Albertine revient

Élément de l'hyperfiction "La Disparition du Général Proust"

29 novembre 2006

Réflexions d'écrivain

Une chose en entraîne une autre et les événements qui semblent s’enchaîner selon un ordre des plus logiques ne sont en fait que la résultante du recoupement de trajectoires aléatoires. Si Évelyne n’avait pas couché avec Balpe, si Marc Hodges n’avait pas décidé d’écrire un roman sur la morte de la grotte d’Arnette, rien ne se serait déroulé de la même façon et ce qui paraît le plus solide reste sujet à l’une quelconque des bifurcations toujours possibles. Aussi, bien qu’il ait commencé d’écrire son roman, bien qu’il en connaisse les grandes lignes, Marc Hodges ne sait mas vraiment où il va, ni s’il va quelque part… Il n’a pas encore décidé qui est le coupable de l’assassinat de la vielle dame, ni si il y a un assassin, ni s’il y en plusieurs. Il pense que ça viendra parce que, d’habitude, c’est en écrivant que l’écrit s’impose, tout n’est qu’une question de rencontre de mots. Les mots se croisent, s’entrechoquent, s’appellent, se répondent ou s’ignorent, c’est ainsi, on n’y peut rien, pas plus Marc Hodges que qui que ce soit d’autre.

De toutes façons, comme dit quelque part Gertrude Stein avec sa lucidité habituelle: «Les romans eux qui racontent une histoire c’est vraiment quasiment la même chose, quasiment tout à fait la même chose, et bien entendu chacun en redemande du quasiment tout à fait la même chose et ainsi on écrit beaucoup de romans qui racontent toujours les mêmes histoires mais vous pouvez voir vous voyez bien que les choses importantes écrites par notre génération ne racontent pas d’histoire. Vous voyez que c’est parfaitement naturel.» Il ne s’inquiète donc pas sur ce point…

Pour l’instant il en est là: «16 heures 30 au commissariat de Fontainebleau, le téléphone sonne. Un agent de police, une femme, petite, assez ronde, dans les trente ans, cheveux châtains plutôt courts, décroche: —commissariat de Fontainebleau, j’écoute… On n’entend pas bien sûr ce qui lui est dit, on n’entend que ce qu’elle dit: —Ne quittez pas je vous passe la commissaire. Elle appuie sur une touche, puis raccroche. Rien ne sa passe pendant quelques secondes puis une femme surgit d’une porte sur laquelle est l’incription Albertine Schwilk, commissaire. Elle hurle: — Knauer, venez avec moi, on vient de me signaler un cadavre. Un homme, la quarantaine, sort d’un bureau vitré de vitres opaques, il tient sa casquette à la main droite. La nommée Schwilk et le nommé Knauer, se précipitent dans un couloir. On entend un porte claquée, un moteur qui démarre, une portière qui claque, une voiture qui part dans le hurlement d’une sirène de police…»



30 novembre 2006

Pédale

Pendant tous ces temps où chacun, pris dans les méandres de l’existence et les délires de la fiction, se lance dans ses aventures particulières, Rango, le mari philosophe de la commissaire Albertine Mollet fait du vélo. Il fait du vélo parce qu’il aime faire du vélo. Sans prétentions. Il fait du vélo pour garder sa tête libre pour penser. Et, tout en pédalant, il pense, des choses parfois un peu confuses, embrouillées par les moments d’effort où les muscles prennent le pas sur l’esprit, mais il pense et c’est le fait même de penser qui suffit à le rendre heureux: «Nous ne sommes rien; ce que nous cherchons est tout, rien d'autre… Tant bien que mal - tout ça paraît un peu chaotique. Voyez-vous ce que je veux dire: en fonction de quoi ? Pourtant !... Tout ça semble se mélanger un peu! Pourquoi ? Nous ne disons ni ce qu'il faut ni comme il le faut: c'est ça... Il n'y a pas de bonnes réponses; il n'est pas sûr que ce soit vrai, pourtant tout ça est juste et en même temps faux, dialectique de la philosophie… La philosophie est... La philosophie – mais pourquoi est-ce ainsi... Bon!... La raison chavire dans le chaos - c'est vrai. Il en a toujours été ainsi - par conséquent, est-ce une erreur de dire ça ? Tout mot fait mal dit: d’accord... Donc. En quoi est-ce mal dit, mal formulé plutôt? Le temps n'y fait rien: rien d'autre, ça peut se dire - pourquoi est-ce ainsi... Rien à dire! D’autant que... Sans doute - par conséquent - rien à dire; absolument… Comment ne pas penser? Il n'y a peut-être que la pratique de l’exercice philosophique... Aussi... C'est tout... Si on le veut; et alors ?... Étant donné tout cela peut-être est-ce davantage, nous ne disons ni ce qu'il faut ni comme il le faut… je me répète, je dois m’efforcer de rester sur ma ligne. Rien d'autre... Bon, tout esprit ne vaut pas un autre esprit, mais nous ne savons rien: absolument! Personne ne sait ça qu'est l'esprit humain, tout présent parle avec évidence, avec une assurance horrible! L'esprit humain serait une bénédiction du hasard... L'esprit humain c'est; c’est comme ça - il n'existe pas de vérité éclairée, et donc l'esprit n'a rien à faire avec la nature humaine! Là où n'existe aucune possibilité, tout redevient possible. Une fois que l'homme a goûté au futur, il ne peut revenir en arrière, l'esprit humain ne connaît que le goût du regret; l'esprit humain est une possession. Rien d’autre ne peut justifier le fait de vivre; est-ce une erreur de dire ça ? C'est authentique: l'esprit humain pousse l'homme à cacher un bout de la vérité (plus la vie est absurde, moins la mort est supportable)... L'esprit authentique isole complètement l'homme entre ciel et terre! L'esprit humain permet seul d'atteindre l'éternité – mais quelle est la différence entre spiritualité et espérance - deux notions qui ne s'oublient pas… pourtant!... Par conséquent! Tout s'est déjà produit. Il n'y a pas d'unité dans une vie humaine; la raison chavire dans la cohue: pour avoir peur sans cesse il faut  se donner de la peine – pourtant en réfléchissant aux choses, on arrive à les comprendre! L'homme laisse derrière lui autant de questions que de solutions, mais quelle est la quantité d'esprit humain qu'on peut supporter sans mourir? il y a des périodes entières de la vie qui semblent sans repères…» et il pédale et il pense et il pédale et il pense, il pédale-pense ou pense-pédale… Au fur et à mesure que la fatigue envahit ses muscles, il lui semble que son corps devient pensée et sa pensée corps. Corps-pensée, c’est tout un… Il est alors dans une grande exaltation comme s’il approchait d’une vérité, comme s’il créait une vérité qui finira par s’imposer à lui et alors sera si claire qu’il n’aura plus de mal à l’exprimer puis à la présenter au monde… Il pédale.

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08 décembre 2006

Hasard et jouissance

Rango Mollet est d’excellente humeur: juste avant de monter sur son vélo, il a reçu un coup de téléphone d’une certaine Madame Cottard répondant à une des petites annonces qu’il fait régulièrement passer dans les gratuits régionaux: elle voudrait qu’il donne quelques heures de philosophie à un de ses fils, Théo lui a-t-elle précisé. Comme la plupart des mères, elle l’a présenté comme un petit génie, surdoué, en avance sur tout. Elle juge qu’à presque quinze ans il est temps qu’il s’attaque à la philosophie. Pourquoi pas?… De toutes façons Rango ne peut pas se permettre de refuser un élève. De plus, il doit s’avouer qu’avoir un élève aussi jeune a quelque chose d’excitant: il se voit déjà comme un précepteur antique, un Socrate éveillant les jeunes esprits aux arcanes du monde. Il pense à la statue de Socrate et son élève qui domine le Grand Canal du château de Fontainebleau: belle image… il pédale.

Le vélo excite toujours à la fois son corps et son esprit, la tension qu’il impose aux muscles de ses cuisses lui est comme un stimulateur de pensée qui le rend heureux. Il imagine déjà son élève —Théo, n’est-ce pas un nom prédestiné? un petit dieu… Ganymède aussi lui aurait bien plu… mais on ne peut pas tout avoir… Il pédale. Il adore sentir la pression de la selle sur son scrotum, les minuscules frottements du maillot de cycliste surtendu sur son pénis: le vélo est un sport érotique… du moins pour Rango car sinon comment expliquer le plaisir qu’il a à suer des heures sur cet engin à parcourir des routes plus ou moins désertiques sans même se donner le temps de voir le paysage?… Il pédale, regarde son compteur: trente kilomètres heure, pas mal sur cette portion de route. S’il continue, il va pouvoir maintenir une vitesse moyenne aux alentours de vingt-cinq, vingt-six sur soixante à soixante-dix kilomètres… Bien sûr c’est ridicule pour un cycliste professionnel mais il n’est pas un cycliste professionnel et, pour un philosophe, il se débrouille plutôt bien. Il pédale…

Il sue, sent la sueur sur tous ses muscles, il boit, s’essuie les mains à son maillot… Il pédale… aime bien sentir la sueur qui sort de tous ses pores, pense à Mado… sa récompense… avec un peu de chance elle sera là — ne devrait-il pas plutôt dire il?— à son habituel carrefour de forêt. Il adore qu’elle s’occupe de lui lorsqu’il descend de son engin moulé dans sa culotte de cycliste, qu’elle l’entraîne vers le petit nid qu’elle s’est installée entre deux rochers… La première fois ça a été une divine surprise, Rango n’avait jamais connu un orgasme pareil. Depuis, chaque fois qu’il se lance sur ce parcours, il espère qu’elle (il? ambiguïté qui accroît encore sa jouissance…) sera là… se refuse à fixer des rendez-vous, l’aléatoire fait partie intégrante du jeu, augmente le désir… la frustration des absences augmente considérablement la jouissance des rencontres: de magnifiques hasards. Le hasard fait partie du jeu… Rango n’est-il pas philosophe?… Il pédale…

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21 décembre 2006

Rêve érotique

Elles aiment le poids des corps sur le leur. Elles aiment ça... Évelyne donne de violents coups de reins. Albertine aime se sentir brisée - son sexe est encore plein de celui d’un homme... Toute sa chair est moite et langoureuse, dans son sommeil Évelyne rêve à des amants: Évelyne mord jusqu’au sang les lèvres de Franck... Léna geint; un sexe, dur comme une barre de fer, glisse entre ses jambes... Le désir la laisse avec un tremblement dans tout le corps comme un fil qui vibre; elle geint, crie: "c'est bon! c'est bon! c'est bon! " Santeuil la broie et la brise... Rango aussi prend son plaisir: Évelyne le griffe et le mord... Ses cuisses s'entrouvrent. Son corps est un dédale d'émotions où Marc s'égare... Un homme aux muscles d'acier. Marco Stavros ne veut rien que du sexe et c'est tout ce que Rango veut d’elle, leurs étreintes sont longues, pleines, profondes ! "Nunca he venido tan fuerte..." ses jambes s'ouvrent... Dans son sommeil, Irène imagine qu'elle fait l'amour; elle sent Jérôme Cottard dans son ventre, tire sa réalité de la pine de ses amants, Jérôme se frotte toute entier contre elle - son coeur bat avec une telle violence qu'elle peut à peine respirer, son sexe est plein de celui d’un homme, un homme avec une toison en croix sur sa poitrine et sur son ventre: Albertine est obsédée par le souvenir de toutes ces mains d'hommes sur son corps, Léna sent ses seins qui se gonflent... Léna a les seins qui tombent; ses cuisses s'entrouvrent et vont se coller à la queue de Winterhalter – Jérôme lui lèche le ventre; elle s'ouvre autant que possible. Leurs étreintes sont volupteuses. Évelyne griffe et le mord, s'offre toute entière, frissonne de peur et de joie... Elles ont envie que d'autres hommes glissent leur sexe entre leurs cuisses; Jean-Pierre se sent fondre, éprouve dans son ventre un désir indomptable, une excitation vive - Théo a des poils très noirs au-dessus de sa verge... L'amour le lèche de son feu consumant... Une bite, dure comme une barre de fer, glisse entre des jambes, Léna caresse l'intérieur de cuisses... Cindy Cottard gémit, respire profondément l'odeur chaude, végétale, du sexe d’un amant... Elle a envie de ça, sentir l'homme qui la pénètre, celui-là ou un autre, elle s'arque. Winterhalter envahit tout son être par tous ses pores, possède sa moindre cellule, Tristan la tient ferme; Tristan aime l'odeur de son con, ses jambes s'ouvrent. Albertine a des seins splendides... Cindy griffe et mord,, s'emplit des odeurs de mâle, son coeur bat avec une telle violence qu'elle peut à peine respirer ! Du fond de son être monte une fièvre sauvage, Évelyne a conscience de son désir de l'homme, Jean-Pierre, Franck ou un autre... ne rêve qu'à ces membres durs qui bougent en elle, garde la mémoire de tous ceux qui l'ont possédée; la surface entière de sa peau est une pile électrique... Pendant un instant Rango reste immobile en elle turgide et palpitant, Léna se frotte toute entière contre un homme, comme un animal... Cindy est sexe et bouche - s'agitent dans leur sommeil - convoitent les caresses des hommes qui les font hurler... S’agitent dans la sueur, la moiteur de la nuit. S’agitent, remuent dans le lit, rêvent… C’est le temps du repos, de l’oubli, du désir…

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08 mars 2007

VTT en forêt

Rango Mollet a décidé une fois pour toutes que le vélo est le meilleur outil du philosophe. Il pédale. Il pédale avec d’autant plus d’ardeur qu’il vient tout juste de quitter la cachette rocheuse de sa prostituée favorite au carrefour de la table du Grand Maître. Cette fois-ci, il ne fait pas du vélo de route mais du VTT, solution qu’il choisit soit quand la chaleur trop forte lui fait rechercher les ombres de la forêt, soit lorsqu’un vent trop violent rend les routes plus difficiles. Il pédale sur le chemin tortueux et très accidenté appelé «route de la chevillure». Il a choisi ce lieu pour ses difficultés, pour le plaisir de se promener entre les amas rocheux, de faire vraiment du vélo-cross: descentes très rapides, montées difficiles, sol sableux où les roues s’enfoncent de plusieurs centimètres exigeant de violents efforts pour ne pas chuter. Il connaît parfaitement ces lieux avec ses mares, ses grottes, ses arbres remarquables, plusieurs années qu’il pédale dans ce décor. Ce qui lui plaît c’est la sueur, se sentir en sueur, aller jusqu’au bout de ses possibilités musculaires, sentir que ses jambes tremblent, se tétanisent presque sous l’effort mais réussir cependant à passer, grimper des pentes courtes mais difficiles à cause des pierres ou des fragments de rochers qui les encombrent et dévient ses roues, se lancer dans des descentes brutales où ses bras, malgré les amortisseurs de sa fourche avant, tremblent d’effort et où il reste au bord de l’équilibre. Qu’il soit tombé plusieurs fois ne le décourage pas. Au contraire, cela fait partie du jeu, de cet espèce de défi qu’il lance de façon permanente à soi-même : se prouver que l’esprit peut dominer le corps, que la pensée peut faire fuir la peur, que le mort elle-même n’est rien d’autre qu’une prise de risque volontairement assumée et — il ne peut s’empêcher de le penser — maîtrisée. Rango, d’une certaine façon, a le culte de son corps.

Ce qu’il aime aussi en ces lieux, c’est la solitude : il n’y rencontre presque jamais personne. Une fois ou deux un cueilleur de champignons ; parfois — rarement — une troupe de randonneurs du troisième âge. Et lorsque cela arrive, connaissant parfaitement le réseau de routes et sentiers, les cachettes possibles (taillis, rochers, abris sous roche, grottes…), il s’arrange généralement pour les éviter. Il veut être seul en face à face avec les forces naturelles. S’il le pouvait, son désir le plus profond — dont il est parfaitement conscient — c’est de se mettre nu dans la forêt. Si le vélo ne le permet pas (il a besoin d’un maillot de cycliste au fond doublé de peau de chamois pour supprimer les frottements de la selle, de chaussures pour ses cale-pieds, d’un casque, de genouillères et de protection aux coudes pour amortir la gravité des chutes toujours possible), il lui est cependant arrivé quelquefois de profiter d’une percée du soleil entre les branches pour s’allonger sur un rocher et, se dévêtant complètement, sombrer dans le plaisir de ses fantasmes érotiques. Alors il lui semble être quelque chose comme une de ces divintés grecques qui hantant les bois — faune ou satyre — en sont les maîtres absolus et dictent leurs lois primitives aux humains égarés en ces lieux dont ils n’aperçoivent que la surface.

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29 juillet 2008

Rango pédale encore…

Toute contrariété installe Rango sur son vélo or sa nuit d’insomnie, suite à sa dispute avec Albertine, ne lui a pas laissé d’autre solution que de se lancer dans une course sur les routes du Gâtinais. Il est parti à l’aube, pédale comme un fou depuis déjà trois heures ; le contenu de son bidon est épuisé. Il va lui falloir prendre une décision : s’arrêter quelque part pour se reposer ou rentrer par le chemin le plus court. Il n’a pas envie de rentrer… Il est, à la fois, furieux contre lui-même et contre sa femme. Il ne supporte pas l’idée qu’elle puisse l’avoir espionnée, il se déteste de parcourir de temps en temps les sites X et de s’être constitué une collection de clichés pornographiques. Il est adulte, libre (théoriquement), ne fait de mal à personne, mène une vie sexuellement ordinaire, n’a jamais agressé qui que ce soit, encore moins des mineurs mais ne peut s’empêcher de regarder ces images qui le fascinent, un domaine de fantasmes purs bien qu’impurs aux yeux de la collectivité, il est furieux de ne pas savoir assumer publiquement ce choix, affirmer que l’érotisme l’intéresse, furieux de se sentir coupable alors qu’aucun de ses actes, aux yeux de la loi, ne l’est. Pourquoi ne pas dire la vérité à Albertine ? Ce serait lui avouer que leurs pratiques sexuelles, si sages et si conventionnelles qu’elles tournent à la routine, ne le stimulent plus assez. Ils font l’amour, généralement le samedi ou le dimanche soir (ou alors en vacances), ils le font avec attention, mais sans invention ni créativité. Rango ne nie pas qu’il éprouve toujours un certain plaisir avec Albertine — il aime croire que ce plaisir est réciproque bien que, devant l’absence d’initiative ou de fantaisie d’Albertine, il n’en soit pas si sûr — mais il rêve d’autre chose, de surprises, d’inattendue, d’audace… Albertine se sentirait remise en cause, considèrerait qu’il lui reproche de ne pas être à la hauteur de ses attentes. Rango a bien, une fois ou deux, essayé d’introduire quelques fantaisies dans leurs rapports par des caresses inhabituelles ou en proposant de visionner un film pornographique, mais le peu d’intérêt — pour ne pas dire une certaine réprobation qu’il a cru percevoir, le soir notamment où il lui a montré son achat d’un godemichet — l’a découragé dans ses tentatives: Albertine Mollet est une femme respectable, mère de deux jeunes enfants bien élevés (du moins elle l’espère) et commissaire de police qui, bien que non croyante, a une conception fermée de la morale, il y a des choses qui se font, d’autres qui ne se font pas ; des paroles qui se disent, d’autres non… Elle tient à sa réputation de femme sérieuse et responsable. Heureusement Rango a la solution facile des prostituées de la forêt quand il fait du VTT. Trop facile… Trop facile car il aimerait ne pas avoir à payer, non qu’il soit avare ou trop pauvre mais parce qu’il aimerait croire que c’est le désir de son corps qui attire l’autre, non l’argent, car il aime les corps pour eux-mêmes, l’esthétique des corps, la fermeté des muscles, la pureté des lignes sans lesquelles il ne peut, lui semble-t-il, y avoir de plaisir partagé. Le philosophe en lui se dit qu’il est peut-être trop narcissique et que c’est lui qu’il aime aimer en l’autre, que c’est pour cela qu’il fait du vélo, pour se contempler dans les miroirs… Mais comment parler de cela à sa femme, comment lui faire comprendre que, dans les photos pornographiques, ce qu’il recherche, c’est une certaine esthétique? Il a besoin de pédaler encore et encore et encore, d’épuiser son corps: il rentrera quand il ne pourra faire autrement.

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07 novembre 2008

Rango se ressource

Rango est allé se réfugier dans un coin isolé de forêt où il se sent bien. Il a caché son vélo dans une anfractuosité rocheuse difficile à trouver, l’a attaché à un arbre, s’est enfoncé dans les taillis. Dans ce fouillis — branches entrelacées, fougères hautes, buis, roches, branches mortes, arbres abattus par les tempêtes, souches couvertes de champignon, mousse, odeur d’humus, lumière morne du jour comme avalée par la végétation donnant une uniforme tonalité grise, enfermement, écrasement de la vue — il se sent bien. Protégé, isolé du monde. Isolé des autres surtout, en harmonie avec la nature, avec la nature de son corps, il redevient animal, primitif, arrive à ne plus penser, se lave de tout ce qui l’encombre. Il monte sur un des rochers qu’il aime. L’accès n’en est pas facile mais il y a de nombreuses années qu’il pratique la varappe. Il émerge alors de l’amas de la végétation, retrouve l’espace, la perspective, la distance : il a devant lui à perte de vue le moutonnement uniforme des sommets des arbres, il est seul au monde, seul dans ce monde infiniment végétal à peine agité en surface par une légère brise, écrasé par la masse d’un ciel de plomb, petite chose égarée entre la plaque immobile du ciel et celle à peine vivante de la forêt. Quel que soit le temps, quelle que soit la saison, c’est ici qu’il vient se ressourcer. Il s’allonge le dos sur la mousse vaguement humide qui recouvre la dalle rocheuse, les bras en croix, les yeux fermés, il s’étire le plus possible, respire, respire, d’une respiration large, ample qui lui permet de recueillir les moindres impressions de son corps : les quelques aspérités rocheuses qui, provoquant une pression à divers endroits de son dos, lui donnent, par la légère douleur qu’elles provoquent, la sensation d’être, le contact souple de la mousse sous ses doigts, l’odeur obsédante d’humus humide et de champignon, le léger friselis des feuilles agitées par la brise, le vol capricieux d’un insecte, le goût vert de l’air pénétrant ses poumons. Il est. Pleinement. Il peut s’oublier, se fondre, devenir terre, pierre, feuille, herbe, mousse, air ; devenir élément parmi les éléments.

C’est de cela dont il a besoin, de se nettoyer de la situation absurde dans laquelle il s’est enfermé avec cette clef USB trouvée sur son bureau et que sa femme l’a surpris à regarder ; de ce plaisir qu’il a éprouvé à contempler ces photos et qui lui a révélé quelque chose de lui qu’il ne connaissait pas ; de cette quasi certitude que cette clef ne pouvant avoir été mise là par sa femme, ne pouvait venir que d’une autre personne, d’une des deux seules dont il sait qu’elles sont venues dans son bureau : sa jeune femme de ménage et son élève, Théo Cottard. Il ne peut soupçonner sa femme de ménage car il n’arrive pas à imaginer par  quel chemin mental elle pourrait collectionner des photos pornographiques de jeunes hommes — ou alors, plus complexe encore, par quelle série de hasard, elle serait venue en possession de cet objet. Il ne veut pas soupçonner son élève : Théo est trop jeune, trop beau, trop pur, trop bien élevé, trop respectueux, trop intelligent… parfait, presque parfait…

Tous sens en éveil, le corps de Rango devient lourd, s’enfonce dans la mousse, puis dans le rocher, Rango n’est plus Rango, Rango n’est plus qu’un corps parasite, un fragment de rocher.

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22 juin 2009

Le punk gothique surprend Rango

Le punk gothique — disons, pour faciliter le récit, qu’il s’appelle (ou se fait appeler) Jake, Jake Cline — avance dans la forêt. Il ne sait pas trop où il est mais il sait où il veut aller. Il sait aussi qu’il est impossible de se perdre dans la forêt de Fontainebleau car en avançant tout droit, on finit toujours par rencontrer une route. Il s’est donc donné une direction à peu près sud-est, essaie de ne pas trop en dévier même si, pour cela, il lui faut parfois s’enfoncer dans des massifs de fougères, contourner des taillis de ronces ou des amas de blocs de grès. Par moments, il s’arrête, regarde le ciel à travers les arbres, cherche le soleil, s’oriente vaguement, reprend sa marche. Il en profite aussi pour essayer de repérer quelques sons : bruits plus ou moins lointains de moteur qui indiqueraient une route, de train, rires d’enfants, voix humaines, autant d’indicateurs pour prendre une décision. Il commence à avoir faim, un peu soif aussi, se dit qu’il faudrait atteindre un village assez vite. Il n’est pas passionné par la nature, préfère les villes. La nature le met mal à l’aise, il lui tarde de se tirer de là. Il monte sur un rocher pour tâcher de voir quelque chose, trouver un repère, s’assied sur la mousse, écoute. Il luis semble entendre quelque chose comme un gémissement, un souffle et un gémissement, un gémissement de femme peut-être, des souffles d’homme. Il n’est pas sûr, écoute avec la plus grande attention, les sons proviennent de sa gauche, il avance sur les blocs rocheux avec d’infimes précautions, s’approche. Peu à peu, les sons deviennent plus clairs, pas de doute, c’est un couple qui fait l’amour. Jake s’avance, voit d’abord un vélo vaguement caché dans un buisson, un peu plus loin une voiture garée à l’entrée d’une route forestière dont la barrière est fermée, il comprend : une pute a dragué un cycliste, il rampe, les gémissements proviennent de sous le rocher, il change de rocher pour voir le couple, repère d’abord une paire de fesses blanches, puis deux corps emmêlés… L’homme caresse la pente soyeuse des reins de la jeune femme, plus bas, plus bas encore, embrasse goulûment les seins: un homme avec une toison en croix sur sa poitrine et sur son ventre… La femme semble égarée - poitrine et seins ruisselants… Ils baisent frénétiquement… La sensualité lamine les corps, les enfonce dans une extase au-delà de toute morale, elle donne ses lèvres, montre son cul avec un air enflammé, l’homme s'excite comme une bête. Elle se frotte toute entière contre lui comme un animal, ses jambes s'ouvrent; La femme aime le poids du corps sur le sien - il aime l'odeur de sa chatte : il respire le parfum excitant de sa peau. Rien n'existe qui ne peut être dit avec les doigts, le sexe, les jambes et l'odeur des corps. Quand l’homme lève enfin la tête, son désir ne semble pas mourir avec l'orgasme car il n’arrête pas ses caresses. Jake le reconnaît aussitôt : Rango Mollet, un professeur de philo qu’il avait eu comme remplaçant dans sa classe quelques années auparavant. Cette découverte l’amuse, lui paraît de bonne augure, doucement il descend du rocher à l’abri de la vue du couple, marche avec précaution vers le vélo, s’en empare et quand le bruit des roues sur le gravier tire Rango de sa jouissance, il est trop tard, Jake Cline s’éloigne à toute allure sur la route forestière. Rango, chevilles entravées par son maillot de cycliste est incapable de faire quoi que ce soit.

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15 octobre 2009

Rango se débrouille

Difficile de faire une vingtaine de kilomètres avec des chaussures de cycliste. La professionnelle a bien proposé de rapprocher Rango de chez lui dès qu’elle aurait fini sa journée mais outre qu’il ne se voyait pas attendre quelques heures à contempler les ébats tarifiés, Rango ne tenait pas à être vu en sa compagnie. La ville est petite, tout le monde connaît tout le monde et des âmes bien intentionnées n’auraient pas tarder à faire discrètement savoir à sa femme avec qui il avait été vu. Et avec cette histoire stupide de clef USB, Rango ne tient pas à aggraver la situation, sa commissaire de femme n’est pas des plus humoristiques. Elle n’aurait pas compris. Tout ce qu’il a pu faire c’est de se déchausser, avancer à pied de quelques centaines de mètres sur la route départementale puis faire de l’autostop. Sa tenue lui a facilité les choses, une voiture — BMW noire, série 330, coupé, moteur diesel à injection, quatre cylindres en ligne — s’arrête. Le conducteur, style homme d’affaire moderne, chemise blanche, col ouvert, petites lunettes fumées, sourire éclatant : — Qu’est-ce qui vous arrive ? Rango : une histoire stupide, je me suis arrêté pour pisser et on m’a fauché mon vélo… — Ça alors, j’aurais jamais pensé qu’une chose pareille puisse arriver. Je suis cycliste moi aussi et je ne me méfie jamais. C’était quoi comme vélo ? — Un cube Agree GTC pro compact… — Pas mal comme bécane, moi j’ai un Scott Team Issue. Il démarre. Et vous avez vu votre voleur ? De loin. Il semblait jeune, sa silhouette était jeune, une coiffure bizarre, des cheveux rouges qui faisaient comme une crête. — Facile à repérer donc. Il y a longtemps qu’il vous a volé ? — Une demi-heure peut-être… — Inutile d’essayer de le rattraper. Je vous aurais bien aidé mais j’ai un rendez-vous assez important. Vous allez où ? — J’habite Fontainebleau. — C’est là où je vais, mais où plus précisément ? — Près de la gare… — Ce n’est pas mon chemin mais je vais vous y déposer, je ne peux pas vous laisser comme ça en pleine ville. — C’est gentil ! — Entre cyclistes, si on ne s’aide pas, qui le fera ! Vous faites souvent du vélo ? — Dès que je peux… — Moi aussi, mais je ne peux pas souvent. Et… vous faites quelle distance ? — Ça dépend des jours, 100 – 150… — Pas mal ? Et votre moyenne ? — 32-35… — Vous êtes un peu plus fort que moi. Vous êtes dans un club ? —Non, je n’aime pas les groupes, je préfère partir en solitaire. — Avec un groupe c’est plus sûr ! — peut-être. La pseudo conversation continue ainsi. Ils arrivent près de la gare de Moret-sur-Loing. Sur le bord de la route un vélo abandonné. — C’est mon vélo, crie Rango ! Vous pouvez me laisser là ? — Bien sûr. L’homme arrête la BMW, Rango court vers son vélo : — Oui, c’est bien le mien ; Je vais rentrer en vélo, merci… — Pas de quoi. L’homme tend une carte : c’est ma carte… Si vous avez envie que nous fassions ensemble une ballade un de ces jours, n’hésitez pas ! — Pourquoi pas, ce serait avec plaisir ! — Appelez-moi.

La BMW repart en trombe. Rango regarde la carte :  Docteur Jérôme Cottard, psychanaliste, la glisse dans la poche arrière de son maillot de cycliste, enfourche sa bécane mais ne part pas. Il hésite : son voleur est certainement venu prendre le train, il peut donc voir les horaires des derniers départs. Se renseigner. Il attache son vélo à la grille de la gare.

 

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28 novembre 2009

Rango prend une décision

Rango se dirige vers les guichets de la gare, un train est à quai. Il regarde les horaires: il n’y a pas eu de train depuis deux heures. Impossible donc que son agresseur ait pu s’en aller par ce moyen, s’il voulait prendre le train, il est vraisemblable qu’il soit monté dans celui qui est en partance pour Montargis et qui est annoncé pour dans cinq minutes. Perplexité. Rango est un personnage entier, il n’aime pas que l’on puisse se jouer de lui et quand il décide quelque chose, il est difficile de le faire changer d’avis. Il quitte ses chaussures de cycliste, court en chaussettes, sur le quai jusqu’à la tête du convoi puis remonte la rame en regardant par les fenêtres pour voir s’il reconnaît la crête d’iroquois, seule caractéristique qu’il a eu le temps de relever de son voleur. Cette démarche est absurde mais Rango est tellement furieux qu’il ne s’en pas vraiment compte. Chez lui la rage l’emporte. Il s’est senti humilié par son voleur et c’est, plus qu’autre chose, cette humiliation qu’il veut lui faire payer. Pour cela, rien d’autre ne lui importe que de mettre la main dessus. Lorsqu’il arrive environ au milieu de la rame, les haut-parleurs de la gare: «le train 6423 pour Montargis va partir, attention à la fermeture des portes, éloignez-vous de la bordure du quai». Une demi seconde d’hésitation. Trop tard, les portes se ferment, Rango reste sur le quai à voir la rame partir, lentement; il regarde attentivement et, dans la dernière voiture de la rame, il voit son agresseur: celui-ci est assis dans la voiture du côté de la gare. Lorsqu’il remarque Rango, il se met aussitôt en retrait de façon à ne pas être vu mais, trop tard, Rango l’a remarqué, il court le long de la rame pour essayer de le voir davantage. Inutile, le train prend de la vitesse, s’éloigne, disparaît…

Rango se sent stupide, en tenue de cycliste, en chaussettes, sur le quai d’une gare déserte. Quelques personnes venues accompagner des proches lui jettent des regards étonnés: Rango va chercher ses chaussures, les met. Il lui semble qu’il a la tête vide, qu’il est incapable de prendre une décision juste, d’abord se dirige vers son vélo avec l’envie de foncer vers Montargis, sait qu’il n’arrivera, au mieux, trois quart d’heures après le train; se dirige vers l’arrêt de taxi puis se souvient que la fille lui a coûté son unique billet de cinquante euros; se dit qu’après tout il ne lui est rien arrivé de grave, que son voleur n’a aucune raison de le connaître, donc a fortiori de le faire chanter, qu’il n’a qu’à oublier l’incident; puis retrouve sa combativité : pas possible de se faire avoir ainsi et ne pas essayer de se battre; va boire un café à la buvette de la gare ; se demande s’il va parler du vol de son vélo à sa commissaire de femme ; se dit que non puis que, peut-être son voleur à la coiffure si caractéristique et rare dans la région est connu de ses services; puis qu’après tout ça n’a aucune importance…

Il prend son vélo, prend la direction de Fontainebleau, rentre chez lui mais, tout le long du trajet, réfléchit, pense, rumine, s’énerve, se bâtit tout un scénario. Quand il arrive chez lui, il sait qu’il va faire lui-même sa propre enquête. Sa première étape, dès demain, sera Montargis.

Posté par hodges à 16:03 - Rango Mollet - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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