18 septembre 2006
Aventures d'une lettre anonyme
Albertine termina très tard son enquête dans le squat de Moret-sur-Loing. Elle ne repassa donc pas au commissariat. Le lendemain la jeune planton qui avait reçu la lettre de l’adolescent était à la veille d’une période de vacances. Or, distraite parce qu’elle avait en ce moment des problèmes avec un fiancé qui semblait se lasser de sa compagnie, la tête toujours ailleurs, elle avait oublié de transmettre la consigne à celui qui devait être le planton du lendemain et de lui indiquer où était l’enveloppe à en-tête de l’hôtel Cyprus. Rien de bien grave dans tout cela si ce n’est que de grands événements dépendant souvent d’une succession de faits infimes qui passent inaperçus. Lorsque, huit jours plus tard, après avoir essayé de séduire à nouveau — avec un succès mitigé il faut bien le dire— son plombier de fiancé en allant avec lui —c’était une période de creux pour le tourisme et elle avait, sur Lastminute.com, trouvé un séjour en promotion— s’ennuyer —ils ne pouvaient pas s’offrir ce qui en fait le charme— dans les rues de Marrakech, c’est la commissaire Albertine Mollet qui avec mari et enfants s’était tirée dans un camp de vacances du Jura pour se ressourcer en s’épuisant dans du ski de fond, discipline sportive qu’elle ignorait jusque-là.
Bref, de coïncidence en coïncidence, l’enveloppe de l’adolescent aurait pu subir le sort de ces lettres dont la presse nous entretient de loin en loin: disparaître pendant quelques dizaines d’années pour, lors de leur réapparition apparaître non plus pour ce qu’elles étaient mais comme des documents d’intérêt historique.
Par un autre hasard, il n’en fut rien. Vingt jours après le dépôt de l’enveloppe, un autre flic, à son tour planton, obsédé par l’ordre, se mit à ranger les tiroirs du bureau et trouva l’enveloppe. Il demanda alors à ses collègues si certains d’entre eux savaient ce qu’elle faisait là. La jeune planton —appelons-la Evelyne pour simplifier— revenait juste d’acheter des sandwiches pour le sommaire repas de midi des fonctionnaires présents dans le commissariat, se souvint alors que c’était à elle que cette enveloppe avait été remise. Ce qu’elle dit: «Ouais, je sais ce que c’est… Donne-la!» Le planton du jour —prénommé Imad— la lui remit.
Evelyne était bien embêtée: elle ne pouvait pas la remettre à la commissaire sans avouer sa faute. Elle ne pouvait pas la jeter sans commettre une faute plus grave encore.
19 septembre 2006
Ouvrir ou ne pas ouvrir une lettre anonyme
Le dilemme d’Evelyne était redoutable.
Mais Évelyne ne manquait pas d’astuces: elle examina attentivement
l’enveloppe, remarqua que mise à part la publicité pour l’hôtel Cyprus
elle ne portait pas de signe distinctif identifiable —date, nom, marque
quelconque… Elle devait bien sûr porter des empreintes digitales:
celles de l’adolescent car, impressionnée par sa beauté elle gardait
une image très nette de sa présence et se souvenait qu’il n’avait pas
de gants; les siennes puisqu’elle l’avait maniée sans beaucoup de
précautions; peut-être celles de la femme de ménage; celle enfin, au
moins, de son collègue qui l’avait extraite du tiroir… ce qui, pour une
enveloppe faisait beaucoup. Elle ne constituait donc pas un objet
intéressant pour une enquête quelconque et elle pouvait la manipuler
sans trop de problèmes moraux (elle en était encore à l’époque de sa
carrière où les cours de l’école de police influaient sur ses
comportements, même si cette influence, avec le temps, tendraient à
s’estomper au point de finir par totalement disparaître). Elle emporta
l’enveloppe chez elle.
Le soir même, bébé couché, papa devant la télé, juste avant d’entamer sa lecture de la Disparition du Général Proust
—Roman qu’elle avait acheté ce jour-là d’occasion au marché—, elle
soumit la transparence de la lettre à la lumière d’une torche
puissante: elle ne vit pas grand chose sinon que, apparemment, elle
contenait une lettre dont elle ne parvint cependant à rien lire parce
que la feuille de papier étant repliée deux fois sur elle-même, les
caractères se chevauchaient. Consciente de franchir une étape dans la
faute professionnelle, elle se décida à soumettre l’enveloppe au jet de
vapeur de sa machine à café italienne (un cadeau de Noël de sa
belle-mère qui ne supportait pas le café médiocre) pour la décoller
avec soin. Elle y parvint sans trop de peine. Soucieuse de ne pas
aggraver son cas et consciente par profession que la feuille interne
devait être vierge de tout apport externe, elle revêtit une paire neuve
de gants de cuisine en latex blanc.
L’enveloppe contenait une feuille de papier crème. Elle la sortit.
20 septembre 2006
Une lettre de désespoir
Le texte de la feuille de papier crème qu’Evelyne sortit de l’enveloppe qu’elle aurait dû remettre à la commissaire Albertine Mollet, sa supérieure hiérarchique, était constitué —comme dans les films policiers ordinaires— de lettres découpées dans des journaux et collés. A l’odeur il lui sembla que la colle était de celle que les écoliers achètent en bâtons. Mais là —même si cela pouvait constituer des indices sérieux— n’était pas l’essentiel. Le texte disait en effet ceci: «Je m’ennuie. Trop. Alors que je pourrais vivre tranquille de mes rentes, je m’emmerde. J’ai décidé que ça ne pouvait pas durer. Pour voir ce que ça fait, pour changer, pour rien… je viens de tuer un mec. Vous trouverez son cadavre dans une maison abandonnée, près du Loing, à Moret, sous le viaduc de chemin de fer…»
Il n’y avait pas de doute possible, cette lettre parlait du cadavre découvert une vingtaine de jours avant. Elle représentait donc un fait capital dans l’enquête de la commissaire Mollet mais Evelyne avait égaré cette lettre. C’était donc une faute grave, très grave. Elle posa la lettre à côté de son lit, essaya de réfléchir. Elle ne pouvait en parler à personne, pas même à son plombier de mari qui d’ailleurs ronflait déjà à côté d’elle. Elle essaya de lire. Rien à faire. En fait elle passa une nuit blanche. Le matin elle était crevée mais elle ne savait toujours pas ce qu’elle devait faire.
21 septembre 2006
Retour de l'adolescent
A force de réflexion, Évelyne se dit que rien ne prouvait que c’était elle qui avait oublié de remettre l’enveloppe retrouvée par Imad et destinée à la commissaire, son collègue et que, de plus, la mort par asphyxie d’un clochard retrouvé dans un immeuble abandonné n’ayant paru suspecte à personne, l’enquête était close. Il était certainement inutile de la relancer car cette lettre avait tout d’une lettre de mythomane: elle était arrivée après la découverte du corps par des enfants et rien ne prouvait que le corbeau n’avait pas lui-même découvert ce corps avant l’envoi de sa lettre-collage. En effet, depuis, rien ne s’était passé. Évelyne était sérieuse dans son travail, scrupuleuse même, mais pas au point de risquer un blâme ou, pire, d’être déplacée du commissariat de Fontainebleau où elle menait une vie tranquille, dans un autre moins cool. Conciliant son confort personnel et son respect de la conscience professionnelle, elle jeta la lettre dans la poubelle du commissariat: si elle disparaissait définitivement ou si, par le plus grand des hasards, elle était retrouvée, c’est que le destin en décidait ainsi. C’était un mardi…
Le lendemain, un mercredi donc, elle était à nouveau de planton au commissariat et continuait) lire distraitement La disparition du Général Proust
lorsque l’adolescent (quatorze ou quinze ans) qui lui avait remis la première lettre entra à nouveau, sur ses roulettes, en coup de vent dans le commissariat: «Une lettre pour le commissaire, dit-il, déposant sur la banque un enveloppe où Évelyne reconnut aussitôt le sigle de l’hôtel Cyprus». Stupéfaite, elle n’eut pas la présence d’esprit de réagir qu’il avait déjà disparu. Le temps de s’extraire de son siège, de courir vers la sortie: «Attends…», le divin adolescent était déjà loin.
Que pouvait-elle faire?
22 septembre 2006
Deuxième lettre
Si Évelyne faisait parfois preuve d’astuce dans son pragmatisme, elle ne brillait ni par l’intelligence ni par l’esprit d’initiative. Son choix d’une carrière de fonctionnaire —même si c’était dans la police— lui avait été dicté davantage par le besoin d’une situation stable que par un désir d’aventure. En cela, contrôler les ceintures de sécurité des automobilistes tranquilles sortant de leur garage ou relever les taux d’alcoolémie à la sortie des boîtes de nuit, ou planquer un radar à la sortie d’un virage au bas d’une descente —toutes tâches certes utiles quoiqu’un peu viciées mais sans grand risque— lui convenait bien mieux que poursuivre un truand ou s’impliquer dans une enquête difficile. Par dessus tout, elle appréciait faire le planton au chaud dans le commissariat. Aussi, cette histoire de lettres commençait à lui pourrir la vie car il lui fallait prendre une décision. Elle ferma son livre, but un café et pris sa décision: personne n’ayant su ce qu’était devenue la première lettre et cette ignorance ayant été sans incidences, elle allait faire comme si elle n’avait pas existé mais auparavant, elle allait prendre ses précautions: elle demanda à un de ses collègues de la remplacer quelque secondes et se réfugia dans les toilettes. Elle mit ses gants de service, ouvrit l’enveloppe qu’elle déchira en multiples petits fragments qu’elle jeta dans les toilettes et lut la seconde lettre:
«Je m’ennuie encore. Toujours trop. Malgré mon argent, je m’emmerde. Mais personne ne bouge ni ne veut jouer avec moi… aussi, j’insiste, je viens de tuer un autre mec, vous trouverez son corps dans la grotte d’Arnette, parcelle 242 de la forêt…»
Evelyne replia la lettre, la mit dans la poche de sa veste d’uniforme, tira la chasse d’eau et sortit des toilettes.
28 septembre 2006
Comment se désintéresser d'une affaire
C’est Évelyne qui reçoit l’appel d’Antoine Lahorte lui apprenant que son groupe venait de découvrir un cadavre dans la grotte d’Arnette. Ayant toujours dans la poche la lettre qui lui annonçait ce fait, cette nouvelle ne la surprend pas… «Qu’est-ce qu’on doit faire demande l’homme au bout du fil?» Le réflexe professionnel dicte à Évelyne sa conduite: «Ne bougez pas, on arrive.» Elle raccroche, se lève de son siège, va vers la porte du bureau de la commissaire, frappe… «Qu’y a-t-il?» demande la voix d’Albertine Mollet. «Un cadavre» dit Évelyne, «Encore, rétorque la commissaire qui ajoute, mais qu’est-ce que vous attendez pour entrer?» La jeune policière entre, se trouve face à sa supérieure qui vient de poser son livre sur son bureau et feint d’être occupée à signer des papiers divers: «Des promeneurs ont trouvé un cadavre dans une grotte du côté de l’hippodrome», dit-elle. «On y va, dit Albertine se levant, Dutronc, Marimbeau, venez avec moi, on prend le quatre-quatre!… Évelyne, appelez les Eaux et Forêts qu’ils envoient quelqu’un au carrefour… pour nous guider et nous ouvrir les barrières ». Quelques secondes après, la sirène de la voiture de police met de l’animation dans les rues de la ville.
«Inutile que je donne la seconde lettre, se dit Évelyne, ils ont trouvé le cadavre, j’ai un peu trop attendu… Ce serait idiot de prendre des risques» Puis elle pense: «D’autant que si c’est dans la forêt, ça concerne la gendarmerie, ça ne nous concerne plus…» Elle sort la lettre de la poche de son pantalon d’uniforme, la déchire soigneusement en morceaux minuscules puis, sur un prétexte quelconque, quitte son bureau et va faire disparaître le tout dans les toilettes.
02 octobre 2006
L'inspiration
Retour à l’ordre normal des choses
Pendant une quinzaine de jours, l’enquête n’avança pas vraiment: on ne signalait aucune disparition de vieille dame dans la région et le fichier central des personnes disparues ne contenait aucun signalement correspondant à celui du cadavre trouvé dans la grotte d’Arnette. L’affaire commençait à ne plus présenter d’intérêt pour personne: la gendarmerie avait autre chose à faire avec les excès de vitesse, les conducteurs sans permis ou en état d’ivresse, les cambriolages de pavillons, les tapages nocturnes et autres nuisances semi-campagnardes; après avoir fait parler les randonneurs, interrogés quelques chercheurs de champignons, demandé leur avis à des personnes prises au hasard dans la rue, la presse n’avait rien pour broder sur l’événement, rien qui pourrait ébranler la routine et l’ennui atavique de ses lecteurs; Évelyne pensait que le mieux était encore de ne pas faire de vagues d’autant qu’elle était très occupée par ses mômes et préoccupée par son plombier qui ne semblait pas insensible aux charmes d’une nouvelle voisine: la commissaire Albertine Mollet n’était pas chargée de l’enquête et, dûment chapitrée par la philosophie —approximative mais avenante— de son mari, trouvait que c’était très bien ainsi car elle n’était pas vraiment payée pour en faire davantage.
Seul un habitant de la région, Marc Hodges, un écrivain approximatif comme il y en a tant, qui avait déjà publié quelques romans policiers dont Ganançay (500 acheteurs), La disparition du Général Proust (300 acheteurs), et diverses nouvelles (nombre d’acheteurs difficile à évaluer) s’intéressait à ce fait divers qui ne lui paraissait pas si banal que ça. D’habitude on ne supprime pas ainsi les vieilles dames et, lorsqu’on le fait, on ne transporte pas leur corps au fond des bois mais, cependant, sur un chemin de randonnée balisé et très fréquenté. Un jeune homme, une jeune femme, lui auraient paru relever de meurtres ordinaires. Mais une vieille dame. D’autant que, selon la presse, le corps n’aurait pas été déplacé là juste après l’assassinat mais plusieurs jours plus tard. Marc Hodges pensait qu’il y avait là matière à écrire un roman policier. Il se mit à l’ouvrage.
07 octobre 2006
Un adolescent en rollers
Attendant que son collègue revienne d’acheter leurs deux doner kebab, Évelyne, dans la voiture de service, vitre entrouverte, profitait du soleil —rare en cette saisons— qui lui chauffait agréablement le visage quand une lettre atterrit sur ses genoux. Surprise, elle eut tout juste le temps de voir fuir sur ses rollers la silhouette svelte de l’adolescent qui lui avait remis ses deux lettres précédentes. Elle n’eut même pas le temps de sortir de son véhicule qu’il était déjà entré dans le parc du château, inatteignable.
Son premier réflexe fut de regarder si son collègue avait été témoin de cet incident mais non, à travers la vitrine du petit commerce, elle pouvait voir sa silhouette floue: il semblait bien trop occupé à passer sa commande. Sans prendre le temps de l’examiner, elle enfouit la lettre dans son blouson de police
Bien que n’étant pas d’une grande vivacité d’esprit et que sa capacité d’imagination soit des plus moyennes, Évelyne n’était pas sans penser que, plus encore que les deux précédentes, cette lettre ne pouvait que lui proposer des désagréments: elle avait en effet vu d’un coup d’œil que l’enveloppe était, comme les précédentes, marquée du sigle de l’hôtel Cyprus. Elle ne pouvait qu’en conclure qu’elle devait contenir la même sorte de message anonyme. Évelyne sentait qu’elle s’était maintenant enferrée dans le mensonge, les événements prenaient un tour très désagréable: il lui fallait choisir entre blâme et complicité.
«Voilà ton kebab» dit son collègue Loubet rentrant dans la voiture, «Je t’ai pris aussi un Coca… j’espère que ça te va!» Évelyne, plongée dans ses pensées, ne répondit pas; «Ça te va?» insista son collègue. Oui, ça lui allait… «Bon, faut aller faire un tour à Recloses, paraît qu’il y a un problème dans un cimetière… On bouffe en route!» Évelyne ne répondit pas. Loubet mit le moteur en route.
08 octobre 2006
Une évasion au cimetière
«Encore une merde», pensa la commissaire Albertine Mollet qui n’avait pas ses pensées dans sa poche lorsque l’inspecteur Loubet lui fit part de sa visite au cimetière de Recloses. Rien de bien important toutefois mais quand même, il allait falloir en tenir compte… L’agent Évelyne Puget et l’inspecteur Loubet avaient été appelés dans la matinée par la mairie de Recloses —petite ville coincée entre les bois et d’immenses champs de tournesols (ou de maïs suivant les saisons)—, une commune d’habitude bien tranquille malgré les deux ou trois vrais ou faux cambriolages annuels. Une nommée Zita Gallardon avait été alertée par sa fille —Emma semblait-il!…— sur la ressemblance entre le médaillon de la vieille mort de la grotte d’Arnette et celui de sa grand-mère décédée une vingtaine de jours auparavant (ça pourrait être ça, pensa Albertine, les dates coïncident mais si c’est le cas, bonjour les emmerdements!…). La dite Gallardon, bien que sceptique était allée au cimetière qui n’était qu’à une centaine de mètre de chez elle et avait examiné la tombe. Il lui a semblé que la dalle avait été descellée (du ciment manquait en certains points) et —très légèrement— déplacée sur son socle. Il est vrai, disait-elle, qu’elle venait presque tous les jours sur la tombe de sa mère et l’entretenait avec soin. Elle aurait hésité un moment et n’en aurait peut-être parlé à personne si, rentrant chez elle, elle n’avait rencontré Mme Cottard la secrétaire de mairie: elle lui fit part de ses doutes. Mme Cottard dit qu’il valait mieux en parler au Maire, accessoirement l’instituteur du village ce qui fut fait dès la sortie de l’école à 11 h 30. Le Maire, bien que dubitatif, ne voulait pas s’aliéner une électrice et l’avait suivie au cimetière. Effectivement, il pouvait y avoir tentative d’effraction. Pour faire preuve d’esprit de décision, il avait appelé devant elle le commissariat de Fontainebleau: Loubet et Puget n’avaient pu que constater les faits. Anodins, incertains mais… constatés.
Albertine devait donc prendre une décision: ou laisser tomber mais la balle était dans son camp: elle pouvait ne rien faire, demander une exhumation judiciaire ou inciter la famille à demander une exhumation. Aucune solution n’était satisfaisante et ça ne lui plaisait pas beaucoup. Le mieux serait de refiler le dossier à d’autres. Après tout c’était la gendarmerie qui était chargée de l’enquête!… Elle appela le colonel Morel.
11 octobre 2006
Prise au piège
La troisième lettre commençait ainsi: «ce n’est pas si facile de tuer quelqu’un… pourtant je ne pense plus qu’à ça depuis que j’ai accompli mon premier meurtre et il me tarde de recommencer… Je vous avais averti: deux fois… je vous ai écrit pour vous inciter à jouer avec moi mais vous ne faites rien comme si vous vous moquiez de ce que j’accomplis. Je vous ai dit que je m’ennuyais, j’espérais que nous pourrions jouer ensemble et que vos recherches donneraient à ma vie un peu de stimulant. Mais non, vous restez inerte. Je vais donc recommencer. Il faudra bien sûr que les circonstances s’y prêtent… je n’attendrai pas longtemps…»
Évelyne avait attendu d’être chez elle pour ouvrir la lettre, attendu que ses enfants soient couchés, que son mari s’effondre dans un quelconque match de foot et ce qu’elle lisait maintenant l’atterrait: elle ne savait plus que faire. Elle se rendait bien compte qu’elle aurait dû remettre les deux premières lettres plutôt que les détruire, que quelque chose se jouait là qui la dépassait. Prendre des initiatives n’était pas son fort. Elle préférait obéir aux ordres, ça lui évitait de penser; donc d’éviter de se tromper…
Elle poursuivit sa lecture: «Faites-moi confiance, mon prochain acte sera tellement fort que vous ne pourrez plus l’ignorer. Le monde entier entendra parler de moi!…»
Évelyne pensa que c’était la lettre d’un fou et qu’elle était prise au piège: quoi qu’elle fasse maintenant, elle était perdue, pas moyen de s’en tirer… Elle était au bord des larmes, n’avait personne à qui se confier, personne de suffisamment fiable qui saurait la soutenir et l’aider à trouver une solution. Inutile de compter sur son mari, il l’engueulerait d’abord puis, respectueux de l’ordre et craignant d’être impliqué, balancerait tout à la police cette pensée l’effraya encore davantage, ainsi elle était déjà du côté des coupables; ses supérieurs n’avaient pas de sympathie particulière pour elle; ses collègues ne vivaient que chacun pour soi. L’époque était à l’égoïsme… Elle n’avait ni amant, ni amie confidente, elle n’avait pas de confesseur et ne consultait pas de psychiatre. L’évidence de sa totale solitude lui donna envie de mourir.