21 novembre 2007
Le cabinet de détectives OUTIS
Quand il appela le cabinet de détective Cindy Stillman, Jérôme Cottard ignorait qu’il appelait en fait Becky Turner. En effet, pour des raisons précises mais qu’il serait trop long de développer ici car elles nous entraîneraient vers d’autres intrigues encore — or cette histoire est déjà assez compliquée, confuse, embrouillée, faite d’histoires dans des histoires ou des esquisses d’histoires — Cindy Stillman était le nom de détective que s’était choisie Becky Turner. Il aurait été certainement plus facile pour le lecteur de ne faire référence qu’à Cindy Stillman, d’oublier Becky Turner, mais ce choix aurait été renoncer à la vérité, à ce lien indéfectible qui attache toute fiction à la réalité sans lequel elle n’est rien d’autre que pure élucubration sans intérêt.
Ayant composé le numéro trouvé sur Internet — OUTIS, cabinet de détective, filatures en tous genres, discrétion assurée — il entendit donc une voix de femme :
— Cindy Stillman, cabinet de détective Outis, à votre service…
— J’aurais besoin de vos services…
— Nous sommes là pour ça, que pouvons-nous pour vous ?
— Je préfèrerais ne pas en parler au téléphone…
— Pas de problème, nous pouvons nous déplacer…
Jérôme Cottard marqua un temps de silence. L’expérience professionnelle de Becky-Cindy, lui mit aussitôt la puce à l’oreille. Elle pensa « encore un qui n’a pas envie que son nom apparaisse sur la place publique ». Elle ajouta aussitôt : nous vous garantissons une discrétion absolue, nous pouvons nous rencontrer où vous voudrez dans un rayon de cinquante kilomètres autour de Fontainebleau. Que proposez-vous, demanda Jérôme Cottard ? Un café, un restaurant, un hall de grand hôtel, de gare ou d’aéroport, un lieu en forêt, ce que vous préférez… Un café, ce serait plus confortable. Bien, un café, où ? Je réfléchis répondit Jérôme Cottard ? Un temps de silence puis : Connaissez-vous Puiseaux ? Oui… Les halles de Puiseaux ? Oui, bien sûr… Il y a un café devant les halles, il n’y en a qu’un avec une devanture vitrée. Oui, je vois… Nous pourrions nous retrouver là. D’accord, quand ? Je peux être libre demain après-midi, disons vers quinze heures… Cindy Stillman avait besoin de laisser croire qu’elle était occupée : désolée mais quinze heures ne me convient pas, seize heures ? D’accord, je m’arrangerai… Bien, à seize heures je serai dans le café, une femme, cinquante ans environ, je porterai un pull angora rouge de chez Kookaï et lirai un numéro de Elle., vous ne pouvez pas vous tromper. Je m’appelle Cindy Stillman et vous ? Euh… temps d’hésitation, Cindy comprend immédiatement que son client potentiel ne tient pas à dire son nom, elle ajoute : vous n’êtes pas obligé de me dire votre nom véritable. Dites-moi seulement sous quel nom vous vous présenterez. Jérôme Cottard réfléchit : bon… disons, il regarde autour de lui, sur son bureau une revue est ouverte sur une publicité : « Gjuro XL ». Je me présentaerai sous le nom de Xavier Guro. D’accord, dit-elle, à demain monsieur Guro… Elle raccroche.
24 janvier 2008
Filature nocturne
Attention, il me faut faire attention. Ne rien négliger. Ne pas marcher trop vite. Théo et Cindy paraissent être seuls en ce lieu à cette heure (il fait nuit) - se demande ce que Théo peut venir faire ici — à cette heure, le file pour la première fois; s'arrête un instant; Cindy Stillman (Becky Turner) se dit que son comportement est très étrange, cela conforte ses soupçons... Cindy Stillman s'attend à tout instant à ce que Théo rencontre quelqu'un d'autre, seule hypothèse qui l'excite. La forêt est très silencieuse; ne s'entendent au loin que quelques bruits de mobylettes.
Elle s'est achetée des lunettes roses - est très intriguée par le comportement de l’adolescent. Depuis qu'elle l'a vu sortir de sa maison comme s'il se cachait, elle a décidé de le suivre... Regarde à droite et à gauche, ne voit rien de suspect ni d'interlope, cherche inconsciemment à se placer dans un état d'esprit à la fois vif et silencieux dans l'espoir de ne laisser passer aucun indice... La nuit est lentement tombée sur les bois, seule la clarté de la lune creusant les frondaisons, se réfléchissant sur les rochers donne une certaine profondeur à l’espace: à cette heure la forêt est un espace virtuel envahi d’odeurs (mousse humide, fougères, humus, bois pourrissant, champignons, champignons…), de frôlements, bruits de mouvements imperceptibles, souffles, craquements de branches sous les pieds de Théo. Cindy a du mal à ne pas perdre la silhouette qui se déplace avec aisance dans les sentes du bois: Théo sait où il est, où il va, sa démarche est régulière, prudente mais sans hésitation ni errements ni retour. Il lui semble qu'il porte quelque chose: Cindy Stillman feint de se promener dans le bois, au cas où malgré l’invraisemblance de la situation, elle ne doute jamais d’elle, la vérité ne s'appréhende jamais que par fragments, est certaine de finir par trouver la solution à l'énigme, certaine d’en approcher, que Théo la conduit vers quelque chose qui devrait modifier sa compréhension de la situation même si trop de choses sont désordonnées dans cette histoire. S’il y a une clef, c’est ici qu’elle se trouve. La forêt paraît déserte. Est déserte malgré tous les bruits et les présences invisibles qu’elle enferme. Cindy Stillman commence à penser qu'il y a plusieurs coupables, l'univers est encombré de signes — tout métier (même le sien) est une sorcellerie avec ses rites, rituels, conventions, mots de passe, son langage incompréhensible aux autres —, est à peu près sûre qu'au moins l'une des victimes est aussi un des coupables...
Théo a disparu entre deux rochers. Elle s’avance. Ne distingue plus le col blanc de sa chemise qui lui servait de fanal. S’immobilise, se concentre sur les sons de la forêt: souffles, bruissement de feuillages, frôlements, moteurs très lointains… rien qui lui permette de savoir vers où aller. Attend.
Elle attend.
20 avril 2008
Maison abandonnée
La lune troue à nouveau les nuages, malgré les difficultés de sa marche, Cindy Stillmann a réussi à suivre — bien que difficilement — l’adolescent, ils ont marché longtemps, près de deux heures, il est près d’une heure du matin, Théo sait où il va, il suit un sentier qui après avoir gravi une colline pierreuse est descendu dans une vallée au sol sablonneux où les pieds s’enfoncent doucement, autour d’eux la forêt longtemps faite d’essences variées est maintenant presque exclusivement constituée de jeunes pins élancés dont les troncs droits creusent le ciel du foret de leurs branches faîtières entre lesquelles glisse une froide lumière lunaire bleutée. Ils approchent d’une clairière, crique lumineuse dans l’océan noir des arbres. En son centre, une bâtisse vers laquelle, sans aucune hésitation, Théo se dirige, un corps de bâtiment rectangulaire d’aspect fruste, d’une vingtaine de mètres sans étage planté dans un champ de hautes fougères dont la lumière lunaire dévoile la mauvais état du crépis : l’ensemble semble abandonné. Une rampe de béton permet d’accéder à une large porte à deux battants. Une ancienne carrière de grès, pense Cindy, ou une maison forestière… Théo s’y engage, contourne le bâtiment. Cindy reste un instant à l’abri des arbres puis, l’adolescent ayant disparu, monte à son tour la rampe, contourne le bâtiment. Il n’y a rien d’autre entre la maison et la forêt qu’un second mur formant un couloir sombre où les pieds se posent sur des détritus divers : cailloux, gravats, fragments de planches, cannettes métalliques, morceaux de verre, papiers… Soucieuse de ne faire aucun bruit, Cindy avance avec une précaution extrême. La lune disparaît à nouveau sous les nuages, le couloir n’est plus qu’un trou noir, Cindy suit le mur de sa main gauche, tâte avec soin le sol de ses pieds, avance avec précaution. Le mur tourne, elle a atteint l’autre face du bâtiment. Elle devine que le couloir se ferme, sa main a quitté le crépi et, dans un léger renfoncement, découvert une froide surface métallique qu’elle explore : une porte. Elle en trouve la poignée. Cindy hésite un instant, attend. Il lui semble percevoir un bruit de voix elle cherche un trou de serrure, le trouve, y place son œil, perçoit une légère luminosité : pas de doutes, Théo savait où il allait, il est entré dans cette maison, il y a rencontré quelqu’un… Cindy se demande que faire puis décide de faire le tour du bâtiment, elle revient sur ses pas, traverse la rampe, contourne le bâtiment. Un rayon de lune opportun lui montre un escalier envahi de mousse qui redescend au niveau de la forêt, elle l’emprunte. Elle est derrière le bâtiment. D’une fenêtre haute dont une partie des vitres sont cassées provient une faible lumière, tremblante : un feu, une bougie, une lampe à pétrole, une flamme… Cindy sait qu’il lui faut voir ce qui se passe à l’intérieur, se demande comment faire, profitant des rares moments d’éclairage lunaire, elle cherche autour d’elle. A quelques mètres du mur, elle remarque la structure métallique déformée de ce qui a dû être un monte-charges ou une grue ou un engin de levage. Elle décide de l’utiliser.
07 juin 2008
Ce que Cindy Stilman (alias Becky Turner) découvre
Cindy a réussi à grimper sur l’amas de ferraille qui a dû, autrefois, lorsque la maison était encore habitée, être un engin de chantier quelconque. Elle est maintenant à la hauteur de la fenêtre à la grille rouillée d’où proviennent voix et lumière. La pièce est vaguement éclairée par une lumière jaunâtre tremblante, hésitante, vacillante, Cindy pense «bougie ou lanpe à pétrole», n’a pas de certitude, elle se dit que ce point là n’est pas très important. Elle écoute, n’entend pas très bien, ne voit pas très bien. Elle connaît cependant assez bien la voix de Théo pour la reconnaître, ne saurait dire quelle autre personne lui parle, sinon que c’est un homme, probablement un homme, jeune, elle distingue, par moments des bribes de paroles qui, par moments, se perdent comme si les interlocuteurs se déplaçant sans cesse dans la pièce modifiaient par leur position l’environnement acoustique. La qualité des sons, leurs résonances, lui donnent à penser que la pièce est vide mais elle n’en voit qu’une petite parcelle : le mur couvert de graphitis opposé à la fenêtre et une porte entrouverte qui a dû, autrefois, être peinte de vert. Elle s’efforce d’écouter: Théo : — fait ce que j’ai promis… jure… comprends pas ce qui s’est passé… Inconnu (la voix semble provenir du coin droit du mur où s’ouvre la fenêtre): — fait gaffe… sont très nerveux… Théo: — ouais mais… (le son se perd, il semble s’être déplacé vers le coin sous le mur creusé d’une fenêtre, puis revient, elle aperçoit sa chevelure puis les dos de sa tête et ses épaules alors qu’il va vers le mur qui est face à elle)… rien compris, je te… (bruits de pas couvrant la voix, bruit métallique comme si l’un des deux interlocuteurs avait donné un coup de pied dans une boîte de conserve vide, retour de la voix inconnue): …du fric, faut maintenant plus de fric… Voix de Théo, résonant sur les murs vides : ok… ok… je vais voir ce que je peux faire, mais c’est pas… (la voix de Théo s’éloigne à nouveau, devient incompréhensible, dans le champ de vision de Cindy passe une tête d’adolescent ou de jeune homme coiffé d’une invraisemblable crête d’Iroquois d’un rouge vif, ce n’est pas Théo). La voix: …t’a intérêt, sinon… (Tête et voix s’éloignent. Elle voit la tête d’iroquois franchir la porte), elle entend : bouge pas, je reviens… (Pas de Théo dans la pièce, elle suppose que ce sont ceux de Théo). Il toussote, se racle la gorge, la porte grince, l’iroquois revient : putain ça fait du bien. Bon on est d’accord? (Voix de Théo lointaine): d’accord… Inconnu : t’es sûr, t’a bien compris? Théo: Ouais, ouais, fait pas chier… Inconnu: t’en veux une? Théo : Ok, pour la route… Bruits divers. Cindy perçoit une odeur de fumée, une odeur de hash, elle la reconnaîtrait entre mille. Elle se dit «ce petit con de bourgeois vient chercher sa dose, l’aurait pu trouver un coin de rancart plus facilement accessible», se demande si c’est pour le shit qu’il était question de fric, la conversation ne lui a pas semblé claire sur ce point. Soudain elle perçoit un bruit, elle retient sa respiration, elle est presque sûre d’avoir perçu un craquement dans l’herbe au-dessous d’elle, elle ferme les yeux, se concentre sur les sons: pas de doute, quelqu’un s’approche avec précaution dans le noir de la structure métallique.
20 juin 2008
Un autre cadavre
Les pas se sont rapprochés, feutrés, attentifs, prudents… le marcheur devait lever haut la jambe et reposer lentement le pied pour éviter de froisser les herbes ou de heurter un obstacle qu’il ne pouvait voir mais qui aurait provoqué un quelconque bruit. Il est maintenant tout proche, sous elle, Cindy-Becky perçoit maintenant sa respiration, calme, maîtrisée, en éveil. Elle ne bouge pas, supporte l’inconfort de sa situation, ne respire pas, se tasse le plus possible dans la pâte de l’obscurité. Un moustique tourne autour d’elle: elle ne bouge pas; il se pose sur sa joue droite: elle ne bouge pas; la pique: elle ne bouge pas, n’ose même pas tordre sa bouche pour le chasser d’un souffle. Sous elle, les pas reprennent, s’éloignent, elle devine qu’ils contournent le bâtiment, elle peut enfin chasser le moustique, bouger une jambe, un bras, se décontracter un peu, il lui semble être devenue de pierre et d’inconfort, elle ose changer de position, écoute, attentive, n’entend plus rien, ne sait si elle peut descendre, n’ose pas, s’en aller discrètement, n’ose pas, attend, écoute, attend, écoute, ne perçoit plus rien, seul un léger souffle de vent dans les branches… La lumière est toujours allumée dans le bâtiment mais plus aucune voix n’en parvient, le silence est en suspens comme si chacun retenait son souffle, cette suspension du temps dure quelques minutes, interminables. Puis…
Une porte grince, un coup de feu éclate, un cri, des voix saccadées, rapides, fortes : — T’es con… t’es con… ta gueule… ta gueule… tire-toi, vite, tire-toi… Des pas rapides, précipités, une fuite, deux fuites sur le sentier, chacune dans une direction opposée. Cindy descend de son perchoir, les courses sont maintenant lointaines. La lumière brille encore. Elle écoute, écoute, le silence se redéploie dans l’espace comme s’il n’avait jamais cessé, de nouveau la brise dans les arbres, un hululement lointain de chouette, quelques froissements dans l’herbe : le silence de la nature. Elle ose enfin avancer, se dirige vers la porte du bâtiment. Sur le sol, dans une mare de sang, le corps d’un homme, face contre le sol, vêtu d’un jean et d’une chemise kaki. Elle ne le touche pas, se penche vers lui pour vérifier sa respiration. Silence. L’homme est certainement mort. Elle prend une photo du cadavre, ne touche à rien. Elle s’en va, emprunte à son tour la vague saignée lunaire du sentier, retourne vers la ville et sa voiture.
06 août 2008
Un seul recours, Octavanio
Le métier de détective privé n’est pas de tout repos moral et place souvent devant des dilemmes difficiles. Témoin d’un crime, le devoir de Cindy Stilman est d’avertir la police et de dire ce qu’elle sait, ce qu’elle a vu, de témoigner sans restrictions mais, à cause de sa profession de détective, Becky Turner ne peut pas faire une action aussi simple car elle devrait expliquer ce qu’elle faisait en plein bois, en pleine nuit, comment elle a assisté à l’assassinat, ce qu’elle a entendu, dépeindre les comparses ou l’un d’eux est son client, parler de lui serait transgresser toutes les règles déontologiques de sa profession et, qui plus est, l’empêcherait de mener à terme toute son enquête. Docteur Jekill et Mister Hide féminine, elle ne sait que penser ni que faire. Tout au long du trajet qu’elle accomplit en moto entre le lieu où s’est déroulé le meurtre et sa maison de Barbizon, elle ne cesse d’emprunter tantôt l’une tantôt l’autre des consciences sans parvenir à trancher en faveur de l’une ou de l’autre. Elle ne sait pas ce que Théo Cottard faisait là — peut-être se fournir en drogue — ni quelles relations particulières il entretenait avec l’espèce de punk gothique qui a vraisemblablement tiré mais elle sait que tous deux étaient là, elle sait où retrouver Théo, comment le faire arrêter au besoin, elle sait aussi qu’il fréquente — au moins épisodiquement — ce jeune homme à l’invraisemblable déguisement punk et à crête iroquoise rouge vif, elle pourra le reconnaître n’importe où et n’importe quand et si elle ne sait pas où le retrouver, le signalement qu’elle en a en mémoire lui laisse penser que cela ne sera pas trop difficile. Elle se dit qu’il faudrait en parler au Docteur Cottard puis qu’elle manque d’éléments à cette étape de son enquête, que cela risque de l’orienter dans une direction qui ne serait pas la bonne tant le meurtre pèserait lourd dans le désarroi de son client, elle se dit aussi que, dans ce lieu isolé de la forêt, il faudra certainement plusieurs jours avant que le cadavre ne soit découvert puis que, celui qu’elle appelle le punk gothique, va avoir, si elle ne dit rien, tout loisir pour fuir, se cacher, que les réactions de Théo Cottard, le fils de son client, sont certainement imprévisibles et qu’il est trop jeune pour lui laisser porter le poids d’un crime dont il n’a sans doute était que le témoin mais que parler conduirait certainement à sa mise en garde à vue, qu’elle a dû tomber sur un règlement de comptes entre membres de réseaux de trafiquants de drogue et qu’elle n’a pas la stature nécessaire pour affronter tout cela seule, qu’elle n’avait jamais été confrontée jusque là à un événement aussi sérieux, que cela risque de lui faire perdre sa licence… Bref, lorsqu’elle arrive enfin chez elle, elle est dans un tel désarroi qu’elle se précipite dans sa chambre et se met à pleurer dans les bras de son Octavanio.