Albertine revient

Élément de l'hyperfiction "La Disparition du Général Proust"

25 septembre 2006

Les accidents de la misère

Albertine Mollet est dans son bureau. Elle a demandé qu’on ne la dérange pas. Chacun, dans le commissariat, sait qu’elle a horreur qu’on la dérange. Il paraît qu’elle a du travail. Tous en doutent, mais c’est la chef, alors… En fait elle lit tranquillement sur Internet les aventures de Ganançay, c’est une grande amatrice d’histoires politico-policières et elle partage une partie de son temps entre Ganançay et Un roman de Marc Hodges dont, à l’occasion, elle commente les pages.

Il est vrai que son travail n’est pas très passionnant: entre les réunions aux conseils communaux de son secteur —où elle doit s’engager sans cesse à réprimer les taggeurs, à réduire quelques tapages nocturnes, à essayer de chasser des parkings publics les éternels ivrognes quémandeurs —, les rondes sur son secteur où tout est tellement calme qu’elle doit s’intéresser aux voitures mal garées, aux amants qui garent leurs voitures à l’orée des bois, aux quelques filles qui tapinent ici et là au bord des routes, aux cabots agressifs et aux écoliers qui font l’école buissonnière, sa vie n’a de policière que le nom. Le seul événement un peu intéressant, la mort par asphyxie du clochard de Moret-sur-Loing, s’est révélée être un banal accident de la misère. Au moins, les aventures farfelues et imaginaires des romans qu’elle parcourt lui donnent à rêver que peut-être un jour, quelque chose se produira aussi pour elle. Elle n’est pas loin de penser que ses lectures l’y préparent.

01 octobre 2006

Peu d'indices

Quelques jours plus tard, le médecin légiste rendait ses conclusions: le commandant de gendarmerie appela Albertine Mollet alors qu’elle était en train, en ce jour de la Saint Valentin de consulter le site des poèmes de Jean-Pierre Balpe pour voir ce qu’il écrivait sur l’amour. Ça tombait mal mais la vie ne fait que rarement preuve de délicatesse. Le commandant —il s’appelait Lucien Delsoussol et aimait à faire croire que c’était un patronyme aristocratique— lui dit: «Je vous fais parvenir les conclusions du légiste. bien sûr c’est nous qui menons l’enquête mais au cas où elles vous donneraient quelques pistes…» «Bien sûr, je vous en ferais part…» «Merci. Je vais à l’essentiel: la vieille dame n’est pas morte sur place. D’après le légiste, elle est morte depuis plus de quinze jours et n’aurait séjourné dans la grotte que deux ou trois jours.» «On l’a transportée là?» «Je ne vois pas d’autre explication…» «Ça n’a pas dû être facile…» «En effet, il faut une certaine force: un homme costaud ou plusieurs individus… ou alors un 4x4 qui aurait traversé la forêt mais nous aurions trouvé des traces autour de la grotte. Enfin, je crois…» «Aucun autre indice?» «Rien de bien sérieux. On a relevé sur son vêtement des terres de diverses origines comme si elle avait d’abord été allongée sur un autre terrain. La grotte a un sol de sable de gré or il y aurait de l’argile…» «la cause de la mort?» «Le légiste n’a rien relevé de suspect… Comme si cette personne étant morte de mort naturelle quelqu’un avait cherché à s’en débarrasser.» «Ce ne serait pas un crime?» «Pour l’instant rien ne le montre… Je vous tiens au courant si j’ai du nouveau mais… ne nous oubliez pas…» «N’ayez crainte!»

Delsoussol avait raccroché. Albertine resta perplexe. Encore une petite affaire pensa-t-elle, pas de quoi remuer un commissariat. Le mieux est d’attendre et de voir venir. Elle retourna à sa recherche de poèmes, découvrir ceux de Marc Hodges à Gilberte et se dit que, pour la Saint Valentin, ils étaient un peu lestes.

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02 octobre 2006

L'inspiration

Retour à l’ordre normal des choses

Pendant une quinzaine de jours, l’enquête n’avança pas vraiment: on ne signalait aucune disparition de vieille dame dans la région et le fichier central des personnes disparues ne contenait aucun signalement correspondant à celui du cadavre trouvé dans la grotte d’Arnette. L’affaire commençait à ne plus présenter d’intérêt pour personne: la gendarmerie avait autre chose à faire avec les excès de vitesse, les conducteurs sans permis ou en état d’ivresse, les cambriolages de pavillons, les tapages nocturnes et autres nuisances semi-campagnardes; après avoir fait parler les randonneurs, interrogés quelques chercheurs de champignons, demandé leur avis à des personnes prises au hasard dans la rue, la presse n’avait rien pour broder sur l’événement, rien qui pourrait ébranler la routine et l’ennui atavique de ses lecteurs; Évelyne pensait que le mieux était encore de ne pas faire de vagues d’autant qu’elle était très occupée par ses mômes et préoccupée par son plombier qui ne semblait pas insensible aux charmes d’une nouvelle voisine: la commissaire Albertine Mollet n’était pas chargée de l’enquête et, dûment chapitrée par la philosophie —approximative mais avenante— de son mari, trouvait que c’était très bien ainsi car elle n’était pas vraiment payée pour en faire davantage.

Seul un habitant de la région, Marc Hodges, un écrivain approximatif comme il y en a tant, qui avait déjà publié quelques romans policiers dont Ganançay (500 acheteurs), La disparition du Général Proust (300 acheteurs), et diverses nouvelles (nombre d’acheteurs difficile à évaluer) s’intéressait à ce fait divers qui ne lui paraissait pas si banal que ça. D’habitude on ne supprime pas ainsi les vieilles dames et, lorsqu’on le fait, on ne transporte pas leur corps au fond des bois mais, cependant, sur un chemin de randonnée balisé et très fréquenté. Un jeune homme, une jeune femme, lui auraient paru relever de meurtres ordinaires. Mais une vieille dame. D’autant que, selon la presse, le corps n’aurait pas été déplacé là juste après l’assassinat mais plusieurs jours plus tard. Marc Hodges pensait qu’il y avait là matière à écrire un roman policier. Il se mit à l’ouvrage.

03 octobre 2006

Toute vie est une fiction

Marc Hodges n’avait aucune idée ni du fonctionnement d’un commissariat ni de ce qu’était réellement une enquête mais il était intimement persuadé que l’imagination pouvait supplier à tout et que la plupart des romans réalistes —ou des passages de romans qui se voulaient réalistes— ne fonctionnaient en fait que sur une qualité d’écriture qui permettait au lecteur de projeter son propre imaginaire dans celui de l’écrivain et, par suite, de penser vrai ce qui, après tout, n’était qu’une construction syntaxique. La fiction n’est qu’une projection de la vie, car toute vie est une fiction; toute vie n’est que cette fiction que les autres constituent à notre sujet. Nous croyons avoir vécu tel ou tel fait et ce fait s’impose à nous avec une force et une présence incontestable, lorsque nous y pensons, nous y sommes encore, nous sommes au milieu du Sahara, seuls dans une voiture, perdus au milieu du désert parce que nous avons naïvement fait confiance à cet individu avec lequel nous avons copieusement bu du whisky au bord d’une piscine et qui nous affirmait qu’il y avait par là des vestiges archéologiques intéressants, nous nous souvenons du moment d’effarement total où nous nous sommes trouvés lorsque la nuit était tombée et que nous ne savions plus quelle direction prendre pour retourner à l’oasis, nous voyons la couleur orangée chaude des dunes de sable, sentons le vent chargé de grains qui piquent notre visage, nous avons dans le nez l’odeur de la chaleur sèche… nous serions prêts à jurer tout cela devant n’importe quelle institution. Avons-nous vu également ce jeune sikh massacré à coup de pelles dans les rues de Lucknow lors des émeutes ayant suivi l’assassinat d’Indira Gandhi? Nous sommes nous fait arrêter dans le sahel par un policier armé d’une mitraillette exigeant, pour que nous poursuivions notre route, de mettre une cravate? Une autre fois encore, nous entendons les paroles de notre grand-père au bord d’une rivière alors qu’ensemble nous tendions des filets pour piéger les goujons, nous voyons son sourire asymétrique, légèrement crispé sur son éternelle cigarette collée au coin gauche de sa bouche, son béret de travers, nous entendons couler ce que nous considérions alors être une rivière mais qui, aujourd’hui nous semble un ruisseau; sentons la poigne de l’eau sur nos chevilles, le froid qui peu à peu gagne nos jambes, la crispation de la plante de nos pieds cherchant une portion sans galets ni vipères… Tant d’événements ne reposent ainsi que sur les constructions de notre mémoire. Nous revivons tout cela encore… et pourtant, rien de tout cela n’a jamais existé: nous nous racontons sans cesse des histoires car c’est d’histoires que nous sommes faits.
Marc était sûr que nous ne vivions que sur des histoires et que peu importait leur véracité pourvu que nous les acceptions comme vraies: comme à son habitude lorsqu’il mettait un livre en chantier, il acheta un cahier neuf à couverture cartonnée rouge et, au feutre noir, il inscrivit, dans l’étiquette blanche réservée à cet effet, son titre: «Albertine Mollet ou l’inconnue de la grotte d’Arnette».

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04 octobre 2006

Description d'un corps

Bien que confiant en sa capacité imaginative, Marc Hodges n’ignorait pas que tout récit, pour donner l’illusion du réel, avait besoin de traiter du monde de la façon dont les hommes concernés en parlaient généralement. Cette règle élémentaire d’écriture impliquait seulement qu’il ne fasse pas parler un commissaire comme un enfant de chœur ou une charcutière comme un professeur de Sorbonne. Encore que… Il savait aussi que le pittoresque de tel ou tel personnage pouvait reposer sur de telles aberrations apparentes. Bref, pour un romancier tout était possible, à condition qu’il garde la mesure.

C’est ainsi qu’il décida de faire débuter son roman par un «Avis de recherche de la police nationale». Il consulta donc le site consacré aux personnes disparues et choisit la rubrique des personnes décédées. Il y trouva la fiche de la vielle dame: «Dans l'intérêt d'une enquête diligentée par le Service Régional de Police Judiciaire de Melun, il y a lieu d'identifier la personne décédée représentée sur les photographies suivantes. Personne non identifiée (Reconstruction du visage). IDENTIFICATION DE PERSONNE DECEDEE. Signalement : femme de type européen, apparemment âgée de plus de 60 ans, taille entre 1,52 m et 1,58 m, corpulence mince, (poids estimé à 45kg), pointure 35/36, cheveux châtains grisonnants. Signe particulier : présente une arthrose déformante aux doigts des mains. Dentition: absence totale de dentition (port probable d'un dentier). Objet : un médaillon en or en forme de cœur pouvant s’ouvrir contenant des cheveux.» Un mauvais dessin censé reproduire le visage accompagnait cette description ainsi qu’un horrible visage en cire qui faisait de la vielle inconnue bien plus une sorcière d’Halloween qu’une vieille dame. Il aurait pu utiliser cette description telle quelle mais il éprouvait quelque scrupule: transposer le réel sans transformation lui paraissait accomplir une mauvaise action; il avait besoin, pour se justifier, de mettre sa touche de romancier. Il écrivit donc sur sa première page: «Il était à peu près dix heures du matin quand l’attention de Charles Bréauté, venu au commissariat de Fontainebleau déclarer la perte de son passeport, fut attirée par l’avis de recherche suivant: Dans l'intérêt d'une enquête diligentée par le Service Régional de Police Judiciaire de Melun, il y a lieu d'identifier la personne décédée représentée sur les photographies suivantes. Personne non identifiée (Reconstruction du visage). IDENTIFICATION DE PERSONNE DÉCÉDÉE. Signalement: femme de type européen, apparemment âgée de plus de 65 ans, taille entre 1,50 m et 1,55 m, corpulence mince, (poids estimé à 40kg), pointure 33/35, cheveux gris. Signe particulier : présente une arthrose déformante aux doigts des pieds. Dentition: absence totale de dentition (port probable d'un dentier). Objet: un médaillon en or en forme de cœur pouvant s’ouvrir contenant des cheveux.»

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05 octobre 2006

Comment s'écrivent les récits

Commencer un roman est chose relativement facile, il avait suffi à Marc Hodges de consulter le fichier des personnes disparues pour y trouver sa première page. Plus difficile est de le poursuivre car l’écriture, même si elle est totalement imaginaire et ne repose sur rien de réel, dans la mesure où elle vise une certaine ampleur, implique une construction: il faut des lieux, des personnages, des actions… il faut entre les lieux et les personnages une logique qui —même si elle s’éloigne totalement de l’histoire, de l’actualité ou de la vie réelle— impose ses contraintes propres.

Marc Hodges avait pris ainsi l’habitude de se créer des obligations, pas vraiment des contraintes, plutôt des décisions qui ne relevaient pas vraiment de sa responsabilité. C’est ainsi parce qu’il travaillait sur La Disparition du Général Proust, récit dans lequel sa règle était que tous les personnages venaient de La recherche du temps perdu, qu’il avait décidé de tirer au sort l’un d’entre eux pour sa nouvelle histoire policière. Le sort lui attribua Albertine. Il chercha alors sur Internet —avec un quelconque moteur de recherche— «albertine généalogie» et parmi les 32100 sites proposés, en choisit un au hasard: il tomba sur une certaine Albertine Mollet qui s’était mariée à Seclin en 1711 à un certain Ferdinand Fourure. Ce qui lui convenait très bien. Il avait trouvé le nom de sa commissaire. Il ignorait alors que c’était effectivement celui de la commissaire de Fontainebleau mais le hasard, qui fait se rencontrer ou non un fer à repasser tombant d’une fenêtre et un crâne, est un phénomène insaisissable à l’esprit humain.

De même —mais de cela il n’avait pas conscience— si le cadavre de la vieille dame l’avait intéressé au point qu’il se mette à écrire un livre sur elle, c’est parce que la grotte où il avait été découvert, était proche de l’hippodrome or, l’année d’avant, à la même date, il avait achevé un de ses récits intitulé Lucienne (autre personnage de La disparition du Général Proust) qui lui avait, en partie, été inspiré par ce lieu. Les événements s’enroulent ainsi les uns dans les autres et les esprits qui se croient les plus libres n’ont souvent pas conscience d’être pris dans la spire d’une tornade. Marc Hodges ne se doutait pas dans quoi il venait d’être pris.

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10 octobre 2006

Comment écrire un roman

Marc Hodges avait décidé de faire de son nouveau roman —qu’il intitulerait «Le cadavre de la grotte d’Arnette»— ce que les journalistes ne manqueraient pas d’appeler «une grande fresque sociale» —c’est d’ailleurs ce qu’indiquerait le prière d’insérer envoyé par son futur éditeur à tous les journaux d’Europe— dans laquelle il décrirait la situation psychologique et matérielle de son époque montrant comment on était passé de quelque chose comme une pureté naïve combattante des années 60 à ce qu’il appellerait «l’intégration biologique de la libre entreprise», c’est-à-dire l’installation sournoise dans les motivations inconscientes de chacun de la nécessité de la concurrence et, corrélativement, de celle «de se vendre».

Ça, bien sûr, c’était le discours de présentation —celui qu’il tiendrait dans les interviews auxquels il serait soumis et, notamment, à la télévision (enfin ça dépendrait de l’émission: dans une émission de variété, il faudrait présenter cette analyse de façon plus légère, au travers d’anecdotes par exemple…)— le reste était à écrire. Mais ça ne devrait pas être trop difficile: il n’avait qu’à regarder autour de lui et choisir ses modèles parmi les personnes réelles qu’il connaissait, mélangeant les traits des uns et des autres pour les rendre relativement méconnaissable —quoique un peu de «roman à clefs» n’était pas pour lui déplaire (il faudrait alors choisir des personnes assez connues pour que les clefs ne soient pas trop difficiles à déchiffrer). Pour le reste, une bonne ligne fictionnelle: au départ un cadavre étrangement «égaré» dans une fausse grotte d’une forêt des plus civilisée (un peu de psychanalyse sauvage: la régression, le criminel signait ainsi un rapport au fœtus intéressant); une vielle dame (représentation d’innocence et de gentillesse: il faudrait renverser cette image au cours du récit): on découvrirait que cette vieille dame était en fait une «grande dame», la seule héritière d’une dynastie éteinte avec elle, (quelque chose comme les De Suze ou les Guermantes —enfin un nom à trouver qui sonnerait aristocratique—). Cette vieille dame était à la tête d’une fortune non néligeable… plutôt elle détenait des secrets redoutables… plutôt elle avait recueilli des correspondances privées de personnalités internationales… Il affinerait au fur et à mesure de l’écriture. En tous cas, la situation sociale et politique de cette vieille grande dame (au départ un cadavre quelconque) lancerait le roman sur une trame de roman policier, ce qui assurerait le suspense. C’est sur ce suspense que se déroulerait la description sociale… Tout cela s’annonçait plutôt bien.

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13 octobre 2006

Hodges cherche une piste

Bien décidé à écrire rapidement son roman —il était dans une phase difficile et, pour lui accorder une maigre avance, son éditeur demandait qu’il lui envoie les cinquantes premières pages du manuscrit— Marc Hodges avait commencé son enquête. Tout d’abord, comme à son habitude, il avait fréquenté les cafés. Le petit village de Recloses n’en ayant aucun, il s’était contenté de ceux de Fontainebleau susceptibles de diffuser les informations locales et donc, essentiellement des quatre installés autour de la place du marché. Ainsi, au café des Halles, il avait offert à boire à l’inspecteur Mollé —en dehors du service bien entendu— et l’avait longuement incité —Mollé adoptant l’air inspiré d’un chef d’orchestre inspiré— à parler de l’affaire. Mais comme ce dernier ne savait rien de plus que ce qui était paru dans la presse, ses révélations n’étaient rien d’autre que des intuitions personnelles; or sa carrière ne plaidait guère en faveur de leur caractère exceptionnel. «C’est encore un coup des braconniers, comme en 74, la vieille devait se balader, elle a vu ce qu’elle ne devait pas voir…» «Mais», objecte Hodges, «elle n’a pas été tuée d’un coup de fusil…» «C’est vrai… pas besoin… une vieille comme ça c’est fragile…» «Il semble qu’elle n’ait pas été tuée sur place…» «Paraît… faudra encore le prouver…» Hodges comprit que Mollé, malgré la hauteur de ses sous-entendus, ne savait rien. Sa tournée des bistrots lui coûta près de trente euros et ne lui rapporta rien: personne ne savait rien de sérieux… ragots, ragots, ragots…

Il décida d’aller visiter les lieux où avait été trouvé le cadavre. Un matin, dès que le soleil fut levé, il mit de bonnes chaussures de marche, alla garer près de l’hippodrome de la Solle et suivit les balises du sentier de randonnée. Il ne tarda pas à atteindre l’abri sous roche pompeusement baptisé «grotte»: un triple ruban de plastique à bandes rouges et blanches en interdisait l’accès; un avis indiquait «accès interdit jusqu’à nouvel ordre». Rien de spectaculaire: de nombreuses traces de pas entourant les rochers imprimées dans le sable montraient que le lieu avait été un objet de visite intense et qu’il n’y aurait certainement aucun indice important à découvrir à l’extérieur. Quant à l’intérieur, la police s’en était certainement occupée et elle devait être mieux équipée que lui… Hodges s’éloigna un peu, s’assit sur un rocher pour avoir une vue d’ensemble: il lui fallait s’imprégner du décor, il voulait se mettre à la place du ou des meurtriers, comprendre pourquoi ils avaient choisi ce lieu si touristique. Il but une longue goulée de la bouteille d’eau minérale qu’il avait emportée dans son sac à dos, grignota une barre de chocolat… Le temps était humide, l’air semblait empli d’eau, des odeurs de champignon et de bois pourrissants lui donnaient une épaisseur certaine. Aux alentours du sentier de hautes fougères rendaient la marche difficile: le meurtrier n’avait pu venir que par le sentier en portant son cadavre. Sinon, il aurait laissé des traces remarquables dans le sable de gré toujours mouillé du sentier. Or, semblait-il, personne n’avait remarqué rien de tel. Dans ce cas, il n’avait pu qu’emprunter la portion de sentier la plus proche de la route nationale, quelques centaines de mètres tout au plus. Marc Hodges décida d’inspecter soigneusement ce trajet. Il sortit son appareil photo numérique, prit une série de clichés de la grotte, et recommença très lentement sa marche.

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23 octobre 2006

La littérature peut tout

Retour à la maison, une nuit de sommeil et de pensées enchevêtrées comme cordes nouées. Trop de réflexions et de bifurcations. Trop de coïncidences et de relations. Il ne pouvait penser à autre chose: trop de coïncidences. Marc échafaudait hypothèses sur hypothèses: la grotte d’Arnette et son cadavre, à droite celui d’une mésange noire, à gauche celui d’une mésange charbonnière. Deux points équidistants de la grotte traçant une droite. Toutes deux dans un papier de soie, la première avec le tétragramme Yi Jing 56, la seconde avec le tétragramme Yi Jing 58. Toutes deux enveloppées enfin dans un mouchoir de batiste et mises en évidence dans l’anfractuosité d’un bloc de gré. Marc Hodges avait déchiffré ce signe. Ce signe était évident. Mais pour un signe déchiffré, combien devaient rester invisibles? Combien pouvait-il y en avoir qu’il n’avait su repérer dans l’enchevêtrement des branches, parce qu’il n’avait pas regardé à la bonne hauteur, parce qu’il cherchait des points blancs et qu’ils étaient faits d’une autre couleur, d’une autre matière? Combien de signes non interprétés dans la multitude de ceux de la nature. Par exemple, deux mésanges… une noire, l’autre charbonnière… du noir, enveloppé dans du blanc. Des mésanges, des «mauvais anges». Fallait-il lire cela aussi?… Et quel était le rapport avec le cadavre de la vieille dame? Il savait maintenant qu’elle s’appelait Gallardon, qu’elle avait été exhumée du cimetière de Recloses. Recloses n’était-il pas sur la ligne tracée par les cadavres dans la forêt? Il fallait vérifier…

Mais qui, pourquoi s’était amusé à fabriquer des signes aussi peu évidents, aussi ténus, presque invisibles? Et à destination de qui? S’agissait-il d’un jeu comme ceux auxquels il avait participé un moment? D’autre chose? D’un complot? De messages clandestins comme ceux qu’il avait un temps été amené à créer ou lire? C’était bien compliqué… Ça ressemblait à une histoire de fous… En tous cas, son hypothèse de crime bourgeois était maintenant bien malmenée et s’il voulait écrire un roman social, il lui faudrait trouver autre chose. Quoique… Après tout le social se glissait partout, il suffisait que le maniaque qui accomplissait ces rites mortuaires soit un individu brisé par la mondialisation par exemple, quelqu’un, comme il y en a tant de nos jours qui, du jour au lendemain, a perdu son statut social. Il verrait bien un cadre supérieur jeté par le PDG de son entreprise parce qu’il lui déplaisait. Il lui déplaisait, tout simplement, rien de plus et qui se trouvait désœuvré et dont l’intelligence jusque là toute au service de son entreprise se trouvait soudain inemployée et qui se créait un jeu inutile uniquement pour l’employer et qui se vengeait ainsi de cette société qui voulait l’ignorer… alors il suffirait de nommer Madame Gallardon Madame de Guermantes, elle aurait été déterrée de Nonville et serait une parente, lointaine, mais parente du PDG… Oui, c’était plausible, du moins dans la fiction, il fallait travailler là-dessus… Tout est possible dans la fiction —comme dans le réel d’ailleurs comme le montrent les faits-divers plus incroyables les uns que les autres—, les personnages peuvent glisser d’un nom à l’autre, emprunter des peaux diverses. L’essentiel n’est que de faire tenir tout cela par la colle de l’écriture.

Marc s’était levé à six heures du matin, son bureau était, comme toujours, encombré d’une couche de cinquante centimètres de relevés bancaires et de lettres de banque non décachetées qu’il ne regardait jamais. Sa façon d’afficher le non-conformisme économique qu’il professait. Le dépôt décanté de son gauchisme… Ça aussi c’était un signe. Tout est signe, suffit de savoir les lire. Il hésitait entre commencer à écrire l’histoire qui prenait déjà forme dans sa tête et retourner à la grotte d’Arnette voir s’il trouvait autre chose: enquête ou invention? Il ne savait plus très bien quel rôle adopter…

01 novembre 2006

Un roman se dessine

Tête pleine de phrases, de mots —hexagrammes, mésanges, meurtre, assassinat…— mais rien qui vaille. Rien qui s’impose. Marc Hodges marche dans le parc sauvage du château de Fontainebleau. Grandes enjambées. Il ne voit rien, n’entend rien. Il est tout entier dans sa tête. La marche pour activer la pompe cardiaque. La marche aveugle comme drogue. Il veut écrire. Sait qu’il va écrire. Son roman est là, il le tient. «l’œil de la caméra survole la forêt, treillis de branches, branchages, vert, verts. L’œil de la caméra est un œil de vautour qui tourne au-dessus d’un cadavre. Des branches, rien que des branches, une texture verte mêlée de jaune et d’ocre, l’œil passe vite sur le paysage. Il tourne. On voit qu’il tourne, les mêmes éléments de décor reviennent. Se rapprochent. Entre les branches, un rocher. Sur le rocher l’ombre d’une aile. Apparaissent des fougères. Des rochers, des blocs rocheux. L’ombre de l’aile tourne sur l’un d’entre eux. Insiste. On devine qu’elle signale un drame…» Ça pourrait être un début. Intéressant de jouer ainsi entre cinéma et roman. «Ce jour-là, le lendemain de l’enterrement d’A.J., Maro Stavros marche à grands pas dans la forêt. Il n’a pas de but précis, se contente de suivre sans y penser, les signes bleus tracés de loin en loin sur les arbres ou les roches. Il pourrait se perdre. il aurait envie de se perdre. Se perdre pour oublier, presser le pus épais de ce chagrin qui l’étouffe, s’éloigner de tout… mais il se contente de suivre sans y penser les stupides petites marques bleues que des individus bien propres sur eux, domptant la sauvagerie naturelle de la forêt pour en faire un parc d’attraction, ont déposé là…» Ça pourrait aussi commencer ainsi. Plus littéraire. Pourquoi Maro Stavros. Il ne le sait pas. Ne se demande même pas pourquoi il ne le sait pas. Ce sont deux mots qui vont bien ensemble, qui sonnent bien. Ça suffit… En tous cas, le roman commence par la découverte du cadavre de la vieille dame dans un abri sous roche de la forêt de Fontainebleau. Comme dans la réalité même si ce n’est pas le fait divers qui l’intéresse en tant que fait divers. Ce qui l’intéresse c’est l’ambiguïté de cette forêt, à la fois sauvage, campagnarde et citadine. Une forêt mutante… et l’idée de ce cadavre de vieille femme en ce lieu, comme si tout avait été fait pour qu’il soit rapidement découvert. C’est déjà une histoire. Quelque chose d’intermédiaire entre le probable et l’improbable, entre le crédible et l’incroyable. Marc sait qu’il tient un bon sujet… Il lui faut marcher, marcher encore pour faire le vide, laisser se déverser le trop plein d’idées qui l’empêchent encore de tracer une trame simple. Décanter, laisser se déposer la lie… Il a l’habitude. Il sait que ça viendra, qu’il suffit de marcher, puis de se mettre à écrire… mais ça c’est une autre histoire.

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