19 décembre 2006
L'adolescent se rebiffe
Réunion de crise. Un coin discret de la forêt. Théo est venue avec son VTT, Théo la rejoint avec le sien. Il y a en effet urgence, l’enlèvement de Sylphide change la donne, Évelyne veut se débarrasser de ça et maintenant que la commissaire a pris les choses en main, le relais est assuré. Elle n’est cependant pas tranquille, elle détient des informations qui pourraient changer l’enquête mais ne sait comment les faire passer sans risque. Pas question non plus de mouiller Théo: elle ne peut le faire sans se mouiller elle-même. Difficile d’être prudent, honnête et d’avoir en même temps sa conscience pour soi (ah, la conscience!)… — Je veux plus rédiger les lettres anonymes, dit Théo, je veux plus les faire passer à ta chef… —Je comprends (Théo est toujours aussi excitant…), mais si tu arrêtes nous perdons la seule piste qu’il y ait. —Celui qui fait ça saura bien prendre contact directement avec la police. Au début ça m’a amusé, j’ai vraiment cru à un jeu, mais maintenant ça devient trop chelou, je laisse tomber… —Comment on fait? —Basta, on arrête, c’est tout… — On arrête, c’est tout, tu raisonnes comme un gamin égoïste, faut trouver autre chose. Comment guider mes collègues vers le site qui t’a branché? Il s’appelle comment déjà? —Nathalie Riches… —Nathalie Riches… — Et les adresses des mails que tu reçois? —Ça change tout le temps et chaque fois que j’ai essayé d’envoyer un message en retour, j’ai eu un mail me disant que cette adresse n’existait pas. — Il doit utiliser un anonymiseur ou passer par un réseau darknet… — C’est quoi? —T’occupes… Un moyen pour rester anonyme sur Internet. Les spécialistes de la police sauraient s’en débrouiller, mais il faudrait les mettre au courant. — Ouais, et on peut pas. Ils s’enferment dans le silence, réfléchissent mais ni l’un ni l’autre n’a beaucoup d’imagination. La nuit se répand lentement sous les arbres. Il faut partir. Théo doit partir, l’heure du repas familial approche. Chacun monte sur sa bécane. Chacun part de son côté.
Évelyne est encore sur le chemin qui la ramène chez elle quand son portable sonne. Elle s’arrête, décroche. C’est Théo: — J’ai une idée… le fait de pédaler stimule la pensée… — C’est quoi? — On rédige une dernière lettre anonyme mais on s’arrange pour la coller à quelqu’un d’autre pour que la police s’intéresse à lui… — Ouais, ça peut marcher, mais quoi comme lettre? — Un début de jeu de pistes avec quelques infos qui oriente tes collègues. —Ça change pas grand chose, pourquoi pas la faire passer directement? —Pour créer un sas. Faut trouver quelqu’un qui se piquerait au jeu par exemple… —Tu penses à quelqu’un? Silence, réflexion: — Balpe? — Pourquoi lui? — C’est assez facile pour moi, puis c’est un mec teigneux et râleur, il devrait mordre à l’hameçon. Évelyne pense à sa nuit avec Balpe. C’est vrai qu’elle pourrait aussi le manipuler discrètement, il avait l’air d’être tout prêt à la revoir. Elle dit: — Ça urge, qu’est-ce que tu veux lui envoyer comme message? — Chais pas encore. —Tu peux sortir ce soir? — Pas de problème. — Alors dix heures, au déversoir du Grand Canal, tu sais où c’est? — Ouais. — Bon on se retrouve là et on en parle.
25 décembre 2006
Menaces sur Théo
Théo pensait bien s’être définitivement
tiré de cette histoire. Évelyne aussi. Le plan Balpe avait parfaitement
marché, après avoir demandé à Évelyne son avis sur la lettre anonyme
qu’il avait trouvé dans sa boîte, il avait téléphoné au commissariat.
Les flics avaient pris les choses en main et retrouvé la gamine. Point
final. Il ne devait plus y avoir d’histoires. Mais si les histoires ne
sont pas la vie, la vie n’est pas non plus une histoire. Rien n’y est
orienté vers une finalité prévue d’avance par un esprit supérieur.
Seuls les mystiques qui sont de grands enfants peuvent encore croire
cela et confondre la vie avec un roman policier. En fait, le hasard
règne en maître: rencontres, séparations, accidents, événements
heureux, orientation de l’existence, choix personnels, décisions… tout
dépend des contextes imprévisibles dans lequel ils se produisent. Parce
qu’il fait beau on croit choisir d’aller à la piscine et, bizarrement,
on se retrouve en prison embarqué dans une histoire invraisemblable
mais réelle: une voiture qui cale sur un passage à niveau, un train qui
arrive et pousse la voiture sur un pont, une péniche qui passe et que
la voiture fait sombrer, un canal bouché, du sable qui ne sera jamais
livré à temps, une famille qui reste à la rue… les enchaînements
d’événements sont dominés par une foule de bifurcations possibles qui
font de chaque instant de l’existence un tirage de loterie… Passons…
Théo
se croyait désormais tranquille. C’était ignorer la volonté de celui,
celle, ceux… qui jusque là s’étaient servis de lui. Sa boîte aux
lettres est soudain envahie d’un flot de messages tous plus menaçants
les uns que les autres: «gare à ton beau petit cul», «ça va être ta
fête», «j’aime bien les minets et me ferai un plaisir de te sodomiser à
froid», «réfléchis», «tes nuits vont être plus longues que tes jours»,
«tu vas te faire dessouder», «ça craint», etc. Bref du pornographique à
la menace directe venant tous bien entendus d’adresses aussi peu
contrôlables les unes que les autres.
Dans un premier temps il
ne comprend pas, croit que ce sont des genres de spams stupides jusqu’à
ce qu’il reçoive un message lui enjoignant de se connecter au plus vite
sur le blog Nathalie Riches qu’il connaissait déjà et qui l’avait
entraîné dans cette aventure. Il sut alors qu’il était coincé.
Il commence à se demander ce qui va lui arriver.
28 décembre 2006
Dépucelage
Une loi de la fiction est que ce qui devait arriver arrive. Si l’on en croit les grands écrivains, tout roman s’écrit en effet selon une formule fractale où chaque fragment est représentatif du tout: le choix d’un adjectif à la deuxième page conditionne le mot de la fin. C’est ainsi. La loi du genre. Rien à dire.
Depuis le temps qu’Évelyne tourne autour du petit Théo, ce qui devait arriver arrive, elle le dépucelle. Il est vrai qu’il a quinze ans, qu’il est très mignon, qu’il est encore vierge et que c’est un bon âge pour avoir sa première vraie expérience sexuelle… mais passons ces préliminaires, ça s’est passé ainsi:
Les menaces contre Théo se sont précisées, il ne sait que faire. Il appelle Évelyne, embarquée sur la même galère, pour discuter avec elle mais aussi parce que, à trente trois ans, elle est un peu l’image de la grande sœur qu’il n’a pas. Entre ses parents très mondains et son frère aîné trop absent, Théo est un peu solitaire d’autant que le mode de vie que lui impose sa famille ne lui permet pas de se faire beaucoup d’amis. Il y a bien son nouveau professeur de philosophie, Rango Mollet, le mari de la commissaire avec qui il sympathise mais, la plupart des autres ne sont pas très amicaux: la prof de violon est une vieille fille à moustaches, le prof d’anglais un Sancho Pança, celui de sciences un syndicaliste à barviche et lunettes, etc. Tous sont à l’avenant…
Bref… Chacun d’entre eux a pris son vélo. Ils se sont retrouvés dans leur coin de forêt habituel, un coin appelé le «Val rocheux de Sénancour» où un chaos granitique leur permet de se dissimuler pour discuter mais aussi, de voir éventuellement venir des promeneurs. Il y a là, entre des blocs rocheux comme une chambre où l’on n’accède que par un passage très étroit en devant même passer sous un rocher. Le sol en est de sable et de mousse. Ils y font entrer leurs vélos, s’assoient sur le sol. L’espace est restreint, ils sont obligés d’être côte à côte. Il fait chaud mais le lieu, ombragé par des hêtres est frais. Ils commencent à discuter, mais ce n’est pas leur conversation qui nous intéresse ici. Nous savons qu’ils cherchent des solutions qu’ils ne trouveront pas. Autant aller à l’essentiel.
Évelyne est très près de Théo, elle voit briller le très léger duvet qui commence à orner sa lèvre supérieure. Théo a des lèvres magnifiquement ourlées, sensuelles, sa peau légèrement humidifiée par un peu de sueur (il vient de faire du VTT) brille dans la lumière. Elle est lisse. Théo n’est pas boutonneux. Elle ne sait plus très bien ce qu’elle dit car ça n’a pas beaucoup d’importance, elle le regarde, a envie de passer sa main dans son abondante chevelure si souple et si noire dont une légère brise agite quelques mèches. Elle feint de l’écouter, répond machinalement. Théo s’aperçoit bien que son attitude est bizarre, il s’arrête de parler, la regarde dans les yeux. Elle le regarde dans les yeux. Machinalement sa main droite se pose sur la cuisse droite, nue car Théo porte un bermuda. Il ne dit rien, ne fait rien. Il ne sait pas que faire. Et puis cette pression ne lui est pas désagréable. Alors, il laisse faire. Maintenant Évelyne le caresse, sa main glisse sous la jambe du bermuda, atteint le slip sur lequel elle promène un doigt. Comme Théo ne bouge pas, elle lui prend d’autorité la main droite, la glisse sous sa chemise bleue marine de service, Théo touche les seins. C’est la première fois qu’il touche des seins. Évelyne n’est pas belle, elle est plutôt rondelette mais cette rondeur convient bien à la poitrine féminine. Elle le caresse, il la caresse.
Le désir-tsunami les submerge.
13 février 2007
Dialogue impossible
- Théo !…
Le cri du cœur, Marie-Gineste se précipite, prend dans ses bras son fils qui est déjà plus grand qu’elle:
- D’où viens-tu? Nous avons eu tellement peur, que t’est-il arrivé? D’où viens-tu? Ça va, tu te sens bien?
Elle le regarde, prend un peu de recul, l’examine : il a l’air en bonne santé. Il est sale, très sale même, couvert de boue, mais il semble en bonne santé. Elle l’embrasse, l’entraîne avec elle, il est tout mou, sans résistance:
- Viens, tu vas me raconter ce qui t’es arrivé, on a eu tellement peur ton père et moi… Nous n’avons rien compris à cette lettre anonyme, cette histoire d’Erich… quelque chose, Erichiston je crois… mais c’est pas important, tu es là…
Noyé par le flot de paroles et de tendresse de sa mère, Théo ne dit rien, il se laisse entraîner là où elle veut. Elle le tire vers la maison, le fait entrer par la porte de la cuisine :
- Tu préfères peut-être prendre une douche, manger quelque chose… Je suis bête… Tu as pu manger quelque chose ? Tu as faim ? Dis-moi, tu as faim ? Dis-moi ce que tu préfères, on parlera ensuite. Soif peut-être… Dis-moi…
- Je suis fatigué, dit Théo d’une voix lasse, fatigué…
- Tu veux dormir ?
- Oui… dormir… J’ai envie de dormir…
- Tu n’as rien au moins, tu n’es pas malade ?
- Non, j’ai sommeil…
Marie-Gineste le lâche, le laisse aller vers sa chambre. Elle le suit, ne sait pas trop que faire, se dit que le mieux est de ne rien faire, le laisser faire, se laisser faire. Elle le suit. Théo va dans sa chambre, ne prend pas la peine de se déshabiller, s’affale sur son lit de tout son long. Elle :
- Tu veux que je te déshabille ?
- M’en fous, j’ai sommeil… sommeil…
Marie-Gineste voit le corps de son fils s’affaisser, il semble ne plus avoir aucune force, aucune tenue, il ne tarde pas à s’effondrer dans le sommeil. Elle hésite un moment, mais ses vêtements sont si sales, il va falloir tout nettoyer, tout changer peut-être. Elle hésite un peu, un tout petit peu, le déshabille, en profite pour examiner son corps, constate qu’il ne présente aucune blessure visible, une rougeur aux poignets et aux chevilles, mais rien de grave lui semble-t-il. Nu, il dort. Il est trop lourd pour elle, elle ne pourra pas le déplacer et puis ce n’est plus un bébé qu’elle peut manipuler à sa guise… Elle va chercher un duvet dans l’armoire de la lingerie, en recouvre le corps de son fils. Elle sort, ferme la porte, hésite, revient sur ses pas, ferme la porte à clef…
21 février 2007
Théo parle
Théo a dormi dix-huit heures.
Le docteur Cottard a interdit à sa femme de prévenir la police : il veut savoir le premier ce que Théo peut avoir à lui dire. Il a annulé tous ses rendez-vous de la journée, demandé qu’on le prévienne dès que son fils s’éveillerait. A onze heures, Léna Matoute frappe à la porte de son bureau: «Théo s’est levé… Il vient de prendre une douche, déjeune avec sa mère…». Jérôme Cottard se lève, va à la cuisine mais il ne veut pas avoir l’air de se précipiter. Il entre calmement, dit: « Tiens, vous êtes là !… Je prendrais bien un café… » S’assied à la table pendant que Marie-Gineste lui fait couler un expresso. Théo le regarde. Ils se regardent : Alors ?
J’ai tout raconté à maman.
J’aimerais bien que tu me recontes à moi aussi ce qui t’es arrivé.
Théo avale son bol de chocolat, pose son toast beurré : Ben… Je faisais du VTT dans la forêt, comme souvent, tu sais… Oui, où… Un peu comme d’habitude, autour de la croix du calvaire, j’aime bien, il y a de bonnes pentes et des sentiers qui zigzaguent entre les rochers. Tu sais, nous y sommes allés plusieurs fois ensemble. Je sais, alors… Alors rien, il devait être trois ou quatre heures, je ne sais pas exactement. Je suis arrivé à l’espèce de mur de roches qui coupe la pente vers le sommet, là où j’aime bien faire des sauts… Tu sais que je t’ai interdis de faire ça tout seul, c’est très dangereux… Oui, bof, j’ai jamais eu de problème… Sauf quand tu en as… théo préfère ne pas répliquer. Alors relance le père ? Alors, j’ai fait un ou deux sauts et je me préparais à remonter pour un autre quand un mec en VTT est sorti de l’espèce de petite grotte qu’il y a au milieu du mur. Je ne me suis pas méfié, il est venu vers moi. J’ai cru qu’il voulait me parler, ça arrive souvent entre amateurs de VTT : j’ai mis un pied à terre. Quand il a été tout près de moi, il a sorti un flingue… Un revolver ? Oui, un revolver. J’ai cru qu’il plaisantait mais il m’a dit regarde, je ne plaisante pas et il a tiré sur une branche qui s’est cassée en deux, tu as intérêt à faire ce que je te dis de faire. Remùonte sur ta bécane et avance, je te dirai où aller.
Nous sommes partis sur un sentier. J’espérais le lâcher à un moment ou una autre, mais il était fortiche, pas moyen de le décoller, il restait toujours à deux mètres derrière moi. Il m’a fait tourner dans des coins paumés que je ne connaissais même pas. Puis, au bout d’une heure environ, il m’a fait descendre de vélo et nous sommes partis à pied. Je n’arrivais pas à reconnaître où nous étions. Il m’a fouillé, m’a pris mon téléphone portable, m’a attaché les mains dans le dos et les pieds, m’a bandé les yeux, m’a mis à califourchon sur son vélo, m’a porté quelques minutes comme ça puis m’a fait descendre et marcher. Puis il m’a attaché à quelque chose, je ne sais pas quoi…
Tu as vu son visage ? Oui et non, il avait un casque, des lunettes noires, un foulard… il était en tenue de cycliste… difficile à reconnaître… Et ensuite?
Ensuite? J’ai attendu, longtemps, je n’y voyais rien. Je pense que j’étais dans une grotte, le sol était humide et ke pouvais toucher une paroi de grè. Au bout d’un moment, il est revenu, m’a fait boire, manger… puis il est reparti. Comme je m’emmerdais et que j’étais fatigué, je me suis endormi. Il m’a éveillé, m’a encore donné à manger. Je ne sais pas combien de temps je suis resté là, mais il m’a apporté à manger plusieurs fois.
Bon, dit le père, tu n’as rien d’autre à me dire? Non… Il ne t’a rien dit ? Rien…Tu es sûr que ça va maintenant? Oui… Bon, je vais appeler la police, dis-leur excatement ce que tu m’as dit.
D’accord.
Le Docteur Cottard va dans son bureau. Théo finit son toast.
30 juin 2007
Prélude
Théo est chez Évelyne: il n’est pas habitué à un décor aussi fruste. Un petit appartement: quatre pièces de dimension modeste, des meubles Ikéa — certainement Ikéa — des bibelots sans valeur: une peluche Disney sur une commode, un bouquet de fleurs en plastique devant le rideau de dentelle industrielle, une reproduction publicitaire d’une des cathédrales de Rouen de Monet. Il se sent gêné, il a l’impression d’être de passage chez une de ses bonnes ou chez la vieille femme qui lui a servi autrefois de nurse et que ses parents tiennent à ce qu’il visite au premier de l’an. Ce décor n’a pour lui rien de très excitant… Il se demande un peu pourquoi il a obéi à l’invitation d’Évelyne. Il sait que le souvenir de sa première vraie expérience sexuelle n’y est pas pour rien, espère qu’Évelyne aura encore envie de coucher avec lui mais il manque d‘expérience, n’est pas très sûr de lui, hésite entre le style fanfaron et le style petit garçon sage, ne sait pas quelle attitude adopter.
Si Théo ne le sait pas, Évelyne, elle, sait ce qu’elle veut. Plus exactement, elle sait ce qu’elle veut obtenir de lui même si elle ne veut pas encore s’avouer que ce qu’elle attend de son corps est plus important que ce qu’elle attend de ses mots. Théo l’excite. Elle est bien obligée de reconnaître que ce corps presque parfait d’adolescent l’a marquée au fer rouge. Il y a longtemps qu’elle n’avait pas éprouvé le même désir de Franck. Au début de leur liaison peut-être mais ils avaient presque le même âge et ça change tout ; et puis, avec Franck ça ne marche plus si bien depuis quelques temps. Ce qui l’excite aussi chez Théo, c’est sa jeunesse, savoir qu’elle l’a initié à l’érotisme et qu’il ne la fuit pas, au contraire, qu’il a accepté de venir chez elle en sachant qu’elle y serait seule. Cependant elle a quelque remords, elle sait qu’elle ne devrait pas abuser de sa jeunesse et de son inexpérience. Son rôle n’est-il pas, avant tout, de faire respecter la loi? Théo est encore si jeune. Il est beau, attirant, mais si jeune… Elle se demande même si ce n’est pas uniquement pour cela qu’il lui semble si beau, si attirant, s’il n’y a pas dans cette attirance quelque chose du fruit défendu, une transgression.
Elle le regarde: il a l’air mal à l’aise, emprunté. Il voudrait jouer l’adolescent affranchi mais sous ses comportements maladroits, c’est l’enfant qui transparaît la mettant davantage encore face à la responsabilité de son choix. Elle lui a proposé à boire, il a demandé un coca, s’est assis sur le bord du canapé devant la petite table basse en verre et faux bronze. Il regarde son verre, ne lève presque pas les yeux sur elle, répond mécaniquement des banalités à ses demandes: tu veux un glaçon ? Ça va… tu veux manger quelque chose ? Ça va, ça va… J’ai des loukoums, tu aimes ça ? Sa maladresse le rend encore plus attendrissant. Elle se décide, va s’asseoir à côté de lui. Il ne fait pas un geste, semble en attente, il y a entre eux une tension palpable.
18 septembre 2007
Évelyne a les réponses à ses questions
Tout s’est merveilleusement passé. Éblouissement des sens, plaisirs partagés, reçus, donnés, prolongés, répétés : Évelyne est satisfaite d’elle-même et le relent de scrupule moral qui l’avait un peu effleurée s’est dissous dans les bouffées de chaleur de ses satisfactions physiques. Évelyne est heureuse. Évelyne a retrouvé le plaisir érotique, Évelyne ne se demande plus comment elle pourrait éviter Théo mais comment elle pourrait poursuivre leurs rapports dans la discrétion la plus générale. Elle sait que lui n’en parlera à personne. Elle le tient par le désir. De plus elle n’est pas assez belle, prestigieuse, séduisante pour qu’il en parle à ses camarades. Ils sont liés par leur secret. Elle ne se fait pas non plus d’illusion, ça durera ce que ça durera, mais il n’y pas de raison qu’elle se frustre. La vie n’est pas un tapis de rose, elle a son lot d’emmerdements. Pour une fois qu’elle a trouvé l’exaltation de la jouissance, il n’y a aucune raison qu’elle s’en prive et, devant ça, sa conscience policière ne tient pas beaucoup, quand le corps parle fort, le cerveau fait silence.
De plus elle a réussi à savoir ce qu’elle voulait savoir : l’origine de toutes les lettres anonymes que Théo faisait parvenir au commissariat. Théo s’est livré à elle. Rien de tel que la satisfaction du sexe pour les confidences. En résumé — car dans les faits tout est un peu plus compliqué et il y faudrait des pages — Théo aime surfer sur Internet et parcourir des blogs. Un jour, il est tombé sur le blog «Nathalie Riches». Un blog bizarre, presque incompréhensible. Les messages qui y étaient déposés n’étaient pas ceux de blogs ordinaires, on aurait dit un blog autiste: il faisait allusion à des parties en cours d’un jeu dont on ne savait rien ou presque, contenait des images anodines, banales, stupides (un fragment de poterie, des fils sur fond rouge, des tasses et des verres sur une table de bistro, un billet de loto périmé… les commentaires, lorsqu’il y en avait était des plus surprenants — j’aimerais correspondre avec vous ou c vrimon trè interessant… super… Au lieu de le rebuter, cela l’a intrigué, il a voulu en savoir plus. Pour cela il a décidé d’envoyer un commentaire chaque jour, toujours le même : «Je voudrais jouer avec vous» et son adress mail: théo@away.fr. Au bout de quinze jours il a reçu un mail signé Nathalie Riches nr@riches.tv . Laconique: Envoie ta photo.
Il l'a fait.
24 octobre 2007
Théo n'a plus rien à dire
Alors rien… Rien de plus… C’est un peu court quand même dit Évelyne, tu es sûr que tu ne me caches rien ? Que veux-tu que je te cache? Je voulais brancher la commissaire sur des trucs bidons apparemment ça n’a pas marché. Tu sais pourquoi? Non… Le grain de sable, elle n’était pas là, je pensais à autre chose, j’ai oublié de lui remettre ta première lettre. Je ne l’ai retrouvée que huit jours après, je n’ai plus osé la lui donner de peur de me faire engueuler alors je l’ai ouverte. J’ai compris qu’elle annonçait un crime: je ne pouvais plus la donner à la commissaire sans être accusée de faute grave. Je ne savais pas que faire… Tu dis des conneries, se moque Théo… Pourquoi tu dis ça! C’est des conneries, cette lettre n’annonçait rien du tout, elle parlait d’un cadavre qui avait été découvert à Moret mais elle ne l’annonçait pas. Tu es sûr? Ben oui, c’est moi qui ai écrit la lettre… Alors? J’avais appris qu’un cadavre avait été découvert à Moret avant que les journaux en parlent, par un copain qui habite là-bas et j’ai voulu faire croire à Albertine que j’étais l’assassin. C’était un jeu… Tu es fou! Mais non, un jeu comme un autre, c’était pour entrer dans le jeu, je voulais que la commissaire fasse des conneries, le but c’était de la faire passer pour une incapable. En fait c’est ce que j’avais proposé au groupe de joueurs, mais tout a déconné… Que veux-tu dire? Rien ne marchait comme je voulais. Bien sûr, au début je raflais toutes les lettres dit Évelyne, après… après j’étais un peu perdu, tu es entrée dans le jeu quand je ne m’y attendais pas… On ne dirige pas toujours la vie comme on voudrait, suggère Évelyne… Et t’es philosophe en plus, super, ironise Théo… En tout cas les choses se sont passablement embrouillées comme si chacun s’arrangeait pour ajouter un peu de merde sur le tas de fumier. Maintenant, je suis assez paumé. Moi aussi, murmure Évelyne qui ajoute: maintenant nous pouvons jouer ensemble. Si tu veux, on collabore pour débrouiller tout ça. D’ac dit Théo qui pense que ça ne lui déplaira pas de voir Évelyne de temps en temps; son adolescence a encore besoin de quelques cours d’éducation sexuelle. Bon, je me tire, ajoute-t-il, on fait comment? Tu vas essayer de noter tout ce qui est arrivé depuis ces premiers mails, de retrouver toutes tes traces, d’en savoir un peu plus sur ces jeux stupides, moi je vais voir ce qu’est cette Nathalie Riches. Quel jour es-tu le plus libre pour que nous puissions en discuter sans problème? Théo réfléchit: ça dépend, mes parents sont assez imprévisibles, si ça leur chante ils peuvent décider du jour au lendemain de partir pour faire du golf en Suède ou au Maroc et nous laisser seuls avec la gouvernante et la bonne… Disons en temps normal? Le mercredi, le mercredi entre deux et sept heures… C’est pas une bonne heure dit Évelyne, d’habitude je travaille, et en soirée j’ai ma famille? De toutes façons, en soirée, c’est assez difficile pour moi alors… Il réfléchit, son sexe voudrait une réponse assez rapide… Le mieux c’est comme aujourd’hui, entre cinq et huit, quand je n’ai pas le prof de piano à la maison, disons lundi, jeudi et vendredi, là je peux m’arranger. Évelyne n’hésite pas: lundi prochain… Où demande Théo qui redoute que la réponse ne lui convienne pas… Ici c’est un peu risqué dit Évelyne, impossible dans un café, dangereux en voiture… En forêt? Ce lieu ne convient qu’à moitié aux arrière pensées de Théo. Évelyne le sent: ça ne va pas? Il sourit: Ben… euh… Elle sourit à son tour: tu es un sacré coquin. Bon, alors, voyons… Tu as un portable je suppose? Bien sûr… Ils échangent leurs numéros. On réfléchit et on se rappelle. D’ac! Théo s’en va.
05 septembre 2008
Théo Cottard panique
Panique… Panique… Théo, affolé, court hors du bâtiment de la carrière abandonnée, sans penser à choisir un chemin, traverse l’enclos, ses jambes nues se piquent aux orties qui envahissent ce qui devait être une cour, se griffent aux ronces qui ont poussé ça et là, il ne le sent pas, il n’en a rien à faire, il coupe au plus court, va tout droit vers son vélo, l’enfourche, ignorant trous, bosses, cailloux, il pédale à toutes allures dans ce que, à la clarté lunaire, il devine être le chemin forestier : sa tête est pleine du bruit du coup de feu, de l’image de l’homme qui tombe en travers de la porte, de la tâche de sang qui s’élargit sur sa poitrine. Il n’a pas pris le temps de vérifier mais il est sûr que cet homme est mort. Il ne voit plus que ça, le rouge de la tâche de sang, la tâche qui s’élargit, le rouge, le sang, le rouge… il n’a même pas vu le visage de l’homme, pas eu le temps. Il pédale à une allure folle, atteint la route nationale, pédale encore plus vite sur le sol devenu lisse. Ses tempes battent, son cœur bat, il respire bruyamment, il lui semble que son propre sang envahit son crâne, que sa tête va éclater sous la pression mais il pédale, pédale le plus vite possible, fonce sur le ruban d’aluminium de route. Il est vêtu de sombre, son vélo est noir, il n’a pas d’éclairage, des véhicules divers le frôlent dangereusement, certains klaxonnent avec insistance lorsqu’ils le dépassent. Aucune attention, il ne les voit pas, ne les entend pas, ne voit que ce rouge qui l’obsède, il fonce, ne perçoit de solution que dans sa course. Son instinct le guide vers le seul refuge qu’il connaisse, sans en avoir une conscience réelle, il va chez lui par le chemin le plus court possible, il serait incapable de dire le chemin qu’il a parcouru ou comment il a franchi sans anicroche les deux ou trois rond points placés sur son trajet. Il longe les bassins, atteint le portail toujours ouvert du parc du château, s’engage sur le chemin qui longe le Grand canal, pédale le plus vite qu’il peut. Il aperçoit au loin la trouée, éclairée par les lampadaires orangés des rues, du portail par lequel il doit sortir. Il a l’impression très nette que ce n’est qu’après l’avoir franchi qu’il pourra se libérer du rouge qui l’obsède, il en est sûr, cette lumière orangée va le purifier, le délivrer : cette sortie, dans sa clarté lumineuse, est le passage vers un autre monde auquel il doit accéder le plus vite possible ; pour franchir la dernière côte, il se dresse sur ses pédales, pédale en danseuse, fonce, franchit sans ralentir le portail qui donne sur la rue.
Tristram Valcourt rentre chez lui, il vient de terminer sa partie au club local de bridge où, comme de nombreux autres retraités, il se rend régulièrement. Il roule lentement, n’est pas pressé. Il est aux alentours d’une heure du matin mais personne ne l’attend, il va rentrer chez lui, se coucher, dormir, demain sera un autre jour où il faudra se demander que faire. Soudain, débouchant à sa droite, comme un fou, d’un des portails du parc du château, un gamin en vélo se jette sur sa voiture. Tristram Valcourt freine brutalement, cale son moteur, mais il ne peut rien faire, le gamin heurte sa voiture, tombe violemment sur le sol.
10 octobre 2009
Théo se réveille
Théo Cottard revient à l’existence, lentement, quelque chose
se passe dans son cerveau dont il a conscience, des images, des mots qui
s’enchevêtrent, s’emmêlent, des couleurs, des sons, des événements mais il est
encore à la limite de l’inconscient et cette activité cérébrale reste très en
deçà de la parole ou de ce qui pourrait constituer comme un souvenir, il
perçoit des personnages, des visages, des images qui pourraient être des
visages mais il ne saurait pas mettre de noms sur eux, ni même penser que ce
sont des visages, ce sont des visages, des mots, des impressions, des scènes
aussi ou plutôt des mouvements, de vagues impressions de mouvement. Une tête
s’approche de lui, deux yeux le regardent, s’approchent, le regardent,
s’évanouissent dans quelque chose qui pourrait être un nuage, mais il ne sait
pas ce qu’est un nuage, il ne sait pas que ce sont des yeux ni à qui sont les
yeux mais ce sont des yeux. Il y a aussi une bouche, c’est ainsi que son cerveau
caractérise cette forme mobile, un peu humide, entre le rose et le rouge, il a
l’intuition que c’est du rose ou du rouge, une couleur, il n’a pas conscience
que c’est une couleur mais sait que c’est une couleur. Savoir n’est d’ailleurs
pas le terme juste car s’il est en état de percevoir ces formes floues molles,
ces couleurs instables, ces sons mouvants, il n’est ni en état d’en avoir
conscience ni dans celui de pouvoir les retenir, les fixer — ne serait-ce
qu’un bref instant — pour leur donner une signification. Il est en deçà de
la signification, il capte des données comme une machine mais n’est pas en
mesure de leur donner une cohérence logique, il est beaucoup plus dominé par
ces sensations qu’il ne les maîtrise. Il n’en gardera aucun souvenir. Pourtant
elles le tirent de l’état d’absence absolue où il se trouvait pour pénétrer
dans celui intermédiaire et un peu douloureux ou il perçoit qu’il recommence à
être. La vie reprend sa place en lui avec tout un cortège encore bien faible de
connaissances, d’intuitions, de sensations, de douleur, d’espoir, d’effroi,
d’attente et d’incertitude. Quelque chose en lui sait que c’est la vie, sa
vie ; qu’il avait quitté quelques temps ce territoire pour un lieu de
repos, de retrait, d’absence, un lieu paisible où rien jamais n’avait lieu, où
la question même d’avoir lieu ne se posait pas… où ne se posait aucune question
ni d’ailleurs aucune réponse. Et ce n’est que parce que cette vie s’efforce
péniblement à ouvrir un chemin dans le brouillard de son cerveau qu’il sent
maintenant qu’il s’en était éloigné. Et son corps résiste, une partie de lui se
bat contre l’attrait de cette absence alors qu’une autre, inexplicablement,
désire s’en échapper définitivement mais il n’a pas conscience de cela il n’est,
à ce moment là, que sensations incertaines, floues, immédiates. La bouche
revient, s’approche, s’ouvre, se ferme, elle émet des sons mais il ne saurait
dire ce que représentent ces sons, ni s’ils représentent quelque chose, il ne
sait pas, ne ressent pas, ce qu’est une représentation. Un son répété lui
parvient, quelque chose comme « téo… téo… ». il n’en est pas certain
car il n’a aucune notion de certitude. Pourtant il a la vague impression que ce
son le concerne. Il ne sait pas pourquoi. Il ne sait pas.