29 novembre 2006
Réflexions d'écrivain
Une chose en entraîne une autre et les événements qui semblent s’enchaîner selon un ordre des plus logiques ne sont en fait que la résultante du recoupement de trajectoires aléatoires. Si Évelyne n’avait pas couché avec Balpe, si Marc Hodges n’avait pas décidé d’écrire un roman sur la morte de la grotte d’Arnette, rien ne se serait déroulé de la même façon et ce qui paraît le plus solide reste sujet à l’une quelconque des bifurcations toujours possibles. Aussi, bien qu’il ait commencé d’écrire son roman, bien qu’il en connaisse les grandes lignes, Marc Hodges ne sait mas vraiment où il va, ni s’il va quelque part… Il n’a pas encore décidé qui est le coupable de l’assassinat de la vielle dame, ni si il y a un assassin, ni s’il y en plusieurs. Il pense que ça viendra parce que, d’habitude, c’est en écrivant que l’écrit s’impose, tout n’est qu’une question de rencontre de mots. Les mots se croisent, s’entrechoquent, s’appellent, se répondent ou s’ignorent, c’est ainsi, on n’y peut rien, pas plus Marc Hodges que qui que ce soit d’autre.
De toutes façons, comme dit quelque part Gertrude Stein avec sa lucidité habituelle: «Les romans eux qui racontent une histoire c’est vraiment quasiment la même chose, quasiment tout à fait la même chose, et bien entendu chacun en redemande du quasiment tout à fait la même chose et ainsi on écrit beaucoup de romans qui racontent toujours les mêmes histoires mais vous pouvez voir vous voyez bien que les choses importantes écrites par notre génération ne racontent pas d’histoire. Vous voyez que c’est parfaitement naturel.» Il ne s’inquiète donc pas sur ce point…
Pour l’instant il en est là: «16 heures 30 au commissariat de Fontainebleau, le téléphone sonne. Un agent de police, une femme, petite, assez ronde, dans les trente ans, cheveux châtains plutôt courts, décroche: —commissariat de Fontainebleau, j’écoute… On n’entend pas bien sûr ce qui lui est dit, on n’entend que ce qu’elle dit: —Ne quittez pas je vous passe la commissaire. Elle appuie sur une touche, puis raccroche. Rien ne sa passe pendant quelques secondes puis une femme surgit d’une porte sur laquelle est l’incription Albertine Schwilk, commissaire. Elle hurle: — Knauer, venez avec moi, on vient de me signaler un cadavre. Un homme, la quarantaine, sort d’un bureau vitré de vitres opaques, il tient sa casquette à la main droite. La nommée Schwilk et le nommé Knauer, se précipitent dans un couloir. On entend un porte claquée, un moteur qui démarre, une portière qui claque, une voiture qui part dans le hurlement d’une sirène de police…»
20 décembre 2006
Un personnage de Marc Hodges
L’écriture est une variété peu commune d’épreuves, un marathon d’orientation et d’obstacles. Il faut tenir la distance tout en évitant de s’égarer sur les multiples fausses pistes qui ne cessent de se présenter comme des solutions mais qui s’avèrent vite être des cul-de-sacs et en résolvant l’un après l’autre l’ensemble des problèmes locaux qui ne cessent de se poser…
Marc Hodges tient sa trame: il sait à peu près le but à atteindre mais ne dispose ni de la carte qui lui permettrait d’y arriver ni de tous les outils dont il aurait besoin en cours de route. Si l’imagination peut être considérée comme une accession à la liberté absolue, écrire est une sujétion à l’impérieuse existence des mots. Pourtant la pensée de son esclavage cessait tout d’un coup de lui peser dès lors qu’il se mettait à écrire, il souhaitait même alors de le prolonger encore lorsque diverses circonstances l’obligeaient à arrêter aussi, même si cette avancée lui était parfois difficile, avançait-il dans l’écriture de son roman:
«La confrontation des informations du récépissé de loto et des analyses scientifiques des prélèvements faits dans la grotte étaient claires: le cadavre de la vieille dame se trouvait en ce lieu trois ou quatre jours avant que le loto ait été payé. Qui plus est, elle savait maintenant qu’il avait été enregistré dans un café du treizième arrondissement de Paris «La prisonnière de Shangaï». Malheureusement comme il n’était pas gagnant, il n’avait pas été possible d’en savoir davantage sur la personne qui l’avait enregistré. Ce qui était sûr —c’est du moins la conclusion à laquelle avait abouti Albertine Schwilk— c’est que la personne qui l’avait perdu n’avait pas pu ne pas voir le cadavre puisqu’il était là, dans la grotte, depuis plusieurs jours et que le ticket était tombé entre le corps et la paroi de roche. Cet individu, quel qu’il soit, pouvait être un témoin précieux. Il pouvait notamment permettre de savoir si les empreintes trouvées sur le sol étaient ou non les siennes. Il pouvait aussi permettre de déterminer si l’ADN du cheveu n’appartenant pas à la vieille dame — et qui avait était trouvé sur ses vêtements— appartenait à ce visiteur ou à celui (celle? Bien que cela soit peu probable vu l’effort physique à fournir…) de cette vieille dame. Albertine avait appelé La prisonnière de Shangaï et demandé si le patron verrait un inconvénient à ce que, au cas où… elle affiche un appel à témoin dans son établissement. Le patron, un immigré chinois, ayant accepté, elle avait fait mettre une photo, les aspects les plus macabres gommés, du visage de la victime avec le message suivant: «avez-vous vu récemment cette vieille dame? La police a besoin de vous, appeler le…» Quant au reste, elle n’avait pas d’autres pistes, personne, dans la région, malgré la publication dans la presse locale, ne s’était fait connaître pour dire qui était cette vieille dame et, à cause du très petit nombre d’indices, le mystère restait complet. C’était à la fois énervant et excitant car l’affaire n’était pas banale. Albertine qui était entrée dans la police par goût des énigmes était décidée à y consacrer toutes ses force.»
27 décembre 2006
Le lotus d'or
Albertine Schwilk, accompagnée d’un inspecteur du secteur, l’inspecteur Struck, arrivent au Lotus d’or avenue de Choisy, à Paris. La chaleur écrase la ville, la voiture de service n’est pas climatisée: malgré les fenêtres ouvertes, Struck est en nage. L’inspecteur Struck est assez bel homme. Le problème est qu’il le sait et qu’il ne peut considérer chaque femme qu’il rencontre que comme une conquête possible. Albertine s’en est vite rendue compte et cela l’agace considérablement bien qu’elle fasse semblant de ne rien voir de ses sourires carnassiers et de ses roulements d’épaule. De toutes façons —mais qui sait ce qui peut se produire dans un récit policier — elle ne le rencontrera sûrement jamais plus. Albertine a d’abord voulu passer à la «prisonnière de Shangaï», pour se rendre compte. Les deux restaurants sont très loin l’un de l’autre…
Le «lotus d’or» est un petit établissement mi-traiteur, mi-restaurant comme la communauté chinoise en a tant développé en France: le même comptoir réfrigéré, le même four à micro-ondes, la même décoration standard à base de moulures plastiques imitant la laque, les mêmes chaises aux dossiers droits ajourés, la même vaisselle. Il pourrait être situé n’importe où et, si le client ignorait l’adresse, il ne pourrait savoir s’il consomme à Paris, Berlin, Madrid, Romorantin ou Lamotte-Lantenay. Derrière le comptoir un chinois sans rien de remarquable.
Avec une lenteur qui désire introduire un certain suspens, l’inspecteur Struck sort sa carte de police, la présente au chinois: «Police… Connaissez-vous Madame Wang?». Le chinois retire du four la barquette plastique qui contient du riz cantonnais, la pose sur un plteau, s’essuie les mains à une serviette en papier. Il prend son temps, semble réfléchir, regarde autour de lui dans la salle puis dit avec un accent chantant: «Moi pas savoir, appeler patronne…» «Ok, dit Struck, appelez votre patronne». Le chinois se retire par la porte de service. De la cuisine que l’on devine minuscule, provient le son d’une conversation en chinois à laquelle participent plusieurs personnes puis la porte s’ouvre à nouveau. Une petite jeune femme très fine, jean délavé, tee-shirt grège moulant une petite poitrine attirante, cheveux de jais très long sur les épaules, petites lunettes ovale d’acier bleui, apparaît: «Je suis la propriétaire de Lotus d’or, elle parle un français parfait et ne serait sa voix très légèrement chantante, on ne pourrait croire qu’elle n’est pas française de souche, il semble que vous cherchiez une Madame Wang? Je suis Madame Wang…» Albertine ne dit rien, il a été convenu entre eux que Struck mènerait cette partie de l’enquête et qu’elle se contenterait d’observer. Il dit: «Ce n’est pas vous que nous cherchons, je ne crois pas, mais une autre Madame Wang» Il tend une main vers Albertine qui lui donne la photo du cadavre: «Connaissez-vous cette Madame Wang?» La jeune femme regarde attentivement le cliché, puis dit: «Je connais cette femme, mais ce n’est pas Madame Wang, c’est Madame Miri…»
31 décembre 2006
Où va Marc Hodges ?
Ça bifurque, ça bifurque même sans cesse, aucune vie ne suit une ligne droite et, alors que l’on croit être sur une trajectoire et qu’il n’y a plus qu’à se laisser porter, quelque chose arrive, quelque chose cloche, quelque chose dérange et ça glisse, dérape, bifurque. Les certitudes foutent le camp, on ne sait plus où on va, on se rend compte que nous n’avons aucune prise sur notre foutu existence. Le roman sur ce point est plus simple qui va sans faiblir d’un point à un autre. Du moins la plupart du temps…
Pour Marc Hodges, son Albertine Schwilk est sur la voie, sur une voie, elle commence à tirer des fils. Après Madame Wang, c’est Madame Miri, un simple changement de patronyme car pour le reste l’essentiel est là: elle tient une piste et marc n’a plus qu’à suivre les rails. Albertine demande à madame Wang qui est Madame Miri. Réponse: «Madame Miri habiter au-dessus, quatrième étage, très gentille, vieille dame très gentille, garder parfois ma fille et mon fils. Très gentille, très serviable. Dame très bien… Vivre seule…» Albertine insiste: «Depuis quand est-elle partie?» Mme Wang: «Moi pas savoir, pas vu, Madame Miri très gentille, discrète, très discrète…» Marc décide que cette réponse énerve un peu son Albertine. L’interrogatoire va se poursuivre. Peut-être se durcir un peu, à voir…
Pour Albertine Mollet il en est autrement, elle est dans la panade et ne comprend rien à ce qui s’est passé jusque là. Elle est furieuse de l’article de ce foutriquet de Marc Hodges et si elle disposait de vrais pouvoirs, elle le foutrait bien un peu au trou pour lui apprendre à vivre. Ça c’est la tajectoire mais les choses ne se passent pas ainsi, Y a toujours un événement qui vient foutre la merde. On frappe à la porte de son bureau. «Entrez!», on entre, c’est le petit Winterhalter l’air excité comme un caniche en chaleur et embarrassé comme un communiant. Il attend de voir ce qui va se passer pour savoir quelle attitude adopter définitivement. Albertine: «Oui… qu’est-ce que vous voulez?» Tristan (un prénom qui lui va bien ceci dit…), hésite comme pour ménager son effet puis se lance: «Y a un os…» «Vous n’êtes pas obligé de créer du suspense, z’êtes pas dans un polard… alors?» «Le fils du Docteur Cottard, celui qui s’appelle Théo…» «Oui, et bien, ça vient où je vais chercher un forceps?» «Il a des problèmes, son père est là qui veut porter plainte…» «Merde, quoi encore…» éructe Albertine qui s’extrait de son fauteuil pivotant en faux cuir.
14 janvier 2007
Jogging interrompu
Quand la commissaire Albertine Schwilk, avertie par ses subordonnés alors qu’elle se préparait à aller se coucher arriva sur les bords du Grand Canal du Château de Fontainebleau, les deux cadavres étaient encore couchés dans l’herbe et les ambulanciers s’apprêtaient à les enlever.
- Qui vous a appelé, demanda-t-elle au lieutenant Lagardère ?
- Monsieur…
Il désignait un homme qui se tenait en retrait assis sur un des bancs de pierre destinés aux promeneurs. En survêtement bleu clair et chaussures Nike, il n’avait rien de remarquable, sûrement un des nombreux joggers qui profitaient du parc pour leurs intermittentes remise en forme. Albertine alla vers lui :
- Commissaire Schwilk, dit-elle, pouvez-vous me dire ce qui s’est passé ?
- Je l’ai déjà dit à ce monsieur.
Il montrait le lieutenant.
- Ça ne fait rien, j’aimerais l’entendre de votre bouche.
L’homme prit sa respiration, se redressa un peu sur son siège, regarda Albertine dans les yeux :
- Bon… Voilà… Je fais souvent du jogging dans le parc, j’habite en effet tout près d’ici, cent mètre tout au plus et quand je suis fatigué du bureau et du train de banlieue, comme aujourd’hui, qu’il ne pleut pas, que ma femme n’a pas besoin de moi pour faire des courses, que les enfants ont fait leurs devoirs, que je n’ai pas d’amis à la maison, qu’il n’y a rien d’intéressant à la télévision, que je n’ai pas à terminer un boulot, que je ne suis pas appelé au téléphone…
Albertine l’interrompt :
- Allez à l’essentiel s’il vous plaît
L’homme, étonné, soupire :
- Mais c’est ça l’essentiel… Bon… donc je faisais mon jogging sur le chemin qui fait le tour du canal quand en arrivant près du fond, du côté où il y a les cascades, j’ai vu une grosse forme qui flottait à la surface de l’eau. Je suis curieux, ma femme me le reproche souvent et ce n’est pas toujours positif, mais bon…je suis comme ça… Ça flottait à une cinquantaine de mètres, peu visible car le jour baissait, mais quand-même, ça ne pouvait pas être des nénuphars. J’ai arrêté de courir, j’ai longé le canal en marchant sur le mur qui l’encadre et je me suis approché puis j’ai regardé. J’ai vite compris, il y avait au moins deux corps car je voyais deux têtes. Pour le reste, c’était plus confus…
17 janvier 2007
A quoi servent des cadavres ?
Marc Hodges hésite un moment…
Il pense d’abord que c’est Albertine Schwilk elle-même qui découvre les cadavres en faisant son jogging, mais à la réflexion (il est neuf heures vingt et va se faire un café) cette situation lui semble finalement peu vraisemblable. Il a donc inventé un personnage quelconque, un homme pourquoi pas, ce qui ne l’engage en rien parce qu’il disparaîtra de sa fiction au plus vite. Bien qu’on ne sache jamais, peut-être en aurait-il besoin plus tard… En tous cas, à ce stade il reste anonyme. Marc Hodges pense un moment l’appeler André Pagès, ou Yvré ou Norpois puis décide que, pour l’instant, ce choix n’a pas grand intérêt. Faudrait davantage relier le personnage à leurs autres apparitions dans ses divers écrits, par exemple dater plus précisément cet incident dans leur biographie d’ensemble, vérifier — mais il en est déjà presque sûr — que le fait de le faire intervenir à Fontainebleau n’est pas contradictoire avec les actions qu’il leur a déjà prêté, etc. Maintenir un minimum de vraisemblance dans ses fictions. Quoique… Pour s’apercevoir d’erreurs éventuelles, il faudrait non seulement tout lire mais encore prendre des notes. Marc Hodges n’a aucune illusion, aucun fantasme à ce sujet.
Les cadavres aussi lui posent quelques problèmes mineurs mais néanmoins à considérer dans une écriture où chaque détail participe à la cohérence de l’ensemble, un peu comme ces images fractales où chaque point, provenant de la même formule que l’image d’ensemble, est à la fois partie et tout.
Les cadavres, en tant que tels, ne l’intéressent pas. Il a besoin d’eux pour construire son intrigue mais, à ce stade, il sait que ce pourraient être aussi bien ceux d’un vieux ou d’un jeune couple, deux SDF, deux retraités ou deux bourgeois. Ils pourraient être blanc, noir ou jaunes, jeunes ou vieux, beaux ou mal foutus… Il a besoin de cadavres pour la suite mais ne sait pas encore ce qu’elle sera. Deux parce que ce nombre, crédible — trois serait déjà trop —, ajoute une nuance psychologique (amour par exemple… ou haine absolue : suicide ou combat qui a mal tourné…) : c’est un chiffre qui ouvre le récit, situation toujours préférable pour l’imagination.
Il choisit d’abord un jeune couple très beau, très romantique, ce qui l’amènerait vers un suicide d’où pourquoi ce suicide et qu’est-ce qu’il vient faire dans l’économie générale de la fiction puis, parce qu’il a encore affaire à son hexagramme 63 introduit un peu vite (mais il est trop tard, écrire en temps réel ne permet pas de revenir en arrière), se dit que choisir des chinois peut être intéressant, cette nationalité offre des perspectives romanesques. Il décide donc que ce sera deux jeunes chinois, un homme et une femme, presque des adolescents, beaux de préférence.
20 janvier 2007
Description des cadavres
Pour décrire les deux cadavres, Marc Hodges s’inspire des romans de P.D.James:
«Examinant
le corps sous les yeux attentifs de Lorrimer et Doyle, il s’étonnait,
comme bien souvent en pareil cas, que la scène eût l’ait à ce point
irréelle, anormale, si singulièrement et ridiculement déplacée qu’il
dut retenir un rire nerveux. Cette impression il ne la ressentait pas
aussi fortement quand le cadavre était déjà en décomposition. Pour lui,
c’était alors comme si la chair pourrie, rongée de vers, comme si les
vêtements souillés et en lambeaux retournaient déjà à la terre qui
collait à eux prête à les engloutir et il ne leur trouvait rien de plus
extraordinaire qu’à un tas de compost ou de feuilles en train de se
décomposer. Mais là, avec ces projecteurs qui accusaient les formes et
les couleurs, le corps d’apparence encore si humaine, était à la fois
burlesque et absurde, et la joue pâle semblait aussi artificielle que
le plastique taché contre lequel elle reposait. Il paraissait grotesque
qu’on ne pût rien pour elle. Comme toujours, il dut refréner son envie
de coller sa bouche à la sienne, de plonger une aiguille dans le cœur
encore chaud pour tenter de la ranimer. » (Mort d'un expert, traduction Denise Meunier, ou Lisa Rosenbaum, ou Éric Diacon, ou Saint-Loup)
Il écrit :
Le
projecteur des pompiers éclaire violemment la scène. Albertine Schwilk
s’approche, regarde les corps, les imagine encore chauds tant, leur
mort étant relativement récente, ils ont l’air vivant. La lumière
blanche, vive, les recouvre comme de plastique, les peaux sont
luisantes d’eau, les visages conservent encore un peu des couleurs de
la vie mais comme cirées par la mort. La scène lui paraît presque
irréelle, aussi distancée de la réalité que celles que l’on peut être
amené à «vivre» dans un rêve. Elle approche encore, se penche pour
mieux voir. La femme, est belle mais elle ne peut lui attribuer un âge
tant les visages des asiatiques nous paraissent souvent plus jeunes
qu’ils ne sont en réalité. Entre vingt et trente ans, certainement. Ses
vêtements, mouillés, qui lui collent au corps, sont ordinaires: bonnet
rose enfermant les cheveux, jean, doudoune grisâtre, chaussures rouges
à talon plat. L’homme, à côté d’elle, semble avoir le même âge et, tant
son visage à l’air paisible, Albertine s’attend presque à le voir se
remettre à respirer. Des yeux noirs ouverts semblent regarder le ciel.
Jeune. Cheveux courts très noirs. Il est jeune aussi. Peut-être le même
âge que sa compagne. Étendu sur ce sol, sous la dureté de l’éclairage,
il ne semble présenter aucun signe particulier. Si ce n’est qu’il ne
respire pas. Jeans noirs, baskets de marque Nike, blouson matelassé
rouge. Rien que de très ordinaire. Il va falloir attendre l’autopsie
pour en savoir plus.
Albertine se relève, s’éloigne, fait signe aux ambulanciers qu’ils peuvent enlever les corps. Elle retourne chez elle.
23 janvier 2007
Perplexité d'Albertine Mollet
Les choses au jour le jour n'ont pas
leur place dans un roman, les deux histoires, celle d’Albertine Mollet
et celle d’Albertine Schwilk tendent à se distinguer maintenant, dans le monde Mollet, pas de cadavres chinois même s'il y en a d'autres. Albertine
Mollet se reproche de ne pas avoir su prévoir les événements, pour le
moment elle ne dispose pas d’assez d'informations pour connaître la
solution de tous ces incidents et retrouver le jeune Théo, les
conséquences de cette affaire se propagent comme une mauvaise herbe
l'asphyxiant totalement. Dans cette histoire le temps joue contre elle.
Albertine est logique mais parfois l'intelligence fait trop vite des
rapports entre les choses - tout ce qu’elle peut faire, c'est essayer
de poser des questions... Elle ne comprend pas le sens que cela a, a le
pressentiment d'être sur une corde raide, en train de jongler avec trop
de possibles, trop d’inconnus. Pourtant, la commissaire Albertine
Mollet estime qu'elle finira par trouver des traces (quand les
événements se déroulent trop vite, peu importe si vous êtes très
prudent). Elle n'a jamais rencontré quiconque ayant la plus vague idée
des authentiques raisons le poussant à faire quelque chose, Albertine
sait donc qu'elle doit s'attendre à ne pas voir les choses se produire
comme elle les imagine... Elle se sent plongée en plein polar mais
l'essentiel est de ne pas être prise par surprise.
Albertine
se masse doucement la tempe gauche du bout des doigts comme si elle
sentait les premiers signes d'une migraine: son crâne est en plein
désordre, sous des prétextes quelconques elle passe son temps à rôder
d'un bureau à l'autre... Parfois, c'est une chance de ne pas penser…
Les relations entre tous les événements récents lui paraissent dénués
de signification, elle a de plus en plus le sentiment de faire de la
une corde raide; l’inquiétude finit par dominer toutes ses actions,
toutes ses pensées, pourtant elle n’ignore pas que l'essentiel est de
ne pas être prise par surprise.
Albertine est en plein
désordre... Le temps joue contre elle dans cette histoire, cela ne peut
durer toujours… Elle ne comprend rien à cette histoire d’hexagramme, se
demande ce que le Yi Jing vient faire ici mais il n'est pas dans son
caractère de se plaindre de ce genre de choses mais il arrive que les
choses diffèrent de ce qu'on croit.... Albertine a quand même
l’angoisse qu'il puisse se produire quelque chose d'extraordinaire,
Elle n'est pas née de la dernière pluie, elle est préoccupée par toutes
les lettres anonymes qui l'envahissent - a besoin de réfléchir…
Les énigmes tendent à devenir l'incident central de son identité: elle sent que la terre est quelque part sous elle...
06 février 2007
Un curieux personnage en planque
Personne, ni Albertine, ni aucun de ses adjoints, entièrement occupés à chercher quelques indices qui pourraient leur donner une petite idée de la raison pour laquelle le couple de jeunes chinois pouvait s’être suicidé — ou avait pu être suicidé…— ne remarque caché dans l’obscurité des premiers buissons de la bordure forestière du parc surplombant le Grand Canal, accroupi derrière un tronc d’arbre abattu, un curieux personnage qui semble très intéressé par la scène qui se déroule sous ses yeux.
Un homme, plutôt
jeune, entre trente et trente cinq ans si l’on en juge par son visage,
coiffé d’une crête iroquoise de cheveux teints en rouge et raidis par
une couche de gel, un petit anneau argenté perce son sourcil droit,
trois ou quatre, du même métal, la partie supérieure du lobe de son
oreille gauche, quelque chose comme un clou à tête de turquoise
traverse la peau sous sa lèvre inférieure. Dès qu’il bouge, dans la
vague
lumière des rayons de lune qui parviennent à percer le feuillage, il
émet de furtifs éclats de lumière : chacun de ses doigts des deux mains
porte au moins un anneau d’argent, certains avec des motifs complexes —
tête de mort, zvastika, 69, semences tapissières plus ou moins
longues…— d’autres simples, comme des alliances. Au poignet droit, un
large bracelet en forme de collier de chien, autour du cou, un collier
serré et une large ceinture de cuir également cloutés de têtes de
diamant à laquelle est fixée une longue chaîne de métal. Plus clouté qu'un vieux fauteuil tapissier, il est vêtu
d’un bomber noir matelassé fait d’une manière qui réfléchit la lumière,
d’un pantalon corsaire en tissu écossais aux couleurs dominantes rouges
et noires; aux pieds des rangers noirs de CRS — ou de parachutiste.
Tapi
dans l’herbe, profitant de l’abri que lui offre un bouquet d’orties
blanches, ayant posé à côté de lui un sac à dos sur lequel on peut lire
l’expression «ni Dieu ni maître», il est accroupi dans l’herbe,
insouciant à l’humidité fraîche qui monte du sol. Il prend des photos,
beaucoup, comme s’il voulait que rien ne lui échappe. De temps à autre,
il saisit, dans son sac, une petite fiasque, en boit une gorgée puis la
range soigneusement dans la poche extérieure latérale gauche. Par
terre, sur le sol, à côté de lui, un légère luminescence signale
l’écran d’un téléphone portable allumé.
Il semble avoir tout son temps.
08 juin 2007
Analyse de l'hexagramme 63
Albertine Schwilk est dans la panade : elle ne comprend plus rien à tous ces enchaînements d’événements qui semblent partir dans tous les sens. La seule ligne qui lui semble cohérente est celle qu’elle appelle « la piste chinoise » et qui peut se résumer ainsi : à l’origine, dans la grotte d’Arnette, un cadavre de vieille femme qui s’avère être celui d’une vieille chinoise disparue du treizième arrondissement de Paris, deux autres cadavres chinois dans le Grand Canal du château de Fontainebleau, ensuite des hexagrammes tirés du Yi Jing, l’hexagramme 63, plus précisément au sujet duquel le spécialiste (un certain Jérôme Soulat- qu’elle a interrogé lui a envoyé le rapport suivant :
« Il faut considérer tous les hexagrammes comme des situations. Leur degré d'instabilité est donné par le nombre de lignes "non en place", c'est à dire de lignes yin en position impaire ou yang en position paire. L'instabilité n'est pas forcément mauvaise et doit être étudiée au cas par cas.
C'est bien souvent là que les mutations vont éclairer l'interprétation. Les mutations indiquent par où s'effectue le changement.
Il est clair qu'à partir d'une situation donnée, un changement peut être bénéfique ou maléfique. Certains changement renforcent, d'autres érodent, d'autres enfin font s'effondrer l'édifice.
Par exemple, dans l'hexagramme 50 (Le Chaudron), il est certain qu'une mutation en ligne 6 est favorable, car elle mettra "en place" la ligne supérieure liée au sage, au fou, à la spiritualité. Mais attention ! Toute mutation vers une position "en place" n'est pas nécessairement positive. Dans le même hexagramme, la mutation de la ligne 4 n'est pas favorable. Pourquoi ? Parce que l'instabilité générale de l'hexagramme est créative (yang pur interne bas) et la mutation de 4 ferait apparaître une force d'inertie dangereuse (montagne supérieure) qui empêcherai le bouillonnement d'être réellement productif.
Un exemple concret : madame x souhaite exposer ses peintures dans la galerie y et consulte l'oracle. Elle obtient l'hexagramme 50 avec une mutation en 4/
Cela signifie que la galerie refusera probablement l'exposition, où si elle accepte, qu'elle imposera une ligne de présentation inadéquate. Rien n'est alors perdu. Il faut travailler dans ce cas le concept et l'argumentaire pour convaincre "par le haut", en donnant des arguments forts et frappants.
Que faire quand plusieurs lignes mutent ?
Quand on étudie un tirage avec plusieurs mutations, il faut être assez prudent dans l'analyse :
On peut considérer en effet que les textes des lignes nous disent : "Voici ce qui se passerait si l'hexagramme ne mutait QUE par cette ligne." Si plus de deux lignes mutent, plusieurs trigrammes seront affectés, modifiant en profondeur l'hexagramme principal.
Prenons un exemple: l'hexagramme 63 ("après l'accomplissement") est parfaitement structuré. Toutes les lignes yang sont en position impaire tandis que les yins sont en position paire.La mutation d'une ligne unique quelconque marque donc la fin de cette harmonie. Cependant, une situation équilibrée est assez stérile. Elle manque de force vitale (en thermodynamique, on parlerait de différentiel de potentiel). Si plusieurs lignes de notre hexagramme 63 mutent, peut-être vont-elles créer la tension nécessaire à des réalisations. Si les lignes 2 et 5 mutent simultanément (les traits forts des deux trigrammes), alors nous obtenons "la paix" (hexagramme 11). Si les lignes 3 et 6 mutent, nous obtenons "Augmentation" (hexagramme 42), particulièrement favorable à de grands projets, ce qui était impensable dans la situation initiale.
Que faire si aucune ligne ne mute ?
En théorie, si aucune ligne ne mute, on ne lira que le commentaire et le jugement. Toutefois, la lecture de toutes les lignes permet de voir comment "pourrait" changer la situation. Mais je ne le conseille qu'aux personnes expérimentées car on sort de l'aspect "diagnostic" du Yiking pour pénétrer dans le monde de la magie syncrétique. Si aucune ligne ne mute, il faut s'imprégner de la situation décrite et s'attacher à voir ses équilibres au delà de la simple idée de ligne "en place" ou "non en place ». »
Ce texte, long, abscons, n’est pas fait pour diminuer sa perplexité…