il n’est pas méfiant : — Si tu veux savoir si j’ai pris du plaisir, c’est oui… beaucoup… — Non ce n’est pas ça, j’ai aussi pris beaucoup de plaisir… Nous devrions faire l’amour plus souvent… Il ne répond pas, ferme les yeux pour continuer à éprouver la douceur des caresses… Elle insiste : — J’ai un problème… Enfin… Pas un gros problème, un petit problème… mais j’ai peur que tu te fâches… Ce simple soupçon met Rango sur ses gardes. Son corps se raidit, il ne répond plus aux caresses. Elle le sent, sent que ses mains ont cessé de se promener sur son corps, que sa tête s’est légèrement redressée sur l’oreiller. Il ne dit rien, attend. Elle ne peut plus reculer. Ce qui est dit est dit, il lui faut aller de l’avant : — Voilà, avant hier soir je t’ai vu surfer et dès que tu m’as aperçue, tu as immédiatement quitté Internet comme si tu avais peur que je vois ce que tu regardais. Depuis, je ne peux m’empêcher de penser que tu regardais des sites X… — Tu m’espionnes maintenant ? Sa voix est sèche, sa peau se rétracte comme s’il rentrait dans sa coquille, il se redresse, repousse sa tête de sur sa poitrine, je n’aurais jamais cru ça de toi… Non, non, je ne t’espionne pas mais… j’ai cru… — C’est bien ce soupçon qui me trouble. Qu’est-ce qui te prend tout d’un coup ? Elle rentre en elle-même : — Tu sais, je suis en pleine histoire pédophile… Ne m’en veux pas ! Mon boulot… — Ton boulot n’excuse rien. Tu me soupçonnes… et de pédophilie en plus si je comprends bien ! — Non, non ! Mais… — Mais quoi ? — J’ai cherché ta clef USB rouge, j’en avais besoin pour… Il s’emporte : — Ma clef USB ? Pourquoi veux-tu ma clef USB, Quel est le rapport entre tes soupçons ridicules et cette clef USB, comment sais-tu que j’en ai une… et rouge, en plus ? — Je l’ai vue ! Il s’est retourné sur le côté, lui tourne le dos : — Ton métier déteint sur toi, tu te comportes comme un flic ! Elle comprend qu’elle s’y est mal prise, mais c’est trop tard, elle ne sait plus que dire ; — Rango, sa voix se veut tendre… — Fous-moi la paix ! Il éteint sa lumière. — Pardonne-moi ! Il ne répond pas, son corps s’est éloigné de celui d’Albertine. Elle éteint à son tour, essaie de s’endormir.
29 juillet 2008
Rango pédale encore…
Toute contrariété installe Rango sur son vélo or sa nuit d’insomnie, suite à sa dispute avec Albertine, ne lui a pas laissé d’autre solution que de se lancer dans une course sur les routes du Gâtinais. Il est parti à l’aube, pédale comme un fou depuis déjà trois heures ; le contenu de son bidon est épuisé. Il va lui falloir prendre une décision : s’arrêter quelque part pour se reposer ou rentrer par le chemin le plus court. Il n’a pas envie de rentrer… Il est, à la fois, furieux contre lui-même et contre sa femme. Il ne supporte pas l’idée qu’elle puisse l’avoir espionnée, il se déteste de parcourir de temps en temps les sites X et de s’être constitué une collection de clichés pornographiques. Il est adulte, libre (théoriquement), ne fait de mal à personne, mène une vie sexuellement ordinaire, n’a jamais agressé qui que ce soit, encore moins des mineurs mais ne peut s’empêcher de regarder ces images qui le fascinent, un domaine de fantasmes purs bien qu’impurs aux yeux de la collectivité, il est furieux de ne pas savoir assumer publiquement ce choix, affirmer que l’érotisme l’intéresse, furieux de se sentir coupable alors qu’aucun de ses actes, aux yeux de la loi, ne l’est. Pourquoi ne pas dire la vérité à Albertine ? Ce serait lui avouer que leurs pratiques sexuelles, si sages et si conventionnelles qu’elles tournent à la routine, ne le stimulent plus assez. Ils font l’amour, généralement le samedi ou le dimanche soir (ou alors en vacances), ils le font avec attention, mais sans invention ni créativité. Rango ne nie pas qu’il éprouve toujours un certain plaisir avec Albertine — il aime croire que ce plaisir est réciproque bien que, devant l’absence d’initiative ou de fantaisie d’Albertine, il n’en soit pas si sûr — mais il rêve d’autre chose, de surprises, d’inattendue, d’audace… Albertine se sentirait remise en cause, considèrerait qu’il lui reproche de ne pas être à la hauteur de ses attentes. Rango a bien, une fois ou deux, essayé d’introduire quelques fantaisies dans leurs rapports par des caresses inhabituelles ou en proposant de visionner un film pornographique, mais le peu d’intérêt — pour ne pas dire une certaine réprobation qu’il a cru percevoir, le soir notamment où il lui a montré son achat d’un godemichet — l’a découragé dans ses tentatives: Albertine Mollet est une femme respectable, mère de deux jeunes enfants bien élevés (du moins elle l’espère) et commissaire de police qui, bien que non croyante, a une conception fermée de la morale, il y a des choses qui se font, d’autres qui ne se font pas ; des paroles qui se disent, d’autres non… Elle tient à sa réputation de femme sérieuse et responsable. Heureusement Rango a la solution facile des prostituées de la forêt quand il fait du VTT. Trop facile… Trop facile car il aimerait ne pas avoir à payer, non qu’il soit avare ou trop pauvre mais parce qu’il aimerait croire que c’est le désir de son corps qui attire l’autre, non l’argent, car il aime les corps pour eux-mêmes, l’esthétique des corps, la fermeté des muscles, la pureté des lignes sans lesquelles il ne peut, lui semble-t-il, y avoir de plaisir partagé. Le philosophe en lui se dit qu’il est peut-être trop narcissique et que c’est lui qu’il aime aimer en l’autre, que c’est pour cela qu’il fait du vélo, pour se contempler dans les miroirs… Mais comment parler de cela à sa femme, comment lui faire comprendre que, dans les photos pornographiques, ce qu’il recherche, c’est une certaine esthétique? Il a besoin de pédaler encore et encore et encore, d’épuiser son corps: il rentrera quand il ne pourra faire autrement.
07 novembre 2008
Rango se ressource
Rango est allé se réfugier dans un coin isolé de forêt où il se sent bien. Il a caché son vélo dans une anfractuosité rocheuse difficile à trouver, l’a attaché à un arbre, s’est enfoncé dans les taillis. Dans ce fouillis — branches entrelacées, fougères hautes, buis, roches, branches mortes, arbres abattus par les tempêtes, souches couvertes de champignon, mousse, odeur d’humus, lumière morne du jour comme avalée par la végétation donnant une uniforme tonalité grise, enfermement, écrasement de la vue — il se sent bien. Protégé, isolé du monde. Isolé des autres surtout, en harmonie avec la nature, avec la nature de son corps, il redevient animal, primitif, arrive à ne plus penser, se lave de tout ce qui l’encombre. Il monte sur un des rochers qu’il aime. L’accès n’en est pas facile mais il y a de nombreuses années qu’il pratique la varappe. Il émerge alors de l’amas de la végétation, retrouve l’espace, la perspective, la distance : il a devant lui à perte de vue le moutonnement uniforme des sommets des arbres, il est seul au monde, seul dans ce monde infiniment végétal à peine agité en surface par une légère brise, écrasé par la masse d’un ciel de plomb, petite chose égarée entre la plaque immobile du ciel et celle à peine vivante de la forêt. Quel que soit le temps, quelle que soit la saison, c’est ici qu’il vient se ressourcer. Il s’allonge le dos sur la mousse vaguement humide qui recouvre la dalle rocheuse, les bras en croix, les yeux fermés, il s’étire le plus possible, respire, respire, d’une respiration large, ample qui lui permet de recueillir les moindres impressions de son corps : les quelques aspérités rocheuses qui, provoquant une pression à divers endroits de son dos, lui donnent, par la légère douleur qu’elles provoquent, la sensation d’être, le contact souple de la mousse sous ses doigts, l’odeur obsédante d’humus humide et de champignon, le léger friselis des feuilles agitées par la brise, le vol capricieux d’un insecte, le goût vert de l’air pénétrant ses poumons. Il est. Pleinement. Il peut s’oublier, se fondre, devenir terre, pierre, feuille, herbe, mousse, air ; devenir élément parmi les éléments.
C’est de cela dont il a besoin, de se nettoyer de la situation absurde dans laquelle il s’est enfermé avec cette clef USB trouvée sur son bureau et que sa femme l’a surpris à regarder ; de ce plaisir qu’il a éprouvé à contempler ces photos et qui lui a révélé quelque chose de lui qu’il ne connaissait pas ; de cette quasi certitude que cette clef ne pouvant avoir été mise là par sa femme, ne pouvait venir que d’une autre personne, d’une des deux seules dont il sait qu’elles sont venues dans son bureau : sa jeune femme de ménage et son élève, Théo Cottard. Il ne peut soupçonner sa femme de ménage car il n’arrive pas à imaginer par quel chemin mental elle pourrait collectionner des photos pornographiques de jeunes hommes — ou alors, plus complexe encore, par quelle série de hasard, elle serait venue en possession de cet objet. Il ne veut pas soupçonner son élève : Théo est trop jeune, trop beau, trop pur, trop bien élevé, trop respectueux, trop intelligent… parfait, presque parfait…
Tous sens en éveil, le corps de Rango devient lourd, s’enfonce dans la mousse, puis dans le rocher, Rango n’est plus Rango, Rango n’est plus qu’un corps parasite, un fragment de rocher.