26 octobre 2006
Chez Balpe
Après le corvée de l’Eden 77 —Albertine aurait plutôt pensé à une boîte de nuit qu’à une maison de retraite, mais bon… tout est possible de nos jours— la commissaire était remontée dans sa 307 Peugeot bleu-blanc-rouge, prudemment conduite sur la route ensoleillée de la forêt par le brigadier Jean-Baptiste Santeuil. Direction les maisons voisines de l’adjoint Balpe et du docteur Cottard. Une corvée. Une corvée de plus… Mais pour vivre il fallait bien faire un boulot et celui-là ou un autre! Albertine préfére être celle qui tient la crosse du revolver que celle qui regarde venir les balles; sa famille, modeste, avait toujours privilégié la sécurité au risque et que pouvait-il y avoir de mieux qu’un poste de fonctionnaire…
Des arbres, des arbres, des rayons de soleil entre les arbres. Elle se disait qu’elle préfèrerait faire du VTT mais, bon, c’était comme ça. Il n’est pas toujours possible de choisir. — Regardez moi ce con, éructa Santeuil parce qu’une voiture se dépêchait de prendre le giratoire avant lui, j’ai bien envie de lui donner une leçon! —Laissez tomber, dit Albertine, nous avons autre chose à faire, prenez à droite à travers le parc, ce sera plus rapide! Bien qu’un peu vexé dans sa fierté de pilote, Santeuil obéit.
Des bois, encore des bois, des arbres. C’est pas ce qui manque par ici… Bientôt le quartier des villas huppées, grosses bâtisses prétentieuses —certaines présentaient même des ébauches de tours— construites par la bourgeoisie locale —ou parisienne— à la fin du dix-neuvième siècle. A l’orée de la forêt, une grande maison, très haute, construction compliquée, ailes, renfoncements, toits à multiples facettes… —Balpe habite là, Cottard, juste à côté… dit Albertine en montrant une autre grande maison, style chaumière normande sans chaume, isolée au centre d’un parc où se dessine un terrain de tennis —J’aimerais bien habiter là, dit Santeuil, les mômes auraient de la place pour jouer. —Faut pas rêver, c’est pas dans nos moyens, vous n’avez qu’à jouer au loto… Je n’arrive pas à comprendre comment le bruit de l’un peut gêner l’autre, il y a presque cent mètres entre eux… ajoute-t-elle après un temps de réflexion —Par qui on commence demande Santeuil pressé de rentrer boire un café au commissariat. —Pile ou face… Le brigadier sort une pièce: —pile c’est Balpe, face c’est Cottard. —Ok, pas de probème… —C’est pile… —C’est parti. Ils s’extraient du véhicule, se dirigent vers la maison la plus proche de la forêt. En guise de portail, une grande grille en fer forgé. Sur un pilier un bouton d’appel, au-dessus de leur tête une caméra de vidéosurveillance. —Méfiant le bonhomme, remarque Santeuil. —Il aurait déjà été cambriolé trois fois, dit Albertine… mais j’ai toujours trouvé ces cambriolages bizarres… —Ça fait marcher les assurances!… —On peut dire ça. Elle sonne. Silence, la maison est loin. Elle ressonne. Attente. Puis une voix dans l’interphone. Voix de femme: —C’est pour quoi? —Commissaire Mollet, Monsieur Balpe a téléphoné ce matin au commissariat pour une plainte… —Je vais voir s’il peut vous recevoir. Attente. Attente. Puis: —vous pouvez entrer. Déclic métallique, la grille s’ouvre lentement. Ils entrent dans le parc, s’avancent vers le perron de la maison. La porte s’ouvre, un homme assez raide, la quarantaine, bouc et petite moustache, main droite dans la poche de son pantalon, ouvre la porte, ton mondain, presque hautain. Pour paraître naturel, il lui faudrait un chapeau haut de forme, je ne sais pas ce qui me déplaît en ce bonhomme, mais il y a quelque chose qui me déplaît: —Bonjour commissaire, je vous attendais… dit Balpe, en s’effaçant pour laisser les policiers entrer.
28 octobre 2006
Chez le docteur Cottard
La visite chez Jean-Pierre Balpe n’avait pas duré longtemps, il les avait fait entrer dans le hall luxueux mais peu éclairé de sa maison décoré de toiles sombres et inquiétantes qui la mettaient mal à l’aise, mais il ne les avait pas invités à aller plus loin; il avait débité son chapelet de plaintes: les enfants du docteur Docteur Cottard, —un psychiatre qui ferait bien de s’occuper de sa progéniture— étaient bruyants, sans gêne, ils écoutaient de la musique à deux heures du matin toutes fenêtres ouvertes, réparaient leurs quads et leurs scooters dans le parc en faisant hurler les moteurs, se promenaient nus au vu et au su de tout le monde… etc. Quelques minutes ce récriminations. Il voulait porter plainte. Sans le brusquer, elle le découragea: il n’avait aucune preuve de ce qu’il avançait. La prochaine fois, il faudrait appeler un huissier pour mesurer les décibels ou prendre des photos pour prouver ses dires, mais là il n’avait aucun élément solide. Elle le croyait sur paroles, bien sûr, mais ça ne suffirait pas devant un tribunal, elle promettait d’aller immédiatement rendre visite au docteur et lui parler… Balpe semblait furieux, il la regardait comme s’il voulait la détruire: le bonhomme ne lui plaisait pas, il y avait en lui trop de haine rentrée, quelque chose qui le dominait et qu’elle ressentait comme une agression. Elle prit congé: elle allait immédiatement chez le docteur Cottard. Elle l’appellerait ensuite pour lui dire ses récations. Peut-être d’ailleurs pouvait-il venir avec elle, parler directement est souvent la meilleure façon de désamorcer les conflits. Il refusa. Sèchement. Il n’allait pas s’abaisser à discuter avec ces gens-là, des nouveaux riches, des parvenus. Sa maison était une maison de famille, produit du labeur d’une longue lignée de magistrats, il y avait déjà un Balpe au parlement de Bretagne en 1726. Pas comme ses voisins qui sortaient d’on ne savait où, faisaient fortune en exploitant la détresse humaine… Rien à obtenir de ce côté-là donc. Albertine Mollet salua et sortit. Elle vit que Balpe restait sur son perron à l’observer…
Elle alla sonner à la maison voisine. C’était une grande maison, plutôt moderne, un manoir normand plutôt qu’une chaumière, au milieu d’un parc assez vaste où poussaient de grands chênes: sans doute un terrain pris récemment sur la forêt. Elle sonna, le portail s’ouvrit. Elle entra et vit, depuis la maison, venir une jeune femme noire vêtue d’un élégant tailleur gris: —Léna Matouche, dit cette jeune femme en lui tendant la main, je suis l’assistante du docteur Cottard. Il vous prie de l’excuser mais il est en ce moment avec un client assez perturbé et préfèrerait ne pas être dérangé… —Je ne veux pas spécialement voir le Docteur, dit Albertine… mais peut-être sa femme est là? —Hélas, madame Cottard dirige une entreprise de cosmétique et ne rentre que tard le soir. —il faut pourtant que je vois l’un ou l’autre, sinon je vais être obligée de les convoquer au commissariat… Albertine Mollet n’avait aucune envie de convoquer qui que ce soit, mais elle savait que Balpe l’observait de son perron et ne voulait pas repartir ainsi. —Entrez, dit Léna, suivez-moi… Je vais voir ce que je peux faire. Comme Albertine se dirigeait vers une salle d’attente où attendaient un jeune homme, —Pas ici, dit-elle, venez… elle les fit entrer tous deux dans un grand salon meublé, design italien, clair, un mur entièrement vitré donnant sur le parc privé. Albertine vit qu’il y avait tennis et piscine. Elle se sentait vaguement blessée par tout ce luxe, par l’obligation où elle se trouvait d’être au service de gens qui devaient gagner cent fois plus qu’elle; bien que respectant l’ordre et une nécessaire hiérarchie sociale, elle avait du mal à ne pas ressentir jalousie et amertume devant tant de confort. Léna Matouche revint: —Si vous pouvez patienter quelques minutes, le Docteur va venir vous voir… Que faire d’autre? Albertine n’était pas en situation de refuser —Demandez-lui de ne pas trop tarder, dit-elle dans un sursaut dérisoire d’autorité. —Ne vous inquiétez pas, affirma Léna, c’est un homme très précis… Puis elle ajouta: puis-je vous offrir quelque chose?
08 novembre 2006
Marie-Gineste Cottard
La visite chez les Cottard est un échec. Évelyne et Santeuil n’ont rien appris de plus sur l’adolescent qu’ils recherchent. Le Docteur Cottard n’était pas là. Du moins c’est ce que leur a affirmé la dénommée Léna Matouche, il serait à Nicosie, participerait à un colloque international sur «les séquelles traumatiques post 1984». Il ne reviendrait pas avant une bonne dizaine de jours. Mais… s’ils avaient une question particulière, elle pouvait les renseigner, elle s’occupait de beaucoup de choses dans la maison et… —Non, non, avait dit Santeuil, nous voulons parler à quelqu’un de la famille, n’y a-t-il personne en ce moment? —Madame… —Pouvez-vous demander à Mme Cottard de nous recevoir? —Bien sûr, bien sûr, je vais voir… Léna avait disparu par une porte… Quelques minutes d’attente dans le hall. Santeuil envisage d’entrer dans le bureau du Docteur: —Je vais y aller. S’il y a un problème, je dirai que je cherchais les toilettes… —Ok… Je te couvre… Trop tard, Léna Matouche revient. La précède une merveilleuse jeune femme blonde, cheveux tombant sur les épaules, léger tailleur de coton blanc (pantalon et boléro sur une chemise brodée), collier de diamant — plutôt impressionnant — scintillant au cou. D’un ton timide et simple, et un air d’un ton d’autant plus appris qu’il voulait paraître naturel, elle demande avec une douceur réservée : —Marie Gineste Cottard… Que puis-je faire pour vous aider? —Pouvons-nous vous parler quelques secondes? —Bien entendu… Santeuil est ennuyé de devoir insister : —Je préfèrerais que nous soyons seuls avec vous. Les yeux de Marie Gineste Cottard s’ouvrent légèrement montrant sa surprise; Évelyne Puget ne peut s’empêcher de penser qu’elle joue un rôle, elle ne sait pourquoi quelque chose ne va pas dans cette mise en scène bourgeoise trop bien réglée. Santeuil espère que Mme Cottard va les emmener dans le bureau de son mari mais non, elle les entraîne au salon et, avant de refermer la porte sur eux : —Vous prendrez bien quelque chose? —Jamais pendant le service, réplique Santeuil péremptoire.
Ils lui ont montré le portrait-robot mais elle ne le reconnaît pas, ne sait rien. Cet adolescent n’évoque rien pour elle. Elle est désolée, elle aimerait bien les aider. Peut-être si elle savait pourquoi ils lui demandaient cela… Ils ne peuvent pas le dire, c’est une enquête en cours, etc… Bref ils n’ont pu que prendre congé, se retrouvent dans la rue devant leur voiture de service, des oiseaux chantent dans les arbres, la rue, bordée de ses quelques villas luxueuse, est calme, champêtre, rassurante, difficile d’imaginer que quelque chose de répréhensible puisse avoir lieu dans un tel cadre, un hors-monde: —Et maintenant demande Évelyne? —Je suis sûr d’avoir vu cette photo chez eux, mais nous n’avons aucune raison d’insister… Ils sont bien capables d’avoir un avocat!… Combien ont-ils d’enfants, demande Évelyne… —Bonne question… —En tous cas, plusieurs… la dernière fois il m’a parlé de ses enfants! —Il est quatre heures, remarque Santeuil, il se peut que l’un ou l’autre revienne de son école… On pourrait se planquer à la lisière de la forêt et voir ce qui se passe? —Ok, dit Évelyne, ça marche…
Ils montent dans leur véhicule mais, feignant de partir, font le tour du quartier pour revenir se dissimuler dans un sentier, derrière un buisson d’où ils peuvent observer l’entrée de la villa Cottard.
24 novembre 2006
Délation
Ça ne pouvait pas durer comme ça —le récit lui-même risquerait de traîner en longueur, ce qui n’est pas bon pour le moral des lecteurs…— Évelyne décide une fois de plus d’essayer de reprendre les choses en main. Mais comment faire? Elle ne peut pas planquer plusieurs jours devant les Cottard, elle ne peut pas faire une enquête officielle, elle ne peut pas aller à Chypre… Elle réfléchit, réfléchit, n’en dort pas, ne pense qu’à ça. Elle est obsédée par ce problème, ses enfants, son mari la trouvent absente, lui demandent ce qui ne va pas: elle les rabroue, trouve des prétextes, les accuse d’un tas de comportements et d’actions anodins censés justifier son énervement. Au commissariat, elle est absente, se fait réprimander, ses collègues les plus amicaux lui demandent ce qu’elle a. Elle n’a rien… et puis ça ne les regarde pas. Qu’on lui foute la paix! Plusieurs jours comme ça. Évelyne devient infernale. Le travail de sa pensée, lent, rendu plus lent encore par l’urgence où elle se trouvait, finit par produire à peu près tous les effets possibles, par conséquent aussi ceux que l’on aurait pu croire les moins productifs puis, un matin, alléluia, l’idée, l’illumination: Balpe… Elle se souvient de Balpe. Elle se souvient de cet individu précieux et hautain aux cheveux gris frisés encore abondants, front ovale, yeux verts… ce voisin des Cottard, promenant son chien avec l’élégance d’un aristocrate fin de siècle qui n’avait pas hésité à l’aborder pour leur offrir ses services alors qu’ils essayaient de repérer Théo. Elle se souvient qu’il leu en avait dit plus qu’il ne leur demandait et semblait enchanter de fournir des informations sur les habitants de la maison mitoyenne à la sienne. Discrètement, elle lui téléphone: —M. Balpe? —lui-même… —agent Puget. Vous vous souvenez certainement de moi, vous m’avez parlé alors que je surveillais la maison des Cottard… —Oui, bien sûr… Attente prudente à l’autre bout du fil. En tous cas, il n’a pas réagi de façon agressive… —Voilà… Je me demandais si vous pourriez m’aider… Rien de très important mais…—Mais?… —Sauriez-vous quand le fils de vos voisins, les Cottard, rentre de vacances? Silence… Comme si Balpe réfléchissait. Elle l’imagine en train de se demander si sa position bourgeoise lui permet de se livrer à quelques confidences. Elle l’entend prendre sa respiration… —C’est-à-dire… —Oui!… Vous faciliteriez beaucoup mon travail… Réticences…— Enfin?… Pourquoi avez-vous besoin de cette information? Embarras. Évelyne réfléchit mais il lui faut réfléchir vite… —Vous avez porté plainte contre eux… Indignation, voix soudain plus ferme… —Je n’ai pas porté plainte, j’ai simplement signalé un tapage nocturne… —Oui, oui… vous avez raison, vous avez tout à fait raison, je n’aurais pas dû dire ça… Enfin, j’aimerais lui parler pour… Hésitations… Elle pense vite, s’imagine une histoire… — A vous je peux le dire, une affaire de joint… — De joint? —De haschich si vous préférez. — Il prend du haschich?—On nous a dit que oui, mais on n’a pas de preuves, alors je voudrais le voir discrètement, sans alerter ses parents. Vous comprenez, c’est assez délicat et… — Je comprends. Écoutez… je crois que ma bonne m’a dit qu’il rentrait demain mais… je n’en suis pas sûr. En tous cas, ne dites pas que c’est moi qui vous l’ai dit, je démentirais! —Non, non, ne vous inquiétez pas, je serai discrète. En tous cas, merci pour ce renseignement. —De rien. Il a raccroché.
02 janvier 2007
Théo Cottard a disparu
Le Docteur Cottard. Monsieur le Docteur Cottard en majesté. Indigné, furieux, stupéfait, bafoué, déchaîné, surexcité, hargneux, rageur… Monsieur le Docteur Cottard: ce n’est pas possible, il est inadmissible que dans une ville comme la nôtre de telles choses se produisent, j’en parlerai à mon ami le Préfet, s’il le faut j’alerterai plus haut, plus haut encore je connais beaucoup de monde vous savez, j’ai des amis, beaucoup d’amis, ça ne se passera pas comme ça… Albertine Mollet laisse monter la marée, elle ne peut rien contre le flux, elle attend, espère le reflux, le repos, la détente. Elle ne comprend rien et ça continue: dans notre ville, devant chez moi en plus, on n’est plus protégé, on ne sait plus que faire, bientôt il faudra faire appel à des gardes privés comme dans n’importe lequel des pays de sauvages, à quoi servez-vous, je vous le demande, à quoi servez-vous… Albertine se lance: Excusez-moi, mais… pourriez-vous… Peine perdue, ça ne sert qu’à relancer le flot: je sais, je sais, vous allez dire que vous faites ce que vous pouvez, que vous n’avez pas assez de monde, que la vie devient de plus en plus difficile, violente, violente, avec tous ces jeunes incultes, désœuvrés, perdus, abandonnés, pas possible, pas possible, je ne me laisserai pas avoir par de bonnes paroles…
Diversion bienvenue, le téléphone sonne. Albertine décroche: allo, oui… bon d’accord… on verra ça plus tard… un appel sans intérêt sinon qu’il fait taire le docteur soudain sans interlocuteur. Albertine en profite pour attaquer à son tour avant même de reposer le combiné sur son socle: Bon, si vous me disiez pourquoi vous êtes ici.
Cottard semble désarçonné: vous ne savez pas, on ne vous a rien dit? Albertine: Non… Expliquez-moi… Cottard retombe comme us soufflet sorti d’un four: c’est mon fils. — Votre fils? — Théo, je crois que vous le connaissez… — Non… — Pourtant des agents sont venus l’interroger il y a quelques jours mais il était à Chypre… — Je ne le connais pas, qu’a-t-il fait? — Rien… rien, il n’a rien fait… C’est à lui que quelqu’un a fait quelque chose… — Excusez-moi mais vous êtes psychanalyste, vous devez pouvoir vous calmer et m’expliquer simplement, depuis le début, ce qui vous amène, pourquoi vous vouliez me voir… — On l’a enlevé… — Qui… — Théo, mon plus jeune fils, je viens de vous le dire, on l’a enlevé, devant chez moi…
Manquait plus que ça se dit Albertine, décidément ce métier n’est pas fait pour moi, je ferais mieux de vendre des chouchous sur une plage du Languedoc ou des sucreries à la garde de Marseille. Au moins j’aurais le soleil. Elle adopte son sourire le plus compatissant, appelle le petit Winterhalter: — Bon, dit-elle, vous allez nous expliquer tout cela calmement, nous allons tout noter et faire ce qu’il faut faire. Winterhalter tend un verre d’eau au docteur.
Cottard boit une gorgée, respire profondément: — D’accord, voilà…
03 janvier 2007
Confusion d'Évelyne
Évelyne, dans la cabine réservée au planton est de garde au commissariat, elle lit le journal du jour, Le parisien: «Les femmes et la tentation Ségolène, les femmes entendent donner de la voix en 2007, le succès de Ségolène Royal s’explique-t-il parce qu’elle est une femme…». En ce qui la concerne, elle aurait plutôt un penchant pour Marie-Georges Buffet ou même Arlette Laguiller même si ces choix peuvent sembler en contradiction avec son métier de policière mais elle en a de plus en plus marre des mecs… Ou des femmes qui se comportent comme des mecs. Au fond, elle est en train de se demander pourquoi elle voterait puisque ça ne change jamais rien, elle rêve lentement sur ce thème, entre rêve et rêvasserie, elle ne réfléchit pas vraiment, se laisse languidement porter par cette pensée quand Cottard entre en trombe dans le commissariat. Il est furieux, hurle: «Je veux voir le commissaire, tout de suite…». Évelyne a un moment de panique, se demande que faire, elle se revoit en train de faire calmement l’amour avec le petit Théo, de guider sa maladresse, de lui mordiller tout doucement son jeune sexe bien raide aux poils rares, de le guider vers le sien tout en caressant sa peau de velours, elle se laisse dévorer de baiser maladroits, pétrir par des mains impatientes mais ce n’est pas le moment, les exigences de Cottard la tirent d’une rêverie bien agréable, peut-être d’autant plus agréable qu’elle est accompagnée d’un léger remord, juste assez pour donner un peu de nouveauté et de piment à l’acte d’amour: «J’exige de voir le commissaire…» Évelyne se ressaisit: «Je vais voir si elle peut vous recevoir…» «Elle n’a pas le choix, elle doit me recevoir. Si elle est là elle doit me recevoir…» Évelyne songe bien un moment à mentir pour se protéger mais Cottard a fait tant de bruit que son mensonge serait inutile, la commissaire Mollet est bien là…
En tous cas, Cottard ne semble pas la soupçonner, s’il vient se plaindre, comme il est probable, du dépucelage un peu hâtif de son fils, il ne sait certainement pas qu’elle en est responsable ou, plus probable encore, il ne fait aucun lien entre le nom que lui a peut-être livré son fils et la personne qu’il a devant lui. Elle interpelle le jeune Winterhalter qui passe: «Dis au commissaire que Monsieur le Docteur Cottard aimerait être reçu…» Tristan frappe à la porte du bureau de la commissaire, entre. Cottard ne tient pas en place, il tambourine de ses doigts la banque du bureau, triture un crayon, rumine: «Ça ne se passera pas comme ça… On me connaît mal, on verra bien ce qu’on va voir…» Évelyne ne sait ni que faire, ni que dire, ne fait rien, fait semblant de s’intéresser aux femmes politiques mais en fait elle ne lit rien. La menace qui pèse sur sa tête est redoutable et, en même temps, elle ravive le plaisir qu’elle a éprouvé avec Théo, ne peut s’empêcher de penser que, malgré les risques, elle recommencerait bien. Elle ne peut s’empêcher de fermer les yeux, sent encore les mains de l’adolescent sur sa poitrine, le goût d’amande de son sexe dans sa bouche, sa… La porte s’ouvre, le Docteur Cottard se précipite, la porte se ferme. Elle entend les hurlements de Cottard sans pouvoir comprendre ce qu’il dit.
Évelyne se demande si elle se suicide tout de suite ou si elle attend… De toutes façons, elle sait qu’elle n’aura pas le courage de se suicider. Alors…
06 janvier 2007
Une autre lettre anonyme
Cottard ne s’est pas assis. Il hurle:
«il faut agir… et agir vite». Albertine Mollet s’efforce de le calmer «Calmez-vous… calmez-vous… expliquez-vous d’abord si vous voulez que
nous puissions faire quelque chose…» Cottard respire profondément,
ferme les yeux, les ouvre. Albertine lui montre un siège en face de son
bureau: «Asseyez-vous… asseyez-vous et expliquez moi». Cottard
s’assied, se replie sur lui-même prenant quelques secondes une position
vaguement fœtale. Puis il se déplie, regarde la commissaire, prend dans
la poste intérieure de sa veste une feuille de papier qu’il tend à
Albertine: «Voyez vous-même!» Il attend.
Albertine prend la
feuille, l’examine attentivement: une feuille de papier à lettre
classique sans filigrane, 21 x 29,7, blanche, un peu sale, un peu
froissée-défroissée, des cernes grisâtres montrent qu’elle est restée
un temps dans un lieu humide et sale, peut-être même qu’elle a été
mouillée. Des plissures révèlent qu’elle a été pliée en trois dans le
sens de la largeur, peut-être pour être glissée dans une enveloppe au
format allongé, dans le haut de la feuille quelques traces de gomme
laissent penser qu’elle a été détachée d’un bloc de papier à lettres?
Rien de remarquable.
Cottard s’impatiente: «Lisez, mais lisez
donc» Elle dit: «Je fais mon métier comme je l’entend» Il se tait,
soupire, appuie ses coudes sur ses genoux, prend sa tête dans ses
mains, ferme les yeux. Elle ouvre la feuille de papier, reconnaît
immédiatement le procédé des lettres anonymes précédentes, le message
est fait de mots découpés dans un journal quelconque et collées. Elle
pense : trouver le journal… Elle lit:
«Théo avait besoin d’une
leçon. Je la lui ai donnée. Cherchez au cœur de la forêt le centre de
l’hexagramme 63. Dans quelques jours il sera mort.» Le texte est signé
d’un mot composé de lettres de couleurs collées une à une: «ERYCHSISTON».
Albertine lève la tête, regarde le Docteur
Cottard. Il la regarde. Ses yeux sont suppliants. Ne sachant que dire,
elle examine à nouveau la lettre.
03 juin 2008
Léna Matoute
Les personnages de fiction mènent des vies étranges, alors que quelques uns d’entre eux sont dans la pleine lumière des phrases, d’autres ne sont que des mots (parfois même sans nom) dont les apparitions ont la brièveté de l’éclair: ils sont là dans l’univers compact des évocations, n’y sont plus comme s’ils n’avaient jamais eu la moindre consistance. Cependant, la fiction n’a d’intérêt que si elle se trahit, ne respecte pas elle-même ce qui sembleraient être les règles qu’elle se serait données: certaines de ces apparitions apparemment condamnées par la linéarité déplorable du récit, son impossibilité à traiter de la simultanéité, sont trompeuses, l’être de mots qu’elles évoquent mène sa vie souterraine, creuse son tunnel de taupe, susceptible un moment ou l’autre de ressurgir ici ou là dans le paysage du texte dont il modifie instantanément toute l'apparence antérieure.
Lire est faire des boucles, comme dans une spirale ascendante, progresser en revenant sans cesse sur ses pas.
Il y a ainsi dans cette histoire de nombreux personnages qui semblent avoir été oubliés et ne devoir plus être pris en compte, mais… qu’en savons-nous? La vie de chacun d’entre eux n’a-t-elle pas suivi sa trajectoire pendant qu’étaient évoquées celles des autres?
Ainsi, Léa Matoute, l’assistante du Docteur Cottard, est-il si indifférent, à cette étape du récit, de savoir qu’elle continuait à évoluer dans l’ombre de la famille?
Léa Matoute a toute la superbe de ses trente cinq ans, toute l’assurance d’une jeune diplômée moderne qui voit s’ouvrir devant elle une vie harmonieuse et pleine. Si elle ne s’est jamais intéressée — autrement que par nécessité professionnelle — aux cinquante six ans du Docteur Cottard, elle n’a pas été insensible au charme romantique, même si parfois exagérément ténébreux d’Arthur, l’aîné de la famille. A dix huit ans, il lui est vite apparu comme une proie facile qu’elle n’a pas hésité à saisir. Léa aime l’amour, plus exactement même, si elle ne recherche pas l’engluement dans des sentiments par trop exigeants, elle aime séduire, faire l’amour, posséder… Arthur s’est laissé faire sans trop de scrupules et si elle ne l’a pas vraiment initié au plaisir physique, elle lui a, dans ce domaine, ouvert des perspectives d’autant plus larges qu’elle prouvait, par ses actes, accessoirement par ses paroles, qu’elle ne demanderait rien d’autre, lui offrant ces «divertissements» profonds si nécessaires à la mise en état de veille des interrogations métaphysiques qui l’assaillent sans cesse.
11 juillet 2008
Mise au point
Complications, complications, la vie et les récits de la vie ne sont jamais choses simples. Pour les lecteurs qui n’auraient pas suivi, ou se seraient perdus en route, ou ne feraient qu’arriver (d’autres hypothèses sont aussi possibles) voici, avant les touffeurs de l’été, un petit pense bête…
Pendant qu’Albertine Mollet (âgée de 32 ans), dans la réalité, essaie de résoudre une série d’incidents plus ou moins criminels qui se sont produits dans sa petite ville de Fontainebleau généralement tranquille, son équivalent dans la fiction de Marc Hodges (née en 1976), Albertine Schwilk est persuadée que ces incidents ont pour origine les mafias chinoises et se lance dans une enquête en ce sens.
Les deux frères d’Albertine Mollet (23 et18 ans); pas plus que sa sœur (âgée de 25 ans); pas plus que son père (56 ans, ingénieur des Ponts et chaussées) ou que sa mère (54 ans, institutrice) ne joue pour l’instant aucun rôle mais, puisqu’ils ont été nommés, ils doivent fatalement intervenir à un moment ou un autre. Son mari, prénommé Rango, (32 ans), professeur indépendant de philosophie, s’efforce lui de trouver des élèves, fait du vélo et possède, ce qui inquiète beaucoup son Albertine, une clef USB remplie de photos plus ou moins pédophiles. Leurs deux enfants, Kevin (4 ans) et Karcher (22 mois) ne sont pour l’instant concernés en rien par les péripéties erotico-policières de leurs parents..
Évelyne Puget, elle, a 33 ans, un mari plombier, Franck, à peine plus âgé qu’elle et deux filles, Marion (18 mois) et Candie (4 ans et demi), ayant commis la faute originelle de ne pas remettre à temps les lettres anonymes à sa chef, la commissaire Mollet, elle court après les événements pour essayer de s’en sortir. Il faut dire qu’elle est assez maladroite. Elle a dépucelé le porteur des lettres, Théo Cottard (15 ans) dans l’espoir de le faire parler puis a trouvé son rôle d’initiatrice très intéressant et ne sait plus trop que faire. Pas plus d’ailleurs que Théo qui lui-même semble embarqué dans d’étranges aventures.
Léna Matoute, assistante du docteur Cottard (35 ans), jeune, élégante, érotomane, est la maîtresse secrète du jeune Arthur Cottard (18 ans), frère de Théo.
Dans la famille Cottard, reste la mère (49 ans, diplômée d’HEC), Marie-Gineste qui dirige une entreprise de cosmétique, tout en étant première adjointe à la mairie à Recloses), ce qui lui laisse peu de temps à consacrer à sa famille tout comme le père d’ailleurs, le Dr Jérôme Cottard, psychanalyste, (56 ans) qui a pourtant embauché une détective, Becky Turner, (alias Cindy Stillman) pour surveiller les activités qu’il juge inquiétantes de son plus jeune fils.
Les agents de police, Robert Santeuil, Julien Morelet, (près de la retraite), Julien Bergotte, Tristan Winterhalter font, sans enthousiasme, leur métier d’agents de la force publique. Cependant ils sont aussi otages des récits.
Le punk gothique s’appelle Geronimo Trevino, on ne sait pas encore ce qu’il fait là, mais il fait, de même qu’un certain nombre de chinois, de touristes et de vieilles dames. Tout ça gravite dans le même univers même si parfois on se demande bien pourquoi mais… toute littérature n’est-elle pas le règne de l’arbitraire?
17 novembre 2008
Tristan Winterhalter existe
Flic c’est un boulot. Pas comme un autre. Pas tout à fait comme un autre. Ça dépend. Mettre des prunes, c’est un boulot. Un peu chiant même si ça nourrit les statistiques et les primes de fin d’année, mais c’est chiant… Repérer les mecs qui sortent leur portable en voiture, inventer des dépassements illégaux ou des passages de feu à l’orange prononcé, faut avoir de l’imagination, comme pour les ceintures mises ou pas juste après avoir démarré, ou les excès relatifs de vitesse… Bref, tout un boulot. Mais sans intérêt. D’autant qu’il y en a plein qui se démerdent pour les faire sauter alors c’est un boulot encore plus con. Il en profite même pas. Pas moyen de se faire quelque backchich là-dessus. C’est pas pour ça qu’il est entré dans la police, même si ça fait partie du boulot. Il est vrai qu’il avait pas des tas d’autres perspectives. Mais quand même…
Comme tout le monde Winterhalter, Tristan (avec un nom pareil comment pourrait-il en être autrement), a fait des rêves et ses rêves l’on amené à entrer à l’école de police et à se défoncer pour réussir tous ses exams. A vingt six ans, il trouve qu’il s’en est pas trop mal sorti. A réussi. Enfin, a commencé à réussir. Se voyait en défenseur de l’humain, de l’humanité même, de la veuve, de l’orphelin, quelque chose comme un Spiderman ou un Superman ou un Columbo ou un Walker Texas Ranger, etc… un mec avec des muscles et des couilles capable de se payer tous les méchants à lui tout seul… mais français, quand même. La veuve, il s’en occupe pas beaucoup, sinon pour les expulsions dans les HLM, l’orphelin il le fout plutôt en tôle oui colle des prunes comme aux autres ou le récupère sur la voie publique (comme ils disent) quand il est complètement déjeté. Quant aux truands !… Il n’en a pas encore vu beaucoup et ça lui prend la tête. Il aimerait bien entrer dans la BAC ou dans la Brigade Anti-gang ou au GIGN (mais là il a pas pris la bonne filière…) mais bon, il est à Fontainebleau. On y récupère bien parfois un ou deux cadavres, mais c’est rare. Souvent des déchets de la capitale et ce sont d’autres qui s’en occupent et quand, par hasard, y a une vraie affaire qui se pointe, sa hiérarchie est tellement conne qu’il n’en sort rien. Sa chef est nulle. Il pourrait se la payer, ça c’est sûr, y a qu’à voir comment elle le reluque, mais ça le tente pas des masses. Il préfèrerait qu’elle lui donne un vrai boulot. S’occuper de ces Cottard, par exemple. En voilà une famille qui n’a pas l’air blanc-beur. On tourne autour mais on les touche pas : des notables, des fils de notables, des amis du maire, de l’évêque, des toubibs, notaires, profs… de l’intouchable pur sucre. Va falloir qu’il s’en occupe un peu, à sa façon. Sûr qu’il y a des choses à creuser de ce côté-là que ça doit pas être triste. C’est dit, il va prendre ça discrètement en charge et on verra bien ce qu’on verra…