08 novembre 2006
Marie-Gineste Cottard
La visite chez les Cottard est un échec. Évelyne et Santeuil n’ont rien appris de plus sur l’adolescent qu’ils recherchent. Le Docteur Cottard n’était pas là. Du moins c’est ce que leur a affirmé la dénommée Léna Matouche, il serait à Nicosie, participerait à un colloque international sur «les séquelles traumatiques post 1984». Il ne reviendrait pas avant une bonne dizaine de jours. Mais… s’ils avaient une question particulière, elle pouvait les renseigner, elle s’occupait de beaucoup de choses dans la maison et… —Non, non, avait dit Santeuil, nous voulons parler à quelqu’un de la famille, n’y a-t-il personne en ce moment? —Madame… —Pouvez-vous demander à Mme Cottard de nous recevoir? —Bien sûr, bien sûr, je vais voir… Léna avait disparu par une porte… Quelques minutes d’attente dans le hall. Santeuil envisage d’entrer dans le bureau du Docteur: —Je vais y aller. S’il y a un problème, je dirai que je cherchais les toilettes… —Ok… Je te couvre… Trop tard, Léna Matouche revient. La précède une merveilleuse jeune femme blonde, cheveux tombant sur les épaules, léger tailleur de coton blanc (pantalon et boléro sur une chemise brodée), collier de diamant — plutôt impressionnant — scintillant au cou. D’un ton timide et simple, et un air d’un ton d’autant plus appris qu’il voulait paraître naturel, elle demande avec une douceur réservée : —Marie Gineste Cottard… Que puis-je faire pour vous aider? —Pouvons-nous vous parler quelques secondes? —Bien entendu… Santeuil est ennuyé de devoir insister : —Je préfèrerais que nous soyons seuls avec vous. Les yeux de Marie Gineste Cottard s’ouvrent légèrement montrant sa surprise; Évelyne Puget ne peut s’empêcher de penser qu’elle joue un rôle, elle ne sait pourquoi quelque chose ne va pas dans cette mise en scène bourgeoise trop bien réglée. Santeuil espère que Mme Cottard va les emmener dans le bureau de son mari mais non, elle les entraîne au salon et, avant de refermer la porte sur eux : —Vous prendrez bien quelque chose? —Jamais pendant le service, réplique Santeuil péremptoire.
Ils lui ont montré le portrait-robot mais elle ne le reconnaît pas, ne sait rien. Cet adolescent n’évoque rien pour elle. Elle est désolée, elle aimerait bien les aider. Peut-être si elle savait pourquoi ils lui demandaient cela… Ils ne peuvent pas le dire, c’est une enquête en cours, etc… Bref ils n’ont pu que prendre congé, se retrouvent dans la rue devant leur voiture de service, des oiseaux chantent dans les arbres, la rue, bordée de ses quelques villas luxueuse, est calme, champêtre, rassurante, difficile d’imaginer que quelque chose de répréhensible puisse avoir lieu dans un tel cadre, un hors-monde: —Et maintenant demande Évelyne? —Je suis sûr d’avoir vu cette photo chez eux, mais nous n’avons aucune raison d’insister… Ils sont bien capables d’avoir un avocat!… Combien ont-ils d’enfants, demande Évelyne… —Bonne question… —En tous cas, plusieurs… la dernière fois il m’a parlé de ses enfants! —Il est quatre heures, remarque Santeuil, il se peut que l’un ou l’autre revienne de son école… On pourrait se planquer à la lisière de la forêt et voir ce qui se passe? —Ok, dit Évelyne, ça marche…
Ils montent dans leur véhicule mais, feignant de partir, font le tour du quartier pour revenir se dissimuler dans un sentier, derrière un buisson d’où ils peuvent observer l’entrée de la villa Cottard.
29 janvier 2007
Théo revient
Revenue de son entreprise de
cosmétique, Marie-Gineste est dans son jardin. Elle taille ses rosiers,
un massif important de pieds d’origines variées qu’elle entretient avec
d’autant plus de soins qu’il matérialise une des multiples traditions
familiales des Cottard : à chaque occasion festive (anniversaire, Noël,
fête des mères, anniversaire de mariage, anniversaire de la naissance
des enfants…), les membres de la famille lui offrent un nouveau pied
qu’elle plante dans cette part du jardin dont elle s’occupe
personnellement et interdit — en principe, même si celui-ci donne
parfois un coup de main pour l’entretien, la lutte contre les pucerons
et les éventuelles transplantations, toutes actions secondaires dans le
jardinage des rosiers — au jardinier. Elle s’étonne de voir combien le
… de l’anniversaire de naissance 2001 de Théo a pris beaucoup plus
d’importance en volume et en floraison que le … offert pourtant à la
fête des mères 1998 par Arthur, son fils aîné ou que le … anniversaire
de mariage de 1995 commence à dépérir. Cette occupation lui évite de
penser à autre chose.
Le jardin, terrain habituel de
l’expression esthétique de Marie-Gineste Cottard, est vaste, paysagé,
constitué d’une grande pelouse au vert tendre et uniforme aussi doux à
l’œil qu’un velours, qui entoure la maison isolée de l’extérieur par un
haut mur de clôture. Entretenu avec soin, aménagée de déclivités
artificielles, buttes, vallons, zones de calmes (où les jours de beau
temps, pour leur plaisir personnel où pour les diverses réceptions que
donne la famille, sont placées des tables, chaises, chaises longues),
mis en perspective par de nombreux bouquets d’arbres, il offre à
l’œil des points de fixation : une mare dont les poissons rouges
attirent régulièrement quelques colverts ; une petite grotte
artificielle de meulière d’où coule le filet d’eau d’une source
naturelle ouvrant la trace serpentine d’un ruisseau qui architecture
l’espace avant, se perdant dans un tuyau souterrain, d’aller dans la
forêt; une grande variété d’essences d’arbres: des buissons de
noisetiers, deux bouquets de robiniers, trois massifs de bambous, des
pruniers du Japon, au centre la hauteur massive d’un chêne plusieurs
fois centenaire équilibrée par celle, plus près de la forêt d’un
châtaignier impressionnant…
A cinq d’heures du soir, la lumière
est encore belle et Marie-Gineste profite des derniers rayons de soleil
quand le grincement un peu lointain de la porte du fond du jardin la
surprend. Cette porte, qui donne directement sur la forêt, n’est que
très rarement empruntée par les Cottard. Marie-Gineste s’inquiète: ni
le jardinier ni la bonne n’utilisent jamais cette voie d’accès dont
plusieurs fois son mari a dit qu’il fallait la faire condamner? Le «jardin des roses» — comme aime l’appeler Marie-Gineste —dissimulé à
cette porte par un des massifs de bambou, elle s’immobilise, cherche
dans sa poche son téléphone portable qui ne la quitte jamais, veille à
ne faire aucun bruit, regarde… Qui peut bien entrer ainsi dans sa
maison? Elle entend des pas prudents qui approchent, semblent se
diriger vers l’arrière de la maison. Bientôt, dans le bruissement léger
des feuilles, striée par les tiges de bambous, la silhouette qu’elle
entraperçoit n’est autre que celle de son fils Théo.
13 février 2007
Dialogue impossible
- Théo !…
Le cri du cœur, Marie-Gineste se précipite, prend dans ses bras son fils qui est déjà plus grand qu’elle:
- D’où viens-tu? Nous avons eu tellement peur, que t’est-il arrivé? D’où viens-tu? Ça va, tu te sens bien?
Elle le regarde, prend un peu de recul, l’examine : il a l’air en bonne santé. Il est sale, très sale même, couvert de boue, mais il semble en bonne santé. Elle l’embrasse, l’entraîne avec elle, il est tout mou, sans résistance:
- Viens, tu vas me raconter ce qui t’es arrivé, on a eu tellement peur ton père et moi… Nous n’avons rien compris à cette lettre anonyme, cette histoire d’Erich… quelque chose, Erichiston je crois… mais c’est pas important, tu es là…
Noyé par le flot de paroles et de tendresse de sa mère, Théo ne dit rien, il se laisse entraîner là où elle veut. Elle le tire vers la maison, le fait entrer par la porte de la cuisine :
- Tu préfères peut-être prendre une douche, manger quelque chose… Je suis bête… Tu as pu manger quelque chose ? Tu as faim ? Dis-moi, tu as faim ? Dis-moi ce que tu préfères, on parlera ensuite. Soif peut-être… Dis-moi…
- Je suis fatigué, dit Théo d’une voix lasse, fatigué…
- Tu veux dormir ?
- Oui… dormir… J’ai envie de dormir…
- Tu n’as rien au moins, tu n’es pas malade ?
- Non, j’ai sommeil…
Marie-Gineste le lâche, le laisse aller vers sa chambre. Elle le suit, ne sait pas trop que faire, se dit que le mieux est de ne rien faire, le laisser faire, se laisser faire. Elle le suit. Théo va dans sa chambre, ne prend pas la peine de se déshabiller, s’affale sur son lit de tout son long. Elle :
- Tu veux que je te déshabille ?
- M’en fous, j’ai sommeil… sommeil…
Marie-Gineste voit le corps de son fils s’affaisser, il semble ne plus avoir aucune force, aucune tenue, il ne tarde pas à s’effondrer dans le sommeil. Elle hésite un moment, mais ses vêtements sont si sales, il va falloir tout nettoyer, tout changer peut-être. Elle hésite un peu, un tout petit peu, le déshabille, en profite pour examiner son corps, constate qu’il ne présente aucune blessure visible, une rougeur aux poignets et aux chevilles, mais rien de grave lui semble-t-il. Nu, il dort. Il est trop lourd pour elle, elle ne pourra pas le déplacer et puis ce n’est plus un bébé qu’elle peut manipuler à sa guise… Elle va chercher un duvet dans l’armoire de la lingerie, en recouvre le corps de son fils. Elle sort, ferme la porte, hésite, revient sur ses pas, ferme la porte à clef…
26 septembre 2007
Le Docteur Cottard est perplexe
Pas convaincu. Le docteur Cottard — tempérament entier, habitué à être obéi, fier de sa réussite sociale, de la notoriété de la famille, de son niveau social et économique — n’est pas convaincu par le récit de Théo. Trop rocambolesque. Qu’est-ce que c’est que cette foutue histoire d’enlèvement par un… un quoi ? un «vététéiste»? Un bonhomme qui le menace, l’enferme dans une pseudo-grotte en forêt, le séquestre deux jours puis le laisse partir. Dernier point très confus. Théo n’a pas du tout expliqué comment il s’était libéré, si quelqu’un l’avait trouvé, libéré, ramené, d’où, quand, comment ? Beaucoup de mystère là-dessous. Jérôme Cottard n’aime pas le mystère. A part les mystères divins qui sont indiscutables et qu’il n’a jamais cherché à discuter. Il y a un Dieu, en trois personnes, il y a la transmutation de l’eucharistie, la virginité de Marie. Ça c’est sûr… Mais ça s’arrête là. Pour le reste Jérôme Cottard est un scientifique rationnel, purement rationnel et tout phénomène humain ou naturel a son explication. Bien sûr il y a l’inconscient et toutes ces bizarreries de l’esprit humain, mais ce ne sont pas des mystères, juste des insuffisances dans nos connaissances. On progresse d’ailleurs…
En tous cas, Théo lui paraît bizarre depuis quelques temps. D’abord ses ennuis avec la police, puis ça… Ça cache quelque chose. Aucun doute là-dessus, il y a une cause à tout phénomène. Théo entre dans l’adolescence, il a fini sa puberté, il y aurait de la femelle là-dessous que ça ne l’étonnerait pas. Que Théo couche à droite ou à gauche ne le gêne pas — il faut bien qu’un jeune homme se déniaise — mais qu’il ne veuille pas en parler (entre hommes) avec son père… Ça c’est ennuyeux, il n’est pas question qu’il s’amourache de la première vulve venue. L’amour est un épiphénomène qui se contrôle, ce qui compte c’est la lignée, le patrimoine, l’image sociale. S’il a épousé Marie-Gineste c’est pour le patrimoine… et la famille. Elle n’était pas moche — c’était pas non plus une bête de concours — mais elle avait tout ce qu’il fallait pour continuer la lignée : plus jeune que lui (un peu… 6 ans), saine, plutôt riche (du moins, même si il lui avait fait une donation importante, elle devait l’être à la mort de son père), diplômée d’HEC, famille honorable, aussi rationnelle que lui, même culture, mêmes goûts — tennis, équitation, golf… elle était d’ailleurs meilleure que lui dans ce dernier sport —, attirée par les beaux objets, le luxe, les gens convenables… Bref ça collait : ils se sont mariés et ça dure depuis vingt ans. C’est comme ça que ça doit être. Il ne faut pas que Théo déraille…
Jérôme Cottard décide de reprendre les choses en main. C’est un homme de décisions. Il ne laisse jamais s’éterniser un problème : Internet, Google, détectives privés, 13 secondes, 735 000 réponses., détectives privés Seine et Marne, 29 secondes, 31600 réponses… le choix est difficile. Détectives privés Fontainebleau, 17 secondes, 2260 réponses… C’est mieux, c’est trop quand même. Internet c’est un peu le bordel. Choisit le premier, décroche son téléphone.
29 janvier 2008
Marie-Gineste Cottard
Elle sait à quoi s'en tenir, fait des gestes compulsifs et dérisoires. Son seul sentiment profond est le pessimisme - se sent toujours coupable de quelque chose, même si elle ne sait pas de quoi. Marie-Gineste Cottard vit et pourtant elle ne vit pas. Ceci n'est que le premier d'une série d'événements... Marie-Gineste laisse passer sa vie, se demande… La peine! Madame Marie-Gineste Cottard n'en parle jamais! Avon ou Ichy, pourquoi pas. Fontainebleau lui est un refuge... N'a pas le moral et ne se sent pas très optimiste! Pour Madame Marie-Gineste, dieu est une solution - Madame Marie-Gineste Cottard a toujours vécu là,dans les environs de Fontainebleau, elle n'a jamais envisagé de vivre ailleurs. Madame Marie-Gineste Cottard accepte tout en bloc - Marie-Gineste Cottard est très catholique: toutes sortes de petits désirs se déroulent en elle. Marie-Gineste a toujours vécu dans une solitude absolue! ne peut pas être heureuse même si elle est payée pour ça... Marie-Gineste tend au découragment pour tout ce qui concerne sa propre personne - s'abandonner à la nostalgie ne lui est pas une torture; Marie-Gineste se considère déjà comme une vieille femme, ne comprend pas qu'on puisse vivre une seule journée sans penser à la mort: tout ça est si embarrassant, si quelconque mais tout savoir est une interprétation, il faut bien avoir deux ou trois secrets pour survivre - personne ne se soucie de l'absurde, de l'impossible: si on veut, la vie humaine est dépourvue de sens! La vigueur sépare l'homme du monde et de toutes choses! Si on veut - d’autant que... Les intentions profondes de l'homme sont à la fois des projets et des fuites, (il n'y a pas d'unité dans une vie humaine). Lorsque l’on sort de son rôle, quel autre rôle peut-on tenir? Il est des expériences de la violence auxquelles on ne peut survivre! La passion et la fin construisent l'état naturel des choses... Si on veut: il y a en l'homme plus de vivacité que l'âme ne doit en supporter. La tolérance à l'égard des intolérants est une tâche difficile... Pour exister, il faut d'abord être nommé - c'est au moment du malheur qu'on s'habitue à la vérité, c'est à dire au silence (l'homme doit arriver à voir clair dans ce qu'il veut et ce qu'il fait) si on veut: voyez-vous ce que je veux dire; personne ne ressemble assez à un autre pour pouvoir le comprendre! Les malheurs sont des choses communes auxquelles on croit difficilement, car le malheur n'est pas à la mesure de l'homme! Si on veut - si on veut! La rigueur fait partie de la vie. L'être humain n'est pourtant jamais rassasié de s'entendre dire qu'il plait: la virulence est plus paresseuse que l'angoisse... L'élan veut de la vigueur... L'homme (la femme) est mortel par nature...
25 octobre 2008
Marie-Gineste et Jérôme sont réveillés en pleine nuit
Trois heures du matin. Le téléphone sonne. Jérôme Cottard se retourne dans son lit. Le téléphone insiste. Jérôme émerge, un peu, lentement, son cerveau hésite entre cauchemar et éveil. Le téléphone ne s’arrête pas. Jérôme s’éveille, prend conscience que c’est son téléphone d’urgence qui sonne. Il plisse ses yeux avec violence pour se réveiller, n’éclaire pas, redoute la violence de la lumière sur ses yeux encore endormis, cherche à tâtons le portable sur sa table de nuit, le trouve, pense : —Merde, encore une urgence, quelle heure peut-il bien être ? Dans ces moments-là, il trouve que son métier de psychiatre est bien difficile. Il se racle la gorge pour éclaircir la voix, ne pas faire comprendre à son interlocuteur (qui est-ce ?) qu’il sort à peine du sommeil. Il appuie sur le bouton d’écoute. La sonnerie cesse, il entend une voix : —Allo, docteur Cottard, ici la gendarmerie de Fontainebleau… C’est ça, encore une urgence, un connard qui fait un delirium tremens ou une overdose ou un mec qui s’est énervé avec un flic à propos d’un stationnement interdit, d’une ceinture pas mise ou à la suite d’une bagarre et les flics veulent un certificat médical qui atteste de sa démence ou n’importe quoi d’autre. Il prend son temps. La voix insiste : — Docteur Cottard ?… Il se décide : — Oui… — Gendarmerie de Fontainebleau… — Oui !… — Connaissez-vous un adolescent qui s’appelle Théo Cottard ? Le nom de son fils réveille complètement Jérôme, qu’elle connerie ce petit con a-t-il encore fait ? — Oui, bien sûr, c’est mon fils… A l’autre bout du fil la voix hésite, cherche ses mots : — Ben, heu, il a eu un accident… — Un accident, grave ? — Assez, oui… Jérôme s’affolle — Il est mort ? — Non, je crois pas… — Où est-il ? — A l’hôpital de Fontainebleau, aux urgences. — J’y vais tout de suite. Il raccroche, sort de son lit, se précipite sous sa douche pour s’éveiller complètement, enfile les premiers vêtements qu’il trouve, va dans la chambre de sa femme, n’éclaire pas car la lumière du couloir lui suffit : —Marie-Gineste, éveille-toi… Sa femme ne semble pas entendre, il la secoue : — Éveille-toi je te dis ! Elle ouvre les yeux, tout de suite inquiète que son mari l’éveille ainsi en pleine nuit : — Quelle heure est-il ? — Trois heures vingt, éveille-toi, Théo a eu un accident, il semble que ce soit grave, il est aux urgences, il faut que j’y aille tout de suite… — Attends-moi, j’arrive… — Non, j’y vais tout de suite et je t’appelle dès que j’ai des nouvelles. — Mais je veux le voir aussi… — Je ne sais même pas s’il est visible, si je pourrais le voir mais je verrai des collègues et j’aurai des nouvelles précises. — D’accord, vas-y, appelle-moi dès que tu es là-bas, si je peux le voir je viendrai avec ma voiture. — D’accord, je te tiens au courant.
Il part, sort de la maison, déclanche l’ouverture automatique du portail de sa villa, monte dans sa Porsche. Cinq minutes plus tard il entre dans le parking de l’hôpital. Il n’a pas besoin de chercher, connaît parfaitement les lieux, se précipite à l’accueil des urgences. Dans la salle une dizaine de personnes attendent dans un silence presque total ; un enfant de quelques années gémit dans les bras de sa mère qui lui fredonne très doucement une berceuse. Jérôme se précipite vers la personne de garde : — Ah, docteur, votre fils vient d’être admis aux urgences, c’est le Docteur Charlus qui s’en occupe. Je crois qu’il est au bloc… Jérôme ne dit rien, se précipite dans les couloirs.
18 février 2009
Théo ne va toujours pas bien
Trois jours que Théo Cottard est à l’hôpital. Trois jours qu’il est dans le coma. Contre toute attente, son père et sa mère se relaient à son chevet laissant à Arthur et Léna toute latitude pour poursuivre leurs découvertes érotiques. Le docteur Charlus, un très bon neurologue ami de Jérôme Cottard, s’en occupe activement. Il a établi que le score de Théo sur l’échelle de Glascow est de 8 et de 11 sur celui de Liège, qu’il y a donc espoir qu’il finisse par se réveiller. Mais quand? Sur ce point il ne veut faire aucun pronostic car cet état peut être plus ou moins long. Il n’y a donc qu’à attendre et prier (ajoute-t-il à l’intention de Marie-Gineste dont il connaît l’engagement catholique). Au chevet de son fils dont la pâleur accentue encore la beauté archangélique, elle prie plusieurs fois par jours. Jérôme, lui, guette le moindre signe clinique qui pourrait lui donner de l’espoir: il prend la main de son fils essayant de provoquer une réaction, il lui soulève les paupières éclairant la pupille avec une lampe de poche, il lui parle, il lui parle, persuadé par sa profession que la parole est un lien fort pour entretenir un état minimal de conscience. Quand il ne sait plus que lui dire, il lui fait la lecture, pas n’importe quelles lectures cependant. A tant que faire, autant nourrir l’inconscient de son fils de fragments d’œuvres majeures. Polyglotte et fier de l’être, il lui lit Dante (en italien), Joyce, Sterne (en anglais), Goethe (en allemand), Cervantès (en Espagnol) et de nombreux auteurs français : Pascal, Mme de Clèves, Chateaubriand… Il est persuadé que, lorsque son fils se réveillera, car il se réveillera, il en conservera quelque chose au moins comme un rythme, un fond musical, un attrait pour la perfection de la langue — car il faut dire que, jusque là, Théo n’a pas manifesté un grand intérêt pour la littérature — et si à quelque chose malheur pouvait être bon ? Ainsi au chevet de Théo se succèdent prières et grands textes de la littérature. Sa chambre est devenu un espace de paroles.
Selon le rythme établi depuis trois jours, lorsque Marie-Gineste se retire vers dix sept heures, Jérôme prend, dans la chambre, son tour de garde. Il va rester là jusque vers vingt deux heures puis il rentrera chez lui. Il s’assied dans le fauteuil de skaï crème placé auprès du chevet, examine son fils, le palpe, guette ses réactions, regarde sa pupille (il lui semble observer une petite lueur de vie dans l’œil mais comment en être sûr ?), l’embrasse puis s’installe confortablement et commence, d’une voix qu’il s’efforce à être très douce, la lecture du passage qu’il a choisi pour ce soir: De la traduction en français (il ne faut quand même pas exagéré et Jérôme Cottard ne lit pas le grec) du «De la clémence» de Sénèque par J Baillard: «Quel est donc le devoir d'un prince? Celui d'un bon père, qui tantôt reprend ses enfants avec douceur, tantôt les menace, et parfois même frappe pour mieux avertir. Un homme sensé ne déshérite pas son fils au premier mécontentement. A moins que des torts graves et répétés n'aient vaincu sa patience, à moins qu'il n'appréhende des fautes plus grandes que celles qu'il punit, sa main se refuse toujours à signer le fatal arrêt. Il fait d'abord mille tentatives pour rappeler ce caractère indécis des sentiers mauvais où il glisse ; c'est quand tout espoir est perdu, qu'il essaye des moyens extrêmes ; car on n'a recours aux grands châtiments que si tout remède est épuisé.»