06 octobre 2006
Le médaillon de grand-mère
«On dirait le médaillon de grand-mère…» dit Emma, adolescente d’une quinzaine d’années coiffée à la punk avec une crête rouge vif et six anneaux multicolores perçant le lobe de son oreille gauche qui feuilletait négligemment un vieux quotidien qui traînait sur la table du salon de sa mère, «Il lui ressemble vachement» «Qu’est-ce que tu dis?» hurla sa mère, prénommée Zita, et qui, à la cuisine, les mains dans de la parte à tarte, la tête sous la hotte aspirante, n’entendait pas grand chose. Emma cria: «On dirait le médaillon de grand-mère!…» Zita s’essuya les mains à son tablier, sortit la tête de sous la hotte: «Pourquoi parles-tu du médaillon de grand-mère?» «Il est dans le journal!» «Fais voir!» La mère s’empara du quotidien: «C’est un vieux journal, il a au moins une semaine» «D’accord mais on dirait quand même le médaillon de grand mère» «Tu sais bien que nous l’avons enterré avec elle…» Elle examine la photographie: «C’est vrai qu’il lui ressemble mais… il doit y en avoir des centaines comme ça…» «N’empêche, insiste la gamine accrocheuse, il lui ressemble vachement et puis…» «Et puis quoi?» demande sa mère vaguement excédée. «Et puis, le portrait de la vieille dame aussi!» «Quel portrait?» demande la mère, «Celui qu’ils font du cadavre…» «Du cadavre?» «Du cadavre!…» «fais voir!…» La mère lit lentement l’article: «Ouais, tu as raison… mais la notre de grand-mère, elle est au cimetière, nous l’y avons emmenée il y a vingt jours et…» «ben justement» insiste la gamine à qui ses fréquentations gothiques ont donné quelques idées peu orthodoxes. «Justement quoi?» Emma, s’approche de sa mère, montre du doigt une ligne et lit: «La mort remonte à une quinzaine de jours… Ça correspond!» La mère relit très attentivement l’article: «C’est vrai que c’est bizarre, mais quand même!» «Les profanations de cimetière, ça existe» insiste la gamine. «Des malades…» éructe la mère, «Peut-être, mais…» «Il n’y a pas de mais… Cet après-midi je vais faire un tour au cimetière mais n’en parle à personne, je ne veux pas avoir l’air ridicule», «D’accord… je peux venir avec toi?» «Ouais… en attendant tu ferais mieux de mettre la table, papa ne va pas tarder et tu sais qu’il aime manger à l’heure!…» «Ok, ça va, ça va, y a pas le feu…» «Et tâche de ne pas me parler sur ce ton, tu sais que je n’aime pas ça» dit la mère jetant le quotidien sur la table du salon et retournant à sa cuisine.
Emma prend le journal, va chercher une paire de ciseaux, découpe l’article et le glisse dans une de ses poches puis, elle replie le journal, le met sous la cheminée avec tout ce qui est nécessaire à allumer le feu puis, d’un pas traînant, sans se presser le moins du monde, commence à mettre la table.
16 décembre 2006
Une fête scolaire
Il y a foule dans l’espace polyvalent de la petite commune de Champagne, des femmes de tous âges, tous gabarits —avec une prédominance de volumineuses — des hommes également, un peu moins, mais également de tous âges, toutes couleurs, tous accents et des enfants… des enfants…des enfants qui courent partout entre les travées, entrent, sortent, s’appellent, crient, chahutent un peu, vite rappelés à l’ordre cependant par les grands-frères, sœurs, papa, maman, papy, mamy dont chacun tente de garder un œil sur sa chère progéniture. Ça court, ça saute, ça s’embrasse, rit, pleure, crie… les enfants de l’école maternelle, lâchés dans la foule par les institutrices enchantées de voir se terminer l’année scolaire, viennent de terminer leur chorale et sont descendus en masse de la scène. Bientôt c’est le tour des plus grands. En attendant, c’est la pause qui permet de renflouer la caisse de l’école par la vente de quelques boissons et gâteaux. Les enfants se retrouvent, se parlent —même si les plus petits cherchent plutôt leur maman—; les parents se saluent, échangent trois mots sur l’école, la chorale, le foot, les vacances. L’atmosphère est à la cordialité et la décontraction. Une institutrice a récupéré deux bambins affolés qui ne trouvent pas leur maman, une grand-mère téléphone à sa fille qui a quitté la salle, deux adolescents noirs draguent vaguement une beurette, l’adjoint au mère remet, dans l’indifférence générale, un bouquet de fleur à la Directrice d’école qui part en retraite. Le pompier de service s’ennuie. A l’extérieur le soleil brûle l’asphalte.
Une maman, jeune noire au visage très fin, tresses d’orfèvre montées en cabochon sur le sommet de son crâne, se fraye un passage dans la foule pour atteindre le pied de la scène où elle rejoint une institutrice d’environ quarante ans: —Je ne trouve pas Sylphide… vous n’avez pas vu Sylphide? L’institutrice est très calme: —ne vous inquiétez pas, on va la trouver. Vous étiez seule? —Oui, mon mari travaille… L’institutrice demande à ses collègues: —Vous n’avez pas vu Sylphide? Non, on ne l’a pas vu depuis qu’elle a quitté la scène, elle était dans le groupe de Marthe, celui des enfants vêtus de rose, très mignonne dans sa petite robe courte et ses collants roses. On demande, on demande autour de soi, les gens se renseignent. Il y a ceux qui connaissent Sylphide, ceux qui ne la connaissent pas… Une maman l’a vue tout à l’heure près de la porte de gauche, elle semblait attendre. Maman et institutrice s’y précipitent: pas de Sylphide, l’inquiétude monte. L’institutrice va sur la scène, prend le micro, lance un appel. Rien. Tout le monde cherche Sylphide, Sylphide a disparu. Chacun a l’impression que c’est son enfant qui a disparu, les mains se resserrent autour des mains, les petits sont pris dans les bras… mais Sylphide reste introuvable. Alors un garçon d’une dizaine d’années va voir le pompier qui appelle déjà la police: —«Une dame m’a dit de vous donner ça…» Ça, c’est une enveloppe. Dedans une feuille de papier. Dessus: «Ne cherchez pas, elle est avec moi… et une signature Erysichton.
11 mars 2008
La République de Seine et Marne
Depuis quelques temps, un de nos concitoyens, Marc Hodges, bien connu de beaucoup d’habitants de Fontainebleau et de ses alentours, publie un roman Internet. Pour ceux de nos lecteurs qui ne le sauraient pas encore, il s’agit d’un roman, de type roman feuilleton que l’on ne peut lire que sur l’Internet à l’adresse suivante: http://sensdelavie.canalblog.com. Son auteur prétend en plus qu’il s’agirait d’une hyperfiction, terme un peu barbare qui signifie simplement que cette fiction est lisible selon plusieurs cheminements possibles et que, de diverses façons, elle est liée à d’autres récits du même type comme, par exemple, http://tension.canalblog.com/. Il y a là comme une désir excessif d’ubiquité qui pourrait être amusant s’il n’était pas un peu démentiel et un peu malhonnête. D’une part, en effet, Marc Hodges n’est en rien l’inventeur des récits hypertextes qui ont une vraie tradition aux USA et d’autre part, ces parcours, dits multiples, sont bien trop souvent sans rapports les uns avec les autres ou, du moins, ne présentent entre eux que des rapports bien lointains que le lecteur ordinaire n’est pas toujours en mesure d’établir.
Ce « roman » n’est pas sans intérêt. Je conseille à nos lecteurs d’aller au moins y jeter un coup d’œil même s’il présente un certain nombre de défauts. Je ne comprends pas, par exemple, pourquoi un auteur tel que Marc Hodges, qui sans contestation possible, démontre une certaine capacité à utiliser l’ordinateur, ne se sert pas d’un simple outils comme Excell qui lui permettrait de gérer ses parcours et les fictions qui s’y entrelacent. Par exemple, il y a, au départ, deux récits, un qui est présenté comme la réalité avec comme héroïne principale Albertine Mollet et un second présenté comme le roman qu’écrit le personnage de la première fiction — Marc Hodges lui-même — et dont l’héroïne principale est Albertine Schwilk. Passons sur les confusions qu’entraînent les homonymies. Mais il en est d’autres. Par exemple, dans le récit d’Albertine Schwilk, un objet, une clef USB (sorte de petite mémoire numérique portable) joue un rôle essentiel. Or cette clef se retrouve dans le récit d’Albertine Mollet sans que l’on sache pourquoi. De même, Marc Hodges mêle des personnages réels et des faits réels (certains reportages de notre journal par exemple) à des faits imaginaires. Le lecteur ne peut que s’y perdre. Est-ce le but visé ?
Une fiction n’a d’intérêt que parce qu’elle construit un monde imaginaire fonctionnant comme le monde réel, situation qui permet au roman de transmettre des opinions sur le monde réel et d’en faire percevoir autrement les événements. Dans son ouvrage, Marc Hodges ne respecte pas ces principes élémentaires. Son roman, qui présente par ailleurs bien des pages intéressantes, s’en trouve affaibli. Je ne suis pas sûr que l’auteur y gagne en notoriété.
27 juin 2008
Le temps
Toutes actions, événements, réflexions, pensées, analyses… demandent du temps, il faut en tout prendre son temps, rien ne sert de vouloir accélérer les rythmes car chaque chose possède son rythme propre qu’il faut savoir respecter. Le temps de l’enquête est le temps de l’enquête où chaque indice se dévoile lorsqu’il le doit sans que l’enquêteur puisse y faire grand chose; le temps du témoignage est le temps du témoignage et chaque témoin décide du moment qu’il juge utile de parler ou du moment où, pour les raisons les plus diverses, il ne peut plus se taire; le temps érotique est le temps érotique qui ne se déploie, se ralentit ou s’accélère que lorsque les deux — trois, multiples…— partenaires sont prêts à s’y insérer; le temps de la fiction est le temps de la fiction que chacun des personnages subit sans le comprendre; le temps de l’écrit est le temps de l’écrit et aucun écrivain ne peut — même si pour des raisons externes il est parfois acculé à le faire — décider du moment ni de la vitesse à laquelle il lui sera donné d’écrire telle ou telle page; le temps de la lecture enfin est encore un temps autre dépendant, sans illusion possible, des actes externes au texte où intervient le temps du monde et de ses incidents imprévisibles.
Le temps est le temps est le temps… (Gertrude Stein encore… mais que dire d’autre qui n’est déjà été dit parmi les innombrables discours produits dans l’éternité et l’infinité du monde?) avec ses pauses, ses arrêts, ses accélérations, ses emballements, ses ruses et ses tromperies car si, parfois il semble aller très vite, il se consume sur une faible durée, alors que d’autres fois où il semble s’être arrêté, son avancée est cependant inéluctable.
Ainsi tous les personnages — réels ou imaginaires — sont prisonnier d’un temps qui, s’il semble être le leur est en dehors de leurs possibilités de maîtrise. Que le récit semble progresser ne permet pas de croire qu’il en est ainsi alors que, dans ses parenthèses, ses atermoiements, se préparent des accélérations foudroyantes. «C’est toujours une page de gagnée» pense le lecteur inattentif car il n’a pas perçu que nulle page (qui ne peut que se contenter d'être) ne peut être, sur le temps, «gagnée» — ni d’ailleurs perdue… Car une page est ou n’est pas avec son rythme propre, sa place, ses possibilités de place, son tempo et les attentes ou déceptions qu’elle provoque.
Car sans une compréhension des effets du temps — ou plus exactement des temporalités vécues — la lecture d’une fiction, la crédibilité même de quelque fiction que ce soit, ne peuvent être assumées. Lire, c’est se plonger dans le temps des autres.
11 juillet 2008
Mise au point
Complications, complications, la vie et les récits de la vie ne sont jamais choses simples. Pour les lecteurs qui n’auraient pas suivi, ou se seraient perdus en route, ou ne feraient qu’arriver (d’autres hypothèses sont aussi possibles) voici, avant les touffeurs de l’été, un petit pense bête…
Pendant qu’Albertine Mollet (âgée de 32 ans), dans la réalité, essaie de résoudre une série d’incidents plus ou moins criminels qui se sont produits dans sa petite ville de Fontainebleau généralement tranquille, son équivalent dans la fiction de Marc Hodges (née en 1976), Albertine Schwilk est persuadée que ces incidents ont pour origine les mafias chinoises et se lance dans une enquête en ce sens.
Les deux frères d’Albertine Mollet (23 et18 ans); pas plus que sa sœur (âgée de 25 ans); pas plus que son père (56 ans, ingénieur des Ponts et chaussées) ou que sa mère (54 ans, institutrice) ne joue pour l’instant aucun rôle mais, puisqu’ils ont été nommés, ils doivent fatalement intervenir à un moment ou un autre. Son mari, prénommé Rango, (32 ans), professeur indépendant de philosophie, s’efforce lui de trouver des élèves, fait du vélo et possède, ce qui inquiète beaucoup son Albertine, une clef USB remplie de photos plus ou moins pédophiles. Leurs deux enfants, Kevin (4 ans) et Karcher (22 mois) ne sont pour l’instant concernés en rien par les péripéties erotico-policières de leurs parents..
Évelyne Puget, elle, a 33 ans, un mari plombier, Franck, à peine plus âgé qu’elle et deux filles, Marion (18 mois) et Candie (4 ans et demi), ayant commis la faute originelle de ne pas remettre à temps les lettres anonymes à sa chef, la commissaire Mollet, elle court après les événements pour essayer de s’en sortir. Il faut dire qu’elle est assez maladroite. Elle a dépucelé le porteur des lettres, Théo Cottard (15 ans) dans l’espoir de le faire parler puis a trouvé son rôle d’initiatrice très intéressant et ne sait plus trop que faire. Pas plus d’ailleurs que Théo qui lui-même semble embarqué dans d’étranges aventures.
Léna Matoute, assistante du docteur Cottard (35 ans), jeune, élégante, érotomane, est la maîtresse secrète du jeune Arthur Cottard (18 ans), frère de Théo.
Dans la famille Cottard, reste la mère (49 ans, diplômée d’HEC), Marie-Gineste qui dirige une entreprise de cosmétique, tout en étant première adjointe à la mairie à Recloses), ce qui lui laisse peu de temps à consacrer à sa famille tout comme le père d’ailleurs, le Dr Jérôme Cottard, psychanalyste, (56 ans) qui a pourtant embauché une détective, Becky Turner, (alias Cindy Stillman) pour surveiller les activités qu’il juge inquiétantes de son plus jeune fils.
Les agents de police, Robert Santeuil, Julien Morelet, (près de la retraite), Julien Bergotte, Tristan Winterhalter font, sans enthousiasme, leur métier d’agents de la force publique. Cependant ils sont aussi otages des récits.
Le punk gothique s’appelle Geronimo Trevino, on ne sait pas encore ce qu’il fait là, mais il fait, de même qu’un certain nombre de chinois, de touristes et de vieilles dames. Tout ça gravite dans le même univers même si parfois on se demande bien pourquoi mais… toute littérature n’est-elle pas le règne de l’arbitraire?