01 octobre 2006
Peu d'indices
Quelques jours plus tard, le médecin légiste rendait ses conclusions: le commandant de gendarmerie appela Albertine Mollet alors qu’elle était en train, en ce jour de la Saint Valentin de consulter le site des poèmes de Jean-Pierre Balpe pour voir ce qu’il écrivait sur l’amour. Ça tombait mal mais la vie ne fait que rarement preuve de délicatesse. Le commandant —il s’appelait Lucien Delsoussol et aimait à faire croire que c’était un patronyme aristocratique— lui dit: «Je vous fais parvenir les conclusions du légiste. bien sûr c’est nous qui menons l’enquête mais au cas où elles vous donneraient quelques pistes…» «Bien sûr, je vous en ferais part…» «Merci. Je vais à l’essentiel: la vieille dame n’est pas morte sur place. D’après le légiste, elle est morte depuis plus de quinze jours et n’aurait séjourné dans la grotte que deux ou trois jours.» «On l’a transportée là?» «Je ne vois pas d’autre explication…» «Ça n’a pas dû être facile…» «En effet, il faut une certaine force: un homme costaud ou plusieurs individus… ou alors un 4x4 qui aurait traversé la forêt mais nous aurions trouvé des traces autour de la grotte. Enfin, je crois…» «Aucun autre indice?» «Rien de bien sérieux. On a relevé sur son vêtement des terres de diverses origines comme si elle avait d’abord été allongée sur un autre terrain. La grotte a un sol de sable de gré or il y aurait de l’argile…» «la cause de la mort?» «Le légiste n’a rien relevé de suspect… Comme si cette personne étant morte de mort naturelle quelqu’un avait cherché à s’en débarrasser.» «Ce ne serait pas un crime?» «Pour l’instant rien ne le montre… Je vous tiens au courant si j’ai du nouveau mais… ne nous oubliez pas…» «N’ayez crainte!»
Delsoussol avait raccroché. Albertine resta perplexe. Encore une petite affaire pensa-t-elle, pas de quoi remuer un commissariat. Le mieux est d’attendre et de voir venir. Elle retourna à sa recherche de poèmes, découvrir ceux de Marc Hodges à Gilberte et se dit que, pour la Saint Valentin, ils étaient un peu lestes.
26 octobre 2006
Chez Balpe
Après le corvée de l’Eden 77 —Albertine aurait plutôt pensé à une boîte de nuit qu’à une maison de retraite, mais bon… tout est possible de nos jours— la commissaire était remontée dans sa 307 Peugeot bleu-blanc-rouge, prudemment conduite sur la route ensoleillée de la forêt par le brigadier Jean-Baptiste Santeuil. Direction les maisons voisines de l’adjoint Balpe et du docteur Cottard. Une corvée. Une corvée de plus… Mais pour vivre il fallait bien faire un boulot et celui-là ou un autre! Albertine préfére être celle qui tient la crosse du revolver que celle qui regarde venir les balles; sa famille, modeste, avait toujours privilégié la sécurité au risque et que pouvait-il y avoir de mieux qu’un poste de fonctionnaire…
Des arbres, des arbres, des rayons de soleil entre les arbres. Elle se disait qu’elle préfèrerait faire du VTT mais, bon, c’était comme ça. Il n’est pas toujours possible de choisir. — Regardez moi ce con, éructa Santeuil parce qu’une voiture se dépêchait de prendre le giratoire avant lui, j’ai bien envie de lui donner une leçon! —Laissez tomber, dit Albertine, nous avons autre chose à faire, prenez à droite à travers le parc, ce sera plus rapide! Bien qu’un peu vexé dans sa fierté de pilote, Santeuil obéit.
Des bois, encore des bois, des arbres. C’est pas ce qui manque par ici… Bientôt le quartier des villas huppées, grosses bâtisses prétentieuses —certaines présentaient même des ébauches de tours— construites par la bourgeoisie locale —ou parisienne— à la fin du dix-neuvième siècle. A l’orée de la forêt, une grande maison, très haute, construction compliquée, ailes, renfoncements, toits à multiples facettes… —Balpe habite là, Cottard, juste à côté… dit Albertine en montrant une autre grande maison, style chaumière normande sans chaume, isolée au centre d’un parc où se dessine un terrain de tennis —J’aimerais bien habiter là, dit Santeuil, les mômes auraient de la place pour jouer. —Faut pas rêver, c’est pas dans nos moyens, vous n’avez qu’à jouer au loto… Je n’arrive pas à comprendre comment le bruit de l’un peut gêner l’autre, il y a presque cent mètres entre eux… ajoute-t-elle après un temps de réflexion —Par qui on commence demande Santeuil pressé de rentrer boire un café au commissariat. —Pile ou face… Le brigadier sort une pièce: —pile c’est Balpe, face c’est Cottard. —Ok, pas de probème… —C’est pile… —C’est parti. Ils s’extraient du véhicule, se dirigent vers la maison la plus proche de la forêt. En guise de portail, une grande grille en fer forgé. Sur un pilier un bouton d’appel, au-dessus de leur tête une caméra de vidéosurveillance. —Méfiant le bonhomme, remarque Santeuil. —Il aurait déjà été cambriolé trois fois, dit Albertine… mais j’ai toujours trouvé ces cambriolages bizarres… —Ça fait marcher les assurances!… —On peut dire ça. Elle sonne. Silence, la maison est loin. Elle ressonne. Attente. Puis une voix dans l’interphone. Voix de femme: —C’est pour quoi? —Commissaire Mollet, Monsieur Balpe a téléphoné ce matin au commissariat pour une plainte… —Je vais voir s’il peut vous recevoir. Attente. Attente. Puis: —vous pouvez entrer. Déclic métallique, la grille s’ouvre lentement. Ils entrent dans le parc, s’avancent vers le perron de la maison. La porte s’ouvre, un homme assez raide, la quarantaine, bouc et petite moustache, main droite dans la poche de son pantalon, ouvre la porte, ton mondain, presque hautain. Pour paraître naturel, il lui faudrait un chapeau haut de forme, je ne sais pas ce qui me déplaît en ce bonhomme, mais il y a quelque chose qui me déplaît: —Bonjour commissaire, je vous attendais… dit Balpe, en s’effaçant pour laisser les policiers entrer.
28 octobre 2006
Chez le docteur Cottard
La visite chez Jean-Pierre Balpe n’avait pas duré longtemps, il les avait fait entrer dans le hall luxueux mais peu éclairé de sa maison décoré de toiles sombres et inquiétantes qui la mettaient mal à l’aise, mais il ne les avait pas invités à aller plus loin; il avait débité son chapelet de plaintes: les enfants du docteur Docteur Cottard, —un psychiatre qui ferait bien de s’occuper de sa progéniture— étaient bruyants, sans gêne, ils écoutaient de la musique à deux heures du matin toutes fenêtres ouvertes, réparaient leurs quads et leurs scooters dans le parc en faisant hurler les moteurs, se promenaient nus au vu et au su de tout le monde… etc. Quelques minutes ce récriminations. Il voulait porter plainte. Sans le brusquer, elle le découragea: il n’avait aucune preuve de ce qu’il avançait. La prochaine fois, il faudrait appeler un huissier pour mesurer les décibels ou prendre des photos pour prouver ses dires, mais là il n’avait aucun élément solide. Elle le croyait sur paroles, bien sûr, mais ça ne suffirait pas devant un tribunal, elle promettait d’aller immédiatement rendre visite au docteur et lui parler… Balpe semblait furieux, il la regardait comme s’il voulait la détruire: le bonhomme ne lui plaisait pas, il y avait en lui trop de haine rentrée, quelque chose qui le dominait et qu’elle ressentait comme une agression. Elle prit congé: elle allait immédiatement chez le docteur Cottard. Elle l’appellerait ensuite pour lui dire ses récations. Peut-être d’ailleurs pouvait-il venir avec elle, parler directement est souvent la meilleure façon de désamorcer les conflits. Il refusa. Sèchement. Il n’allait pas s’abaisser à discuter avec ces gens-là, des nouveaux riches, des parvenus. Sa maison était une maison de famille, produit du labeur d’une longue lignée de magistrats, il y avait déjà un Balpe au parlement de Bretagne en 1726. Pas comme ses voisins qui sortaient d’on ne savait où, faisaient fortune en exploitant la détresse humaine… Rien à obtenir de ce côté-là donc. Albertine Mollet salua et sortit. Elle vit que Balpe restait sur son perron à l’observer…
Elle alla sonner à la maison voisine. C’était une grande maison, plutôt moderne, un manoir normand plutôt qu’une chaumière, au milieu d’un parc assez vaste où poussaient de grands chênes: sans doute un terrain pris récemment sur la forêt. Elle sonna, le portail s’ouvrit. Elle entra et vit, depuis la maison, venir une jeune femme noire vêtue d’un élégant tailleur gris: —Léna Matouche, dit cette jeune femme en lui tendant la main, je suis l’assistante du docteur Cottard. Il vous prie de l’excuser mais il est en ce moment avec un client assez perturbé et préfèrerait ne pas être dérangé… —Je ne veux pas spécialement voir le Docteur, dit Albertine… mais peut-être sa femme est là? —Hélas, madame Cottard dirige une entreprise de cosmétique et ne rentre que tard le soir. —il faut pourtant que je vois l’un ou l’autre, sinon je vais être obligée de les convoquer au commissariat… Albertine Mollet n’avait aucune envie de convoquer qui que ce soit, mais elle savait que Balpe l’observait de son perron et ne voulait pas repartir ainsi. —Entrez, dit Léna, suivez-moi… Je vais voir ce que je peux faire. Comme Albertine se dirigeait vers une salle d’attente où attendaient un jeune homme, —Pas ici, dit-elle, venez… elle les fit entrer tous deux dans un grand salon meublé, design italien, clair, un mur entièrement vitré donnant sur le parc privé. Albertine vit qu’il y avait tennis et piscine. Elle se sentait vaguement blessée par tout ce luxe, par l’obligation où elle se trouvait d’être au service de gens qui devaient gagner cent fois plus qu’elle; bien que respectant l’ordre et une nécessaire hiérarchie sociale, elle avait du mal à ne pas ressentir jalousie et amertume devant tant de confort. Léna Matouche revint: —Si vous pouvez patienter quelques minutes, le Docteur va venir vous voir… Que faire d’autre? Albertine n’était pas en situation de refuser —Demandez-lui de ne pas trop tarder, dit-elle dans un sursaut dérisoire d’autorité. —Ne vous inquiétez pas, affirma Léna, c’est un homme très précis… Puis elle ajouta: puis-je vous offrir quelque chose?
29 octobre 2006
Balpe et Cottard
Salon luxueux: Santeuil semble aussi à
l’aise qu’un canard dans un poulailler. Albertine a refusé l’offre de
Léna. Question de principe. Ils n’osent pas s’asseoir sur le cuir de
fauteuils qui leur semblent autant d’objets d’art. Attente: Santeuil
regarde le parc par la baie vitrée, Albertine fait du regard le tour de
la pièce, s’étonne de grands tableaux très colorés, à la limite de
l’abstraction… Elle n’en voudrait pas chez elle, les silhouettes de
personnages noyées dans la couleur ne ressemblent à rien de précis:
seules quelques vagues signes différencient hommes et femmes, rien
d’autre, presque des taches de couleurs pures plaquées sur des murs
gris perle. Une porte s’ouvre. Un homme souriant, plutôt grand,
d’allure sportive —jean bleu, chemise polo saumon, épaisse chevelure
blonde— approche, lui tendant la main: —Jérôme Cottard, désolé de vous
avoir fait attendre mais mon patient est un peu difficile. Je n’aurai,
hélas, que quelques minutes à vous consacrer… Balpe, encore, je
suppose… Ce voisin est insupportable. Plutôt que mon voisin, il devrait
être mon patient. Il souffre de la manie de la persécution. C’est un
hypocondriaque qui ne supporte rien ni personne. Vous avez vu nos
maisons, il y a presque cent mètres entre la mienne et la sienne, la
mienne est entourée d’arbres, presque d’un bosquet, je n’aime pas que
l’on puisse regarder chez moi, j’ai besoin d’une intimité totale quand
je suis chez moi… Comment la musique —car c’est de la musique qu’il se
plaint certainement, comme d’habitude, à moins qu’il n’ait inventé
autre chose… il en est bien capable!…— comment la musique de mes
enfants peut-elle vraiment le déranger. Quand ils font une fête c’est
toujours dans le sous-sol que j’ai fait aménager chez eux, presque un
bunker, juste deux petits vasistas donnant sur l’extérieur pour
l’aération… Ridicule. J’ai fait des essais moi-même, —c’est vrai que
les adolescents ont parfois tendance à considérer la musique comme un
océan de sons où ils s’immergent —un insconscient désir utérin…
peut-être…— j’ai mis leurs amplis à fond sur un disque techno
—insupportable: boum… boum… boum… boum… des basses, des basses…mais
bon, pour cette génération c’est une drogue, mais licite celle-là, on
ne peut pas tout interdire… amplis à fond, contre le mur qui sépare nos
deux jardins, de plus un mur de plus de deux mètres de haut, un
excellent écran sonore, on n’entendait presque plus rien, je vous
l’assure, presque plus rien. Il ne devait pas y avoir plus de décibels
qu’à cinq heures du matin en été quand les oiseaux s’éveillent dans le
parc. J’ai essayé de parler à Balpe, impossible, il refuse de me
recevoir. Je lui ai téléphoné, il m’a raccroché au nez. Je lui ai
écrit: aucune réponse… Je ne vais pas m’empêcher de vivre pour cet
individu, il doit détester la vie, il doit se détester. Si au moins il
avait le courage du suicide…
Albertine ne sait comment réagir à
ce flot de paroles. Elle le laisse couler, saisit au passage un moment
de respiration: —nous devons tenir compte de sa plainte… —Je sais, je
sais, vous faites votre travail, ce n’est pas moi qui vais vous le
reprocher. L’ennui est que mon voisin est un petit notable local et
qu’il abuse de sa position d’avocat. Maître Balpe sur son passé
familial perché… Je sais, je sais tout ça, mais que voulez-vous que je
vous dise, j’ai fait mon possible pour vivre en bon voisinage, ce que
vous confirmerons les autres propriétaires des maisons alentour… C’est
lui qui ne nous supporte pas… Nous serions tous ravi qu’il s’en aille,
cet homme n’est pas normal, il devrait vivre en pleine campagne ou…
dans un asile!… Bon, excusez-moi, mais il faut que je retourne à mon
patient.
Il serre la main d’Albertine, de l’agent Santeuil, s’en
va, se retourne avant de franchir la porte: —Si je peux faire quelque
chose pour vous, ce sera avec plaisir, n’hésitez pas à m’appeler ou à
venir, Léna, mon assistante est à votre disposition… je suis ravi
d’avoir fait votre connaissance.
Il disparaît.
24 novembre 2006
Délation
Ça ne pouvait pas durer comme ça —le récit lui-même risquerait de traîner en longueur, ce qui n’est pas bon pour le moral des lecteurs…— Évelyne décide une fois de plus d’essayer de reprendre les choses en main. Mais comment faire? Elle ne peut pas planquer plusieurs jours devant les Cottard, elle ne peut pas faire une enquête officielle, elle ne peut pas aller à Chypre… Elle réfléchit, réfléchit, n’en dort pas, ne pense qu’à ça. Elle est obsédée par ce problème, ses enfants, son mari la trouvent absente, lui demandent ce qui ne va pas: elle les rabroue, trouve des prétextes, les accuse d’un tas de comportements et d’actions anodins censés justifier son énervement. Au commissariat, elle est absente, se fait réprimander, ses collègues les plus amicaux lui demandent ce qu’elle a. Elle n’a rien… et puis ça ne les regarde pas. Qu’on lui foute la paix! Plusieurs jours comme ça. Évelyne devient infernale. Le travail de sa pensée, lent, rendu plus lent encore par l’urgence où elle se trouvait, finit par produire à peu près tous les effets possibles, par conséquent aussi ceux que l’on aurait pu croire les moins productifs puis, un matin, alléluia, l’idée, l’illumination: Balpe… Elle se souvient de Balpe. Elle se souvient de cet individu précieux et hautain aux cheveux gris frisés encore abondants, front ovale, yeux verts… ce voisin des Cottard, promenant son chien avec l’élégance d’un aristocrate fin de siècle qui n’avait pas hésité à l’aborder pour leur offrir ses services alors qu’ils essayaient de repérer Théo. Elle se souvient qu’il leu en avait dit plus qu’il ne leur demandait et semblait enchanter de fournir des informations sur les habitants de la maison mitoyenne à la sienne. Discrètement, elle lui téléphone: —M. Balpe? —lui-même… —agent Puget. Vous vous souvenez certainement de moi, vous m’avez parlé alors que je surveillais la maison des Cottard… —Oui, bien sûr… Attente prudente à l’autre bout du fil. En tous cas, il n’a pas réagi de façon agressive… —Voilà… Je me demandais si vous pourriez m’aider… Rien de très important mais…—Mais?… —Sauriez-vous quand le fils de vos voisins, les Cottard, rentre de vacances? Silence… Comme si Balpe réfléchissait. Elle l’imagine en train de se demander si sa position bourgeoise lui permet de se livrer à quelques confidences. Elle l’entend prendre sa respiration… —C’est-à-dire… —Oui!… Vous faciliteriez beaucoup mon travail… Réticences…— Enfin?… Pourquoi avez-vous besoin de cette information? Embarras. Évelyne réfléchit mais il lui faut réfléchir vite… —Vous avez porté plainte contre eux… Indignation, voix soudain plus ferme… —Je n’ai pas porté plainte, j’ai simplement signalé un tapage nocturne… —Oui, oui… vous avez raison, vous avez tout à fait raison, je n’aurais pas dû dire ça… Enfin, j’aimerais lui parler pour… Hésitations… Elle pense vite, s’imagine une histoire… — A vous je peux le dire, une affaire de joint… — De joint? —De haschich si vous préférez. — Il prend du haschich?—On nous a dit que oui, mais on n’a pas de preuves, alors je voudrais le voir discrètement, sans alerter ses parents. Vous comprenez, c’est assez délicat et… — Je comprends. Écoutez… je crois que ma bonne m’a dit qu’il rentrait demain mais… je n’en suis pas sûr. En tous cas, ne dites pas que c’est moi qui vous l’ai dit, je démentirais! —Non, non, ne vous inquiétez pas, je serai discrète. En tous cas, merci pour ce renseignement. —De rien. Il a raccroché.
27 novembre 2006
Jean-Pierre Balpe et Évelyne Puget
Évelyne est allé chez Balpe comme elle se l’était promis. Elle a osé l’appeler au téléphone, lui dire qu’elle aimerait le rencontrer discrètement… Il a été un peu surpris, n’a pu s’empêcher de se demander si elle ne le draguait pas, a décidé que ça valait le coup de voir, a choisi un lieu discret —inutile que sa bonne se rende compte de quelque chose— il l’a invitée à manger avec lui à l’Écluse rouge, restaurant discret au bord du Loing avec quelques chambres —on ne sait jamais… A sa grande surprise, elle a accepté. Elle s’est dit qu’elle mentirait à Franck — ce ne serait pas la première fois— lui ferait croire qu’elle était de service de nuit…
Ils sont au restaurant: éclairée de bougies, la terrasse au bord du Loing, protégée par des cerceaux de verdure soulignés par des éclairages discrets noyés dans le feuillage, la nuit n’est pas trop fraîche, il y a peu de monde, le léger gargouillis de l’eau fait un fond sonore qui isole chaque table dans ses propres conversations. Évelyne n’est pas habituée à tant de luxe: nappe blanche, chandeliers, argenterie, serviette damassée, service de verre, assiettes de porcelaine… elle n’a jamais connu ça, même si Balpe a précisé qu’il l’invitait, elle ne peut s’empêcher de se demander combien peut coûter un repas pareil, de s’inquiéter de savoir jusqu’à quel point elle devra se montrer reconnaissante… Se dit aussi que, pour lui, un tel repas relève de l’ordinaire et que, peut-être, elle lui a rendu service en acceptant simplement de manger avec elle. Il a commandé une bouteille de Pouligny-Montrachet, lui demande si elle veut boire «Avec plaisir», dit-elle, bien qu’ignorant tout de ce vin et se promettant de se surveiller pour ne pas se laisser entraîner dans des territoires qu’elle ne contrôlerait plus: —Peut-être pourriez-vous maintenant, me dire pourquoi vous vouliez me voir? Dit Balpe accompagnant la douceur de son regard d’un immense sourire… Nous sommes assez loin de chez nous pour ne pas être reconnus et je pense que personne ne peut nous entendre ici. Évelyne hésite à entrer dans le vif du sujet, il lui semble soudain que sa démarche a quelque chose d’absurde, presque d’immature, elle se rend compte qu’elle dépend maintenant de lui. Elle feint de déguster le vin qui lui a été servi par le sommelier. Balpe attend, patient, mais quand elle repose son verre: —Alors, où en sommes-nous? Elle se lance: —C’est au sujet de Théo… —Décidément ce garçon vous occupe beaucoup… faut-il que j’en sois jaloux? Ce n’est pourtant encore qu’un gamin… Évelyne décide d’ignorer cette remarque: —Vous avez dit que vous pourriez m’aider… —J’ai dit ça? —Oui, je crois… — alors en quoi puis-je vous aider? —Il faut absolument que je lui parle… Balpe sourit, persuadé que les jeunes femmes modernes font mille folies (idée fausse où il y a pourtant quelques vérités) et il eut un petit rire qui lui était spécial: —Je ne peux pas vous dire vraiment pourquoi, murmure Évelyne renforçant les soupçons de son interlocuteur, mais il faut absolument que je lui parle, c’est très important… Le garçon apporte les soupes d’escargot à la provençale qu’il a commandés, elle s’interrompt, puis reprend: —Je sais qu’il vous cause des ennuis. Il m’en cause aussi. Si vous m’aidez, je vous promets qu’il ne vous embêtera plus… —il ne m’embête pas, comme vous dites. Tout au plus, lui et ses frères, sont l’origine de quelques désagréments de voisinage. Il s’interrompt un moment, semble plonger dans des réflexions intérieures… Mais je veux bien vous aider… Que faut-il faire?
28 novembre 2006
Après une nuit de baise
La rencontre Balpe-Évelyne s’est terminée comme prévu: il s’est montré charmant, prévenant même, Évelyne n’avait pas l’habitude d’être traitée de cette façon, et comme une chambre était disponible, qu’elle avait un peu bu, elle a oublié qu’elle était une représentante de la loi et n’a pas trop résisté. Pour tout dire, elle a même trouvé agréable de faire l’amour avec lui car, contrairement à son mari-plombier, il n’avait pas, dans le jeu sexuel, de comportement égoïste. Balpe, qui faisait preuve de beaucoup plus d’imagination qu’elle n’aurait pu le soupçonner, prenait autant de plaisir à donner du plaisir qu’à en recevoir. Ce n’était pas un bel homme, il était plus âgé qu’elle, mais elle ne se considérait pas non plus comme un modèle d’esthétique et, après tout, dans l’action, ce qui comptait c’était l’action elle-même et la jouissance qu’elle procurait. Le reste étant anecdotique il ne lui avait pas été difficile d’oublier l’esthétique. Et puis, que voulez-vous, une aventure est une aventure, Évelyne n’avait pas si souvent l’occasion d’en rencontrer de telles… Bref tous deux étaient enchantés de leur moitié de nuit car, pour que Franck ne soupçonne rien, il avait bien fallu, malgré l’insistance pressante de son tout nouveau amant, qu’elle rentre avant l’aube. Elle avait promis de le rappeler dans la journée.
De son portable, lors de la pause de midi, Évelyne rappelle Balpe. Les banalités galantes qu’il lui débite ne lui sont pas désagréables. L’habitude remplit tellement nos vies qu’il ne nous reste plus au bout d’un temps qui fuit trop vite aucun instant de libre pour autre chose, elle découvrait le plaisir profond de l’aventure amoureuse dû autant au fait qu’enfin quelqu’un semblait la considérer comme autre chose qu’une mère destinée à bien élever ses enfants, qu’un agent de la fonction publique théoriquement au service de la nation ou, pire encore, qu’une petite boulotte qui n’avait jamais pris soin de son corps. Balpe lui faisait découvrir le plaisir gratuit, le plaisir auquel on peut se livrer sans penser au lendemain, la joie de l’échange de sous-entendus promettant des moments de plaisirs d’une autre sorte, la jouissance à se dire que l’on pouvait trouver un plaisir intense dans le seul usage de son corps, et ceci sans aucune ambiguïté sentimentale: ils avaient bien baisé et, l’un comme l’autre, ne demandaient qu’à recommencer. —Mes doigts se promènent lentement sur ton ventre, s’attardent autour du nombril où je viens poser ma bouche, j’ai l’index baladeur, ta peau frémit… Leur conversation dura ainsi quelques temps puis Jean-Pierre lui fit un cadeau: —J’ai vu Théo ce matin, j’ai même parlé un moment avec lui, ça t’intéresse toujours? —Oui, oui, bien sûr! —Alors voilà: demain à dix heures il va aller à Achères-la-forêt. Il y a là un haras, le haras des mares où son père a mis en pension trois chevaux. Comme toutes les semaines, il va aller faire de l’équitation. D’habitude sa mère le dépose puis vient le rechercher vers midi. Ça te laisse du temps… —Génial, dit Évelyne, tu es génial, je te revaudrai ça… d’une autre façon. Le rire de Balpe s’acheva sur l’arrêt de la communication.
29 novembre 2006
Réflexions d'écrivain
Une chose en entraîne une autre et les événements qui semblent s’enchaîner selon un ordre des plus logiques ne sont en fait que la résultante du recoupement de trajectoires aléatoires. Si Évelyne n’avait pas couché avec Balpe, si Marc Hodges n’avait pas décidé d’écrire un roman sur la morte de la grotte d’Arnette, rien ne se serait déroulé de la même façon et ce qui paraît le plus solide reste sujet à l’une quelconque des bifurcations toujours possibles. Aussi, bien qu’il ait commencé d’écrire son roman, bien qu’il en connaisse les grandes lignes, Marc Hodges ne sait mas vraiment où il va, ni s’il va quelque part… Il n’a pas encore décidé qui est le coupable de l’assassinat de la vielle dame, ni si il y a un assassin, ni s’il y en plusieurs. Il pense que ça viendra parce que, d’habitude, c’est en écrivant que l’écrit s’impose, tout n’est qu’une question de rencontre de mots. Les mots se croisent, s’entrechoquent, s’appellent, se répondent ou s’ignorent, c’est ainsi, on n’y peut rien, pas plus Marc Hodges que qui que ce soit d’autre.
De toutes façons, comme dit quelque part Gertrude Stein avec sa lucidité habituelle: «Les romans eux qui racontent une histoire c’est vraiment quasiment la même chose, quasiment tout à fait la même chose, et bien entendu chacun en redemande du quasiment tout à fait la même chose et ainsi on écrit beaucoup de romans qui racontent toujours les mêmes histoires mais vous pouvez voir vous voyez bien que les choses importantes écrites par notre génération ne racontent pas d’histoire. Vous voyez que c’est parfaitement naturel.» Il ne s’inquiète donc pas sur ce point…
Pour l’instant il en est là: «16 heures 30 au commissariat de Fontainebleau, le téléphone sonne. Un agent de police, une femme, petite, assez ronde, dans les trente ans, cheveux châtains plutôt courts, décroche: —commissariat de Fontainebleau, j’écoute… On n’entend pas bien sûr ce qui lui est dit, on n’entend que ce qu’elle dit: —Ne quittez pas je vous passe la commissaire. Elle appuie sur une touche, puis raccroche. Rien ne sa passe pendant quelques secondes puis une femme surgit d’une porte sur laquelle est l’incription Albertine Schwilk, commissaire. Elle hurle: — Knauer, venez avec moi, on vient de me signaler un cadavre. Un homme, la quarantaine, sort d’un bureau vitré de vitres opaques, il tient sa casquette à la main droite. La nommée Schwilk et le nommé Knauer, se précipitent dans un couloir. On entend un porte claquée, un moteur qui démarre, une portière qui claque, une voiture qui part dans le hurlement d’une sirène de police…»
19 décembre 2006
L'adolescent se rebiffe
Réunion de crise. Un coin discret de la forêt. Théo est venue avec son VTT, Théo la rejoint avec le sien. Il y a en effet urgence, l’enlèvement de Sylphide change la donne, Évelyne veut se débarrasser de ça et maintenant que la commissaire a pris les choses en main, le relais est assuré. Elle n’est cependant pas tranquille, elle détient des informations qui pourraient changer l’enquête mais ne sait comment les faire passer sans risque. Pas question non plus de mouiller Théo: elle ne peut le faire sans se mouiller elle-même. Difficile d’être prudent, honnête et d’avoir en même temps sa conscience pour soi (ah, la conscience!)… — Je veux plus rédiger les lettres anonymes, dit Théo, je veux plus les faire passer à ta chef… —Je comprends (Théo est toujours aussi excitant…), mais si tu arrêtes nous perdons la seule piste qu’il y ait. —Celui qui fait ça saura bien prendre contact directement avec la police. Au début ça m’a amusé, j’ai vraiment cru à un jeu, mais maintenant ça devient trop chelou, je laisse tomber… —Comment on fait? —Basta, on arrête, c’est tout… — On arrête, c’est tout, tu raisonnes comme un gamin égoïste, faut trouver autre chose. Comment guider mes collègues vers le site qui t’a branché? Il s’appelle comment déjà? —Nathalie Riches… —Nathalie Riches… — Et les adresses des mails que tu reçois? —Ça change tout le temps et chaque fois que j’ai essayé d’envoyer un message en retour, j’ai eu un mail me disant que cette adresse n’existait pas. — Il doit utiliser un anonymiseur ou passer par un réseau darknet… — C’est quoi? —T’occupes… Un moyen pour rester anonyme sur Internet. Les spécialistes de la police sauraient s’en débrouiller, mais il faudrait les mettre au courant. — Ouais, et on peut pas. Ils s’enferment dans le silence, réfléchissent mais ni l’un ni l’autre n’a beaucoup d’imagination. La nuit se répand lentement sous les arbres. Il faut partir. Théo doit partir, l’heure du repas familial approche. Chacun monte sur sa bécane. Chacun part de son côté.
Évelyne est encore sur le chemin qui la ramène chez elle quand son portable sonne. Elle s’arrête, décroche. C’est Théo: — J’ai une idée… le fait de pédaler stimule la pensée… — C’est quoi? — On rédige une dernière lettre anonyme mais on s’arrange pour la coller à quelqu’un d’autre pour que la police s’intéresse à lui… — Ouais, ça peut marcher, mais quoi comme lettre? — Un début de jeu de pistes avec quelques infos qui oriente tes collègues. —Ça change pas grand chose, pourquoi pas la faire passer directement? —Pour créer un sas. Faut trouver quelqu’un qui se piquerait au jeu par exemple… —Tu penses à quelqu’un? Silence, réflexion: — Balpe? — Pourquoi lui? — C’est assez facile pour moi, puis c’est un mec teigneux et râleur, il devrait mordre à l’hameçon. Évelyne pense à sa nuit avec Balpe. C’est vrai qu’elle pourrait aussi le manipuler discrètement, il avait l’air d’être tout prêt à la revoir. Elle dit: — Ça urge, qu’est-ce que tu veux lui envoyer comme message? — Chais pas encore. —Tu peux sortir ce soir? — Pas de problème. — Alors dix heures, au déversoir du Grand Canal, tu sais où c’est? — Ouais. — Bon on se retrouve là et on en parle.