Albertine revient

Élément de l'hyperfiction "La Disparition du Général Proust"

15 septembre 2006

Un jeune homme admirable

Tout a commencé étrangement : un matin, un adolescent est entré au commissariat. Il a demandé à voir la commissaire Albertine Mollet. Le planton, une jeune femme boulotte boudinée dans son uniforme trop serré, lui a demandé «A quel sujet?». L’adolescent — profil florentin, cheveux mi longs très noirs coupés comme ceux d’un page de la renaissance, tenue décontractée mais plutôt branchée de pratiquant des planches à roulettes (la jeune planton l’a trouvé beau comme un dieu de l’antiquité. Il lui rappelait même un portrait d’elle ne savait plus quel peintre qu’elle avait vu à Florence) — l’adolescent,, comme si le fait d’être dans un commissariat ne lui posait aucun problème, a répondu avec assurance: «C’est personnel.» «Je suis désolée, mais la commissaire n’est pas là…» «Savez-vous quand elle reviendra?» «Non, aucune idée…» L’adolescent a hésité: «Je peux vous faire confiance?» La jeune planton a hésité entre le sourire et l’indignation. La beauté du jeune homme lui a fait opter pour l’indulgence: «Bien sûr, pourquoi?» «Je dois lui remettre une lettre en main propre; il ne faut pas que qui que ce soit l’ouvre avant elle…» Il a sorti de son blouson une enveloppe portant une en-tête d’hôtel, l’a tendue vers le planton. Elle a tendu la main mais il ne lâchait pas l’enveloppe: «C’est très très important…» «J’ai compris, tu peux me faire confiance» Il l’a regardée quelques secondes dans les yeux: son regard était d’un noir intense. Elle en fut troublée: «Si tu ne me crois pas, va-t-en !» "Ok, je vous crois». Il a donné l’enveloppe. Il est parti aussitôt. La jeune flic regarda machinalement l’enveloppe : papier assez luxueux, son en-tête était «Four seasons hotel Cyprus» Elle la posa sur sa banque de travail en attendant la commissaire.

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16 septembre 2006

La commissaire n'est pas supportable

La commissaire Albertine Mollet était une petite bonne femme sèche, visage en lame de couteau, nez très fin à l’arête longue séparant ses deux yeux à la façon d’un bec d’aigle et lui donnant un regard vif et profond. Elle portait la tête haute comme si elle était toujours à la parade. Cheveux mi-courts mal entretenus, raides, mal coupés qui trahissaient une grande indifférence à l’apparence physique. Son caractère était à l’avenant: vive, presque agitée, autoritaire, détestant perdre son temps en futilités inutiles, elle n’avait aucun complexe vis à vis des hommes qu’elle prenait tous plus ou moins pour de grands enfants. Elle ne ménageait pas ses subordonnés, exigeant toujours d’eux qu’ils soient à la limite de ce qu’ils étaient capable de faire. Autant dire que si certains —ceux pour qui le métier de policier était une vraie vocation— la respectaient et considéraient que ce n’était pas par hasard qu’elle occupait son poste, la plupart avaient du mal à la supporter: elle ne les laissait pas s’endormir dans le confort douillet d’une routine quotidienne. Ceux-là attendaient avec impatience qu’elle puisse être nommé ailleurs.

Pourtant elle était mariée. Elle avait rencontré un jour l’homme qu’il lui fallait: un doux philosophe tranquille qui n’était jamais vraiment sorti de l’adolescence et ne vivait que dans le monde des idées. Son sens du concret était des plus sommaires et s’il n’avait pas eu d’abord sa mère, puis sa femme, pour le prendre en main, il aurait été incapable de survivre dans le monde tel qu’il est. Il pensait, réfléchissait, écrivait des articles profonds qui n’intéressaient personne mais qui lui prenaient beaucoup de temps et qu’il parvenait parfois à publier dans des revues que personne ne lisait et qui, bien sûr, ne le rémunéraient pas. Il n’avait, comme ressource, que les leçons particulières qu’il donnait, ici et là, à quelques bourgeois adolescents qui ne comprenaient rien à ses explications et n’en demandaient pas tant. Chacun y trouvait son compte: les parents, moyennant une somme modique, avaient la conscience tranquille du devoir accompli pour leur progéniture; la progéniture insoucieuse d’un avenir qu’elle savait assuré, faisaient plaisir à ses parents et laissaient le «professeur» rédiger leurs devoirs à leur place. Bref, tout baignait. Albertine aimait son mari Rango qui se laissait suffisamment aimer pour lui avoir fait deux enfants: Kevin, âgé maintenant de quatre ans, et Karcher qui n’en avait pas encore tout à fait deux.

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17 septembre 2006

Un premier cadavre

Albertine Mollet aussi a une famille: deux frères, un de vingt trois ans, l’autre de dix-huit, une sœur de vingt-cinq, un père et une mère. A tous points de vue, c’était une femme socialement intégrée, appartenant à la petite bourgeoisie de province pour qui la loi, l’ordre et la famille étaient des principes intangibles. Du coup, ce n’était pas une femme très drôle. A elle seule elle incarnait la loi, le sens de l’ordre et le devoir de justice. On ne plaisante pas avec ces choses-là.

Le jour où l’adolescent avait déposé une enveloppe auprès de la petite boulotte qui tenait la permanence à l’accueil du commissariat, Albertine Mollet avait été appelée en mission dans une commune voisine de Fontainebleau qui relevait de sa compétence: Moret-sur-Loing. Petite bourgade tranquille autrefois ville forte, belle endormie sur ses vieux restes, essentiellement peuplée de cadres moyens cherchant, à proximité de Paris, la tranquillité de la campagne. Trois gamins, auxquels elle se promettait de demander plus tard ce qu’ils pouvaient bien avoir affaire en un tel lieu, avaient découvert un cadavre dans une vieille maison abandonnée située sous le viaduc de chemin de fer qui traversait le Loing en bordure de la ville. La mort devait remonter à trois ou quatre jours (les experts le confirmeraient ou non…); le mort —c’était un homme— devait avoir dans les quarante ou cinquante ans et semblait connu par la police municipale comme Nestor, un SDF tranquille qui avait choisi ce lieu pour y passer l’hiver à l’abri du froid et de la pluie. Il ne semblait pas y avoir eu de violence, vraisemblablement l’homme était mort dans son sommeil asphyxié par le chauffage de fortune qu’il avait bricolé avec une bonbonne de gaz et une vieille cuisinière récupérée dans quelque déchetterie locale. La pièce où il avait été trouvé, une des rares à peu près étanche de l’ancienne villa avait été calfeutrée avec des matériaux de fortune de façon à ne pas laisser entrer le froid.

Petite affaire donc mais Albertine Mollet n’en avait pas beaucoup d’autres à se mettre sous la dent et puis, de toutes façons, un cadavre c’est un cadavre. Elle avait donc pris l’enquête très au sérieux même si elle n’avait découvert rien de vraiment suspect. Restaient les gosses. Elle se promit de les inquiéter un peu.

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18 septembre 2006

Aventures d'une lettre anonyme

Albertine termina très tard son enquête dans le squat de Moret-sur-Loing. Elle ne repassa donc pas au commissariat. Le lendemain la jeune planton qui avait reçu la lettre de l’adolescent était à la veille d’une période de vacances. Or, distraite parce qu’elle avait en ce moment des problèmes avec un fiancé qui semblait se lasser de sa compagnie, la tête toujours ailleurs, elle avait oublié de transmettre la consigne à celui qui devait être le planton du lendemain et de lui indiquer où était l’enveloppe à en-tête de l’hôtel Cyprus. Rien de bien grave dans tout cela si ce n’est que de grands événements dépendant souvent d’une succession de faits infimes qui passent inaperçus. Lorsque, huit jours plus tard, après avoir essayé de séduire à nouveau — avec un succès mitigé il faut bien le dire— son plombier de fiancé en allant avec lui —c’était une période de creux pour le tourisme et elle avait, sur Lastminute.com, trouvé un séjour en promotion— s’ennuyer —ils ne pouvaient pas s’offrir ce qui en fait le charme— dans les rues de Marrakech, c’est la commissaire Albertine Mollet qui avec mari et enfants s’était tirée dans un camp de vacances du Jura pour se ressourcer en s’épuisant dans du ski de fond, discipline sportive qu’elle ignorait jusque-là.

Bref, de coïncidence en coïncidence, l’enveloppe de l’adolescent aurait pu subir le sort de ces lettres dont la presse nous entretient de loin en loin: disparaître pendant quelques dizaines d’années pour, lors de leur réapparition apparaître non plus pour ce qu’elles étaient mais comme des documents d’intérêt historique.

Par un autre hasard, il n’en fut rien. Vingt jours après le dépôt de l’enveloppe, un autre flic, à son tour planton, obsédé par l’ordre, se mit à ranger les tiroirs du bureau et trouva l’enveloppe. Il demanda alors à ses collègues si certains d’entre eux savaient ce qu’elle faisait là. La jeune planton —appelons-la Evelyne pour simplifier— revenait juste d’acheter des sandwiches pour le sommaire repas de midi des fonctionnaires présents dans le commissariat, se souvint alors que c’était à elle que cette enveloppe avait été remise. Ce qu’elle dit: «Ouais, je sais ce que c’est… Donne-la!» Le planton du jour —prénommé Imad— la lui remit.

Evelyne était bien embêtée: elle ne pouvait pas la remettre à la commissaire sans avouer sa faute. Elle ne pouvait pas la jeter sans commettre une faute plus grave encore.

20 septembre 2006

Une lettre de désespoir

Le texte de la feuille de papier crème qu’Evelyne sortit de l’enveloppe qu’elle aurait dû remettre à la commissaire Albertine Mollet, sa supérieure hiérarchique, était constitué —comme dans les films policiers ordinaires— de lettres découpées dans des journaux et collés. A l’odeur il lui sembla que la colle était de celle que les écoliers achètent en bâtons. Mais là —même si cela pouvait constituer des indices sérieux— n’était pas l’essentiel. Le texte disait en effet ceci: «Je m’ennuie. Trop. Alors que je pourrais vivre tranquille de mes rentes, je m’emmerde. J’ai décidé que ça ne pouvait pas durer. Pour voir ce que ça fait, pour changer, pour rien… je viens de tuer un mec. Vous trouverez son cadavre dans une maison abandonnée, près du Loing, à Moret, sous le viaduc de chemin de fer…»

Il n’y avait pas de doute possible, cette lettre parlait du cadavre découvert une vingtaine de jours avant. Elle représentait donc un fait capital dans l’enquête de la commissaire Mollet mais Evelyne avait égaré cette lettre. C’était donc une faute grave, très grave. Elle posa la lettre à côté de son lit, essaya de réfléchir. Elle ne pouvait en parler à personne, pas même à son plombier de mari qui d’ailleurs ronflait déjà à côté d’elle. Elle essaya de lire. Rien à faire. En fait elle passa une nuit blanche. Le matin elle était crevée mais elle ne savait toujours pas ce qu’elle devait faire.

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25 septembre 2006

Les accidents de la misère

Albertine Mollet est dans son bureau. Elle a demandé qu’on ne la dérange pas. Chacun, dans le commissariat, sait qu’elle a horreur qu’on la dérange. Il paraît qu’elle a du travail. Tous en doutent, mais c’est la chef, alors… En fait elle lit tranquillement sur Internet les aventures de Ganançay, c’est une grande amatrice d’histoires politico-policières et elle partage une partie de son temps entre Ganançay et Un roman de Marc Hodges dont, à l’occasion, elle commente les pages.

Il est vrai que son travail n’est pas très passionnant: entre les réunions aux conseils communaux de son secteur —où elle doit s’engager sans cesse à réprimer les taggeurs, à réduire quelques tapages nocturnes, à essayer de chasser des parkings publics les éternels ivrognes quémandeurs —, les rondes sur son secteur où tout est tellement calme qu’elle doit s’intéresser aux voitures mal garées, aux amants qui garent leurs voitures à l’orée des bois, aux quelques filles qui tapinent ici et là au bord des routes, aux cabots agressifs et aux écoliers qui font l’école buissonnière, sa vie n’a de policière que le nom. Le seul événement un peu intéressant, la mort par asphyxie du clochard de Moret-sur-Loing, s’est révélée être un banal accident de la misère. Au moins, les aventures farfelues et imaginaires des romans qu’elle parcourt lui donnent à rêver que peut-être un jour, quelque chose se produira aussi pour elle. Elle n’est pas loin de penser que ses lectures l’y préparent.

28 septembre 2006

Comment se désintéresser d'une affaire

C’est Évelyne qui reçoit l’appel d’Antoine Lahorte lui apprenant que son groupe venait de découvrir un cadavre dans la grotte d’Arnette. Ayant toujours dans la poche la lettre qui lui annonçait ce fait, cette nouvelle ne la surprend pas… «Qu’est-ce qu’on doit faire demande l’homme au bout du fil?» Le réflexe professionnel dicte à Évelyne sa conduite: «Ne bougez pas, on arrive.» Elle raccroche, se lève de son siège, va vers la porte du bureau de la commissaire, frappe… «Qu’y a-t-il?» demande la voix d’Albertine Mollet. «Un cadavre» dit Évelyne, «Encore, rétorque la commissaire qui ajoute, mais qu’est-ce que vous attendez pour entrer?» La jeune policière entre, se trouve face à sa supérieure qui vient de poser son livre sur son bureau et feint d’être occupée à signer des papiers divers: «Des promeneurs ont trouvé un cadavre dans une grotte du côté de l’hippodrome», dit-elle. «On y va, dit Albertine se levant, Dutronc, Marimbeau, venez avec moi, on prend le quatre-quatre!… Évelyne, appelez les Eaux et Forêts qu’ils envoient quelqu’un au carrefour… pour nous guider et nous ouvrir les barrières ». Quelques secondes après, la sirène de la voiture de police met de l’animation dans les rues de la ville.

«Inutile que je donne la seconde lettre, se dit Évelyne, ils ont trouvé le cadavre, j’ai un peu trop attendu… Ce serait idiot de prendre des risques» Puis elle pense: «D’autant que si c’est dans la forêt, ça concerne la gendarmerie, ça ne nous concerne plus…» Elle sort la lettre de la poche de son pantalon d’uniforme, la déchire soigneusement en morceaux minuscules puis, sur un prétexte quelconque, quitte son bureau et va faire disparaître le tout dans les toilettes.

29 septembre 2006

La commissaire est perplexe

Le cadavre qu’Albertine Mollet avait devant les yeux semblait être, même si le séjour dans la grotte an avait altéré l’aspect et dans la mesure où sa lampe de poche lui permettait de voir, celui d’une vieille dame —le légiste confirmerait ou infirmerait cela— mais ce qui l’intrigua le plus, c’est que, malgré la saleté inhérente au séjour dans l’humidité de la forêt, elle semblait vêtue avec un soin extrême, comme si elle avait mis ses plus beaux habits. Cette «femme» portait aussi un médaillon qui semblait en or et, l’auriculaire de sa main droite avait une alliance. Pour le reste il faudrait attendre d’autant qu’il n’était pas question de piétiner dans la grotte au risque de détruire les indices éventuels. Suicide, assassinat, accident… rien pour l’instant n’était sûr. Comme elle devait le faire, Albertine avait appelé la gendarmerie et attendait l’arrivée imminente de leur équipe scientifique seule habilitée à toucher le corps et à analyser avec précision tout ce qui pourrait constituer un indice. Les déplacements des randonneurs avaient assez bouleversé le sol sableux pour faire craindre le pire.

Pour l’instant, Albertine s’était contentée de faire relever l’identité de ces randonneurs —dont certains paraissaient choqués— puis de faire venir un fourgon de police pour les conduire à la gare de Bois-le-Roi où ils devaient reprendre le premier train pour Paris. La commissaire ne croyait pas que ce groupe de personnes âgées ait quelque chose à voir avec la morte: elle préférait s’en débarrasser au plus vite.

01 octobre 2006

Peu d'indices

Quelques jours plus tard, le médecin légiste rendait ses conclusions: le commandant de gendarmerie appela Albertine Mollet alors qu’elle était en train, en ce jour de la Saint Valentin de consulter le site des poèmes de Jean-Pierre Balpe pour voir ce qu’il écrivait sur l’amour. Ça tombait mal mais la vie ne fait que rarement preuve de délicatesse. Le commandant —il s’appelait Lucien Delsoussol et aimait à faire croire que c’était un patronyme aristocratique— lui dit: «Je vous fais parvenir les conclusions du légiste. bien sûr c’est nous qui menons l’enquête mais au cas où elles vous donneraient quelques pistes…» «Bien sûr, je vous en ferais part…» «Merci. Je vais à l’essentiel: la vieille dame n’est pas morte sur place. D’après le légiste, elle est morte depuis plus de quinze jours et n’aurait séjourné dans la grotte que deux ou trois jours.» «On l’a transportée là?» «Je ne vois pas d’autre explication…» «Ça n’a pas dû être facile…» «En effet, il faut une certaine force: un homme costaud ou plusieurs individus… ou alors un 4x4 qui aurait traversé la forêt mais nous aurions trouvé des traces autour de la grotte. Enfin, je crois…» «Aucun autre indice?» «Rien de bien sérieux. On a relevé sur son vêtement des terres de diverses origines comme si elle avait d’abord été allongée sur un autre terrain. La grotte a un sol de sable de gré or il y aurait de l’argile…» «la cause de la mort?» «Le légiste n’a rien relevé de suspect… Comme si cette personne étant morte de mort naturelle quelqu’un avait cherché à s’en débarrasser.» «Ce ne serait pas un crime?» «Pour l’instant rien ne le montre… Je vous tiens au courant si j’ai du nouveau mais… ne nous oubliez pas…» «N’ayez crainte!»

Delsoussol avait raccroché. Albertine resta perplexe. Encore une petite affaire pensa-t-elle, pas de quoi remuer un commissariat. Le mieux est d’attendre et de voir venir. Elle retourna à sa recherche de poèmes, découvrir ceux de Marc Hodges à Gilberte et se dit que, pour la Saint Valentin, ils étaient un peu lestes.

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02 octobre 2006

L'inspiration

Retour à l’ordre normal des choses

Pendant une quinzaine de jours, l’enquête n’avança pas vraiment: on ne signalait aucune disparition de vieille dame dans la région et le fichier central des personnes disparues ne contenait aucun signalement correspondant à celui du cadavre trouvé dans la grotte d’Arnette. L’affaire commençait à ne plus présenter d’intérêt pour personne: la gendarmerie avait autre chose à faire avec les excès de vitesse, les conducteurs sans permis ou en état d’ivresse, les cambriolages de pavillons, les tapages nocturnes et autres nuisances semi-campagnardes; après avoir fait parler les randonneurs, interrogés quelques chercheurs de champignons, demandé leur avis à des personnes prises au hasard dans la rue, la presse n’avait rien pour broder sur l’événement, rien qui pourrait ébranler la routine et l’ennui atavique de ses lecteurs; Évelyne pensait que le mieux était encore de ne pas faire de vagues d’autant qu’elle était très occupée par ses mômes et préoccupée par son plombier qui ne semblait pas insensible aux charmes d’une nouvelle voisine: la commissaire Albertine Mollet n’était pas chargée de l’enquête et, dûment chapitrée par la philosophie —approximative mais avenante— de son mari, trouvait que c’était très bien ainsi car elle n’était pas vraiment payée pour en faire davantage.

Seul un habitant de la région, Marc Hodges, un écrivain approximatif comme il y en a tant, qui avait déjà publié quelques romans policiers dont Ganançay (500 acheteurs), La disparition du Général Proust (300 acheteurs), et diverses nouvelles (nombre d’acheteurs difficile à évaluer) s’intéressait à ce fait divers qui ne lui paraissait pas si banal que ça. D’habitude on ne supprime pas ainsi les vieilles dames et, lorsqu’on le fait, on ne transporte pas leur corps au fond des bois mais, cependant, sur un chemin de randonnée balisé et très fréquenté. Un jeune homme, une jeune femme, lui auraient paru relever de meurtres ordinaires. Mais une vieille dame. D’autant que, selon la presse, le corps n’aurait pas été déplacé là juste après l’assassinat mais plusieurs jours plus tard. Marc Hodges pensait qu’il y avait là matière à écrire un roman policier. Il se mit à l’ouvrage.

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