06 décembre 2006
Un couple complice
Avoir résisté aux tentations fait éprouver à Évelyne une tendresse certaine pour le petit Théo qui est là, devant elle, au café du viaduc, et sa gueule d’ange brun… Au comptoir, des habitués sûrement, des mecs quelconques parlent pêche, brochets, carpes, truites, foot et Théo dit qu’il recevait des indications par mail —jamais de la même adresse — ou par l’intermédiaire du site de Nathalie Riches —mais codées —par exemple une photo de squatt légendée «gare aux tags» devait être lue comme «voir au squatt de la gare» —fallait décrypter — et ça on l’apprend ailleurs, dans des chat ou sur des forums et c’est ça qui est intéressant —excitant même — on joue à l’espion, au polar, parce qu’il faut apprendre à trouver, c’est comme une enquête —et comment tu fais pour trouver? Comment es-tu sûr d’avoir trouvé? — crissement des pieds d’un tabouret de bar sur le sol carrelé —on reçoit des indices (citations, lieux, heures, liens, dates, noms, adresses de sites) et il faut être assez malin et puis on peut discuter avec d’autres membres… — comment? —Comment? — du comptoir le monde, la politique envahissent leur conversation, la discussion s’échauffe: …moi je trouve que X… est un con… tu te trompes… non je me trompe pas… — dans le coin tranquille où Évelyne s’est installée et où Théo l’a rejointe, Évelyne insiste — comment? — c’est très varié… Théo réfléchit — très varié, des fois on reçoit des lettres par la poste ou un numéro de téléphone à appeler ou un appel téléphonique ou un mail ou un SMS, etc. y a pas de règle — en tous cas quand on est inscrit, on reçoit des trucs de partout, ça marche bien… — et les lettres — les lettres c’est pareil… un consommateur part en claquant la porte… je reçois le texte d’une façon ou d’une autre, je dois le transformer en découpant des lettres et des mots dans les journaux et vous les faire passer… Si je peux, je dois prendre une photo pour prouver que je l’ai fait, mais je n’ai réussi qu’une fois, quand vous étiez dans votre voiture —qu’est-ce que tu as fait de la photo? — Je l’ai mise sur un blog qu’on m’avait demandé de créer —faut que tu me donnes tout ça, adresses des blogs, des forums, etc. tu me m’imprime tout ça et tu le portes demain chez moi, dans ma boîte aux lettres — d’accord, d’accord, mais… — mais quoi? — c’est du boulot… — rien à foutre, tu te débrouilles, je veux tout demain — d’accord et… la dernière lettres? — la dernière lettre aussi et tu continues à jouer… elle réfléchit: crois-tu que je pourrais me faire passer pour toi? —je sais pas… peut-être… peut-être pas… — pourquoi pas? Théo hésite: — j’ai l’impression que celui qui joue fait aussi partie du jeu… des fois ils semblent connaître sur moi des choses que je leur ai pas dites… — par exemple? — par exemple j’ai trouvé sur un des blogs des photos d’adolescents qui me ressemblent un peu alors, je sais pas… — Bon, pour l’instant, on fait équipe. Je verrai après… Tu m’apportes tout demain. Donne-moi ton numéro de portable — Ok…
19 décembre 2006
L'adolescent se rebiffe
Réunion de crise. Un coin discret de la forêt. Théo est venue avec son VTT, Théo la rejoint avec le sien. Il y a en effet urgence, l’enlèvement de Sylphide change la donne, Évelyne veut se débarrasser de ça et maintenant que la commissaire a pris les choses en main, le relais est assuré. Elle n’est cependant pas tranquille, elle détient des informations qui pourraient changer l’enquête mais ne sait comment les faire passer sans risque. Pas question non plus de mouiller Théo: elle ne peut le faire sans se mouiller elle-même. Difficile d’être prudent, honnête et d’avoir en même temps sa conscience pour soi (ah, la conscience!)… — Je veux plus rédiger les lettres anonymes, dit Théo, je veux plus les faire passer à ta chef… —Je comprends (Théo est toujours aussi excitant…), mais si tu arrêtes nous perdons la seule piste qu’il y ait. —Celui qui fait ça saura bien prendre contact directement avec la police. Au début ça m’a amusé, j’ai vraiment cru à un jeu, mais maintenant ça devient trop chelou, je laisse tomber… —Comment on fait? —Basta, on arrête, c’est tout… — On arrête, c’est tout, tu raisonnes comme un gamin égoïste, faut trouver autre chose. Comment guider mes collègues vers le site qui t’a branché? Il s’appelle comment déjà? —Nathalie Riches… —Nathalie Riches… — Et les adresses des mails que tu reçois? —Ça change tout le temps et chaque fois que j’ai essayé d’envoyer un message en retour, j’ai eu un mail me disant que cette adresse n’existait pas. — Il doit utiliser un anonymiseur ou passer par un réseau darknet… — C’est quoi? —T’occupes… Un moyen pour rester anonyme sur Internet. Les spécialistes de la police sauraient s’en débrouiller, mais il faudrait les mettre au courant. — Ouais, et on peut pas. Ils s’enferment dans le silence, réfléchissent mais ni l’un ni l’autre n’a beaucoup d’imagination. La nuit se répand lentement sous les arbres. Il faut partir. Théo doit partir, l’heure du repas familial approche. Chacun monte sur sa bécane. Chacun part de son côté.
Évelyne est encore sur le chemin qui la ramène chez elle quand son portable sonne. Elle s’arrête, décroche. C’est Théo: — J’ai une idée… le fait de pédaler stimule la pensée… — C’est quoi? — On rédige une dernière lettre anonyme mais on s’arrange pour la coller à quelqu’un d’autre pour que la police s’intéresse à lui… — Ouais, ça peut marcher, mais quoi comme lettre? — Un début de jeu de pistes avec quelques infos qui oriente tes collègues. —Ça change pas grand chose, pourquoi pas la faire passer directement? —Pour créer un sas. Faut trouver quelqu’un qui se piquerait au jeu par exemple… —Tu penses à quelqu’un? Silence, réflexion: — Balpe? — Pourquoi lui? — C’est assez facile pour moi, puis c’est un mec teigneux et râleur, il devrait mordre à l’hameçon. Évelyne pense à sa nuit avec Balpe. C’est vrai qu’elle pourrait aussi le manipuler discrètement, il avait l’air d’être tout prêt à la revoir. Elle dit: — Ça urge, qu’est-ce que tu veux lui envoyer comme message? — Chais pas encore. —Tu peux sortir ce soir? — Pas de problème. — Alors dix heures, au déversoir du Grand Canal, tu sais où c’est? — Ouais. — Bon on se retrouve là et on en parle.
29 décembre 2006
Résumé de l'intrigue (pause)
Après une centaine de pages et parce
que l’auteur ne pense pas que la plupart des lecteurs occasionnels
auront la curiosité de tout lire — d’autant que les blogs ne sont pas
faits pour ça, il est nécessaire de faire le point… Donc, résumé des
actions à ce jour.
Dans une petite ville de France —
Fontainebleau-Avon, mais la même chose pourrait se passer ailleurs—
quelqu’un (ou un groupe) attire un adolescent, Théo Cottard, dans les
pièges d’un jeu sur Internet où il est entré par le blog Nathalie
Riches. Manipulé, Théo porte des lettres anonymes au commissariat et
entraîne un agent Évelyne Puget dans son jeu. Celle-ci, par négligence
omet de remettre la première qui révèle la découverte d’un cadavre dans
une grotte de la forêt (la grotte d’Arnette) des lettres à la
commissaire, Albertine Mollet. Après ce premier oubli, Évelyne se
trouve prise dans le piège du mensonge car ne pouvant pas révéler à la
commissaire sa première faute. Du coup elle est entraînée malgré elle
dans un jeu pervers: elle essaie de résoudre les affaires successives
qui se présentent et, se faisant, ne fait qu’aggraver sa responsabilité
alors que la commissaire, faute des informations fournies par les
lettres ne peut comprendre les divers incidents qui se produisent et
qui lui apparaissent comme indépendants les uns des autres.
Peu
à peu, Évelyne est amenée à essayer de se sortir d’affaire en utilisant
deux personnages, le notaire Balpe, et l’adolescent Théo Cottard. Pour
des raisons différentes, elle couche avec l’un et l’autre.
Pendant
ce temps, un écrivain local, Marc Hodges, attiré par le fait-divers de
la découverte du corps de la vielle dame dans la grotte d’Arnette,
décide d’écrire, à partir de lui, un roman policier. dans ce roman, la
conduite de l’affaire est confiée à la commissaire Albertine Schwilk,
nom provenant de la connaissance qu’il a fait avec Albertine dans une
garden party et de sa lecture de romans étrangers. Son intrigue conduit
son enquêtrice dans le quartier chinois de Paris.
Une histoire
simple donc. A condition que le lecteur en lise les pages. Un polard
comme tant d’autres dont l’auteur tire les ficelles en injectant de ci
de là un peu de vraisemblance mais en sachant bien qu’au fond, celle-ci
n’a pas grande importance dans le jeu de dupes de la fiction qui ne
fait que renvoyer en miroir celui de la réalité.
18 septembre 2007
Évelyne a les réponses à ses questions
Tout s’est merveilleusement passé. Éblouissement des sens, plaisirs partagés, reçus, donnés, prolongés, répétés : Évelyne est satisfaite d’elle-même et le relent de scrupule moral qui l’avait un peu effleurée s’est dissous dans les bouffées de chaleur de ses satisfactions physiques. Évelyne est heureuse. Évelyne a retrouvé le plaisir érotique, Évelyne ne se demande plus comment elle pourrait éviter Théo mais comment elle pourrait poursuivre leurs rapports dans la discrétion la plus générale. Elle sait que lui n’en parlera à personne. Elle le tient par le désir. De plus elle n’est pas assez belle, prestigieuse, séduisante pour qu’il en parle à ses camarades. Ils sont liés par leur secret. Elle ne se fait pas non plus d’illusion, ça durera ce que ça durera, mais il n’y pas de raison qu’elle se frustre. La vie n’est pas un tapis de rose, elle a son lot d’emmerdements. Pour une fois qu’elle a trouvé l’exaltation de la jouissance, il n’y a aucune raison qu’elle s’en prive et, devant ça, sa conscience policière ne tient pas beaucoup, quand le corps parle fort, le cerveau fait silence.
De plus elle a réussi à savoir ce qu’elle voulait savoir : l’origine de toutes les lettres anonymes que Théo faisait parvenir au commissariat. Théo s’est livré à elle. Rien de tel que la satisfaction du sexe pour les confidences. En résumé — car dans les faits tout est un peu plus compliqué et il y faudrait des pages — Théo aime surfer sur Internet et parcourir des blogs. Un jour, il est tombé sur le blog «Nathalie Riches». Un blog bizarre, presque incompréhensible. Les messages qui y étaient déposés n’étaient pas ceux de blogs ordinaires, on aurait dit un blog autiste: il faisait allusion à des parties en cours d’un jeu dont on ne savait rien ou presque, contenait des images anodines, banales, stupides (un fragment de poterie, des fils sur fond rouge, des tasses et des verres sur une table de bistro, un billet de loto périmé… les commentaires, lorsqu’il y en avait était des plus surprenants — j’aimerais correspondre avec vous ou c vrimon trè interessant… super… Au lieu de le rebuter, cela l’a intrigué, il a voulu en savoir plus. Pour cela il a décidé d’envoyer un commentaire chaque jour, toujours le même : «Je voudrais jouer avec vous» et son adress mail: théo@away.fr. Au bout de quinze jours il a reçu un mail signé Nathalie Riches nr@riches.tv . Laconique: Envoie ta photo.
Il l'a fait.
19 septembre 2007
Théo se confie à Évelyne
C’était bizarre. Sur le site, je n’ai pas vu mes commentaires mais dès que j’ai envoyé ma photo, j’ai commencé à apparaître dans leur jeu. Mon prénom, des dessins qui me ressemblaient un peu, puis mon nom entier que je ne leur avait pas donné. Je ne sais pas comment ils l’ont eu. Puis j’ai commencé à recevoir d’autres mails, venant toujours avec une adresse mail différente — personne, pessoa, nobody… Je savais bien que tous voulaient dire personne mais c’était parfois dans des langues que je ne connaissais pas. Des fois ils me posaient des questions, stupides ou sans intérêt : est-ce que je faisais du vélo, est-ce que je savais nager, si je pouvais aller seul à Moret-sur-Loing… Je ne comprenais pas mais je répondais, ça m’amusait et ils n’avaient pas l’air de s’en servir sur leur site. J’insistais aussi, je leur disais que je voulais participer à leur jeu. Ils m’ont d’abord renvoyé au site de Nathalie Riches, me disant que je devais comprendre tout seul, puis à un autre, «Les écrits de Marc Hodges». J’ai compris en quoi consistait leur jeu…
Théo semble hésiter, Évelyne insiste: en quoi ?
Simple, ils jouent avec la vie des gens. Ils inventent des histoires qui servent à influer sur les gens qu’ils choisissent comme pions et leur font modifier leur vie. Plus la vie du pion est changée, plus ils sont contents…
C’est stupide… dit Évelyne.
Sais pas… en tous cas c’est amusant, surtout si on connaît vraiment le pion et c’est toujours le cas pour les participants à une partie. Ils parlaient quelque part de la partie « Théo Cottard » et c’était drôle parce que je voulais entrer dans cette partie. J’ai compris qu’ils me mettaient à l’épreuve. Puis un jour j’ai reçu un mail un peu différent. A peu près : «tu es admis comme membre junior, tu vas être mis quelques temps à l’épreuve, acceptes-tu?». J’ai dit oui. C’est là que tout a commencé…
Tout?
Oui. Ils m’ont envoyé les premières indications. Le pion de la partie était la commissaire Albertine Mollet. Il fallait que je me renseigne un peu sur elle. Puis ils m’ont envoyé un modèle de lettre que je devais lui faire parvenir. A moi de savoir comment. J’ai décidé de faire comme dans les polars, j’ai découpé les mots dans des journaux, je l’ai portée au commissariat. Je suis tombé sur toi. Voilà. Après les événements se sont enchaînés et je n’avais plus qu’à suivre, à envoyer des scans des articles qui paraîtraient dans la presse ou des photos des personnes qui me paraissaient importantes pour la partie.
Comment le savais-tu ?
C’était à moi de décider : je décidais.
Mais alors ?
Quoi ?
11 juin 2008
Évelyne est encore indécise
Sûre qu’à la sortie de son oreiller il était incapable de lui mentir, Evelyne a cru Théo sur parole, elle est allée sur le blog Nathalie Riches qui lui a paru bien anodin: vidéo médiocre d’un petit «spectacle» de poésie mise à la sauce Aperghisienne prise sur Dailymotion, petite vidéo sans intérêt de canards pataugeant sur une rivière quelconque déportée de Youtube, mauvaises photos dérisoires et sans intérêt (une tête non légendée de guerrier hurlant, un bord de rivière, une cheminée banale, un article de presse, une façade d’immeuble,) les maigres commentaires faisant référence à un jeu désignée sous l’acronyme MOOG qui signifierait Massive Onlines and Outlines Games et se présente comme «des jeux collectifs s'inspirant du comportement des MOB, c'est-à-dire engageant, grâce à Internet, des gens qui ne se connaissent pas dans une action collective» (elle a cherché sur Google ce que pouvait signifier MOB, entre un fabricant d’outillages à main et une maison à ossature en bois, elle a trouvé sur Wikipédia, le terme Flash mob qui lui semblait correspondre davantage à ce qu’elle cherce: "un flash mob, terme anglais traduit généralement par foule éclair ou mobilisation éclair, est le rassemblement d'un groupe de personnes dans un lieu public pour y effectuer des actions convenues d'avance avant de se disperser rapidement. Le rassemblement étant généralement organisé au moyen d'Internet, les participants (les flash mobbers) ne se connaissent pas pour la plupart.") Elle en a donc conclu que le site Nathalie Riches servait ainsi de plateforme de relais à des groupes de personnes qui à l’origine ne se connaissent pas pour participer à un jeu collectif. Le but de ce jeu lui est longtemps paru mystérieux puis, à force de parcourir attentivement les pages du blog, elle a fini par conclure que ce jeu devait consister à se jouer d’une ou plusieurs personnes à leur insu pour les manipuler et leur faire atteindre un point prévu à l’avance par les joueurs. Elle a fini par arriver à un récit «Lettre Néant» semblant correspondre au déroulement d’une de ces parties. Elle en a alors compris toute la dangerosité: des individus s’amusaient à prendre en main la destinée d’une personne quelconque et d’user de tous les moyens à leur disposition pour l’infléchir de façon irrésistible. Amour, argent, menaces, chantage, etc. tout était bon pourvu que les joueurs finissent par atteindre leur but. Il semblait même que, dans certaines parties, ils n’aient pas, pour cela, reculé devant le meurtre. Prendre la place de Dieu, telle était l’ambition des joueurs.
Si donc Théo s’était inscrit dans une de ces parties, qu’il y ait joué un rôle actif pouvait expliquer un certain nombre des événements qui s’étaient déroulés jusque là, mais aussi laissait entrevoir les risques qu’il encourait s’il cessait de jouer le jeu.
Une fois encore, Evelyne se trouvait devant un cas de conscience qui la débordait: elle pensait qu’il fallait arrêter ces jeux et obliger leurs participants à cesser de nuire mais elle ne pouvait le faire sans révéler comment elle était parvenue à cette situation, donc sans compromettre Théo et… se compromettre elle-même. Quelle que soit la décision qu’elle prendrait son existence ne pouvait plus être la même avant qu’après.