Albertine revient

Élément de l'hyperfiction "La Disparition du Général Proust"

15 septembre 2006

Un jeune homme admirable

Tout a commencé étrangement : un matin, un adolescent est entré au commissariat. Il a demandé à voir la commissaire Albertine Mollet. Le planton, une jeune femme boulotte boudinée dans son uniforme trop serré, lui a demandé «A quel sujet?». L’adolescent — profil florentin, cheveux mi longs très noirs coupés comme ceux d’un page de la renaissance, tenue décontractée mais plutôt branchée de pratiquant des planches à roulettes (la jeune planton l’a trouvé beau comme un dieu de l’antiquité. Il lui rappelait même un portrait d’elle ne savait plus quel peintre qu’elle avait vu à Florence) — l’adolescent,, comme si le fait d’être dans un commissariat ne lui posait aucun problème, a répondu avec assurance: «C’est personnel.» «Je suis désolée, mais la commissaire n’est pas là…» «Savez-vous quand elle reviendra?» «Non, aucune idée…» L’adolescent a hésité: «Je peux vous faire confiance?» La jeune planton a hésité entre le sourire et l’indignation. La beauté du jeune homme lui a fait opter pour l’indulgence: «Bien sûr, pourquoi?» «Je dois lui remettre une lettre en main propre; il ne faut pas que qui que ce soit l’ouvre avant elle…» Il a sorti de son blouson une enveloppe portant une en-tête d’hôtel, l’a tendue vers le planton. Elle a tendu la main mais il ne lâchait pas l’enveloppe: «C’est très très important…» «J’ai compris, tu peux me faire confiance» Il l’a regardée quelques secondes dans les yeux: son regard était d’un noir intense. Elle en fut troublée: «Si tu ne me crois pas, va-t-en !» "Ok, je vous crois». Il a donné l’enveloppe. Il est parti aussitôt. La jeune flic regarda machinalement l’enveloppe : papier assez luxueux, son en-tête était «Four seasons hotel Cyprus» Elle la posa sur sa banque de travail en attendant la commissaire.

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26 septembre 2006

Un autre cadavre

Il est près de midi en cette journée d’octobre. Claudette Ribourdel, Martine Duroc, Antoine Lahorte et quelques autres, membres du club de bridge de Saint-Maur-des-Fossés, suivent depuis le début de la matinée le chemin de randonnée numéro … dit …. Il tombe une petite pluie fine, presque froide, qui ne gêne en rien les marcheurs bien équipés de coupe-vent de nylon rose et de chapeaux de toutes sortes mais il est l’heure du pique-nique pour lequel chacun d’entre eux a apporté son sandwich et sa petite bouteille d’eau minérale. Heureusement, Antoine Lahorte qui a organisé cette sortie connaît bien le parcours pour y avoir souvent accompagné des groupes: «On va arriver à une petite grotte, un petit abri sous roche qui nous permettra de nous mettre un peu au sec et de manger tranquillement.», «Parfait, sourit Claudette Ribourdel, je commence à avoir les pieds humides et l’estomac vide.» «C’est encore loin?», ronchonne un vieillard longiligne que tout le monde appelle le docteur Marc parce que, avant de prendre sa retraite, il était, spécialiste du traitement des alcooliques chroniques mais qui, en réalité, s’appelle Louis Lachenal. «Une centaine de mètres… à peu près», dit Antoine Lahorte. Effectivement, les randonneurs trouvent presque aussitôt peinte au pochoir bleu sur un rocher, la lettre qui signale les curiosités naturelles. Claudette Ribourdel y pénètre la première: «Ouah, quelle odeur épouvantable, on dirait qu’il y a une charogne quelque part.» «En effet, dit le docteur Marc en se pinçant le nez et ressortant aussitôt, c’est insupportable!»

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27 septembre 2006

Un homme de tempérament

Devant l’hésitation de sa troupe, sentant sa réputation engagée, Antoine Lahorte qui n’a pas été pour rien instituteur, puis inspecteur de l’Éducation Nationale, repousse Claudette Ribourdel et pénètre à son tour sous l’abri: «C’est vrai que ça pue… Rien à voir avec la dernière fois que je suis venu ici… Claudette a raison, il doit y avoir une charogne!» Cependant au lieu de fuir devant la puanteur épouvantable, alors que toute sa troupe tente résolument de reculer hors de la sphère fétide, il s’avance résolument dans la grotte: «Putain de merde, s’exclame-t-il, c’est un cadavre…» Cette exclamation réveille la conscience professionnelle du docteur Marc, excite la curiosité de Julien Pouget, ancien Maître de Conférences de biologie à la faculté de Rennes, qui s’engagent derrière leur cicérone. Pas de doute, étalé dans le fond de l’abri sur un lit de sable de gré, la silhouette obscure d’un corps source, sans aucune ambiguïté de l’insupportable odeur.

Autant dire que, désormais, la préoccupation première des randonneurs n’est pas leur alimentation: lorsque les trois hommes ressortent de la grotte, la troupe se rassemble autour d’eux: «Qu’est-ce qu’on fait?» demande Martine Dutronc de sa voix fluette d’éternelle adolescente. «Il faut faire quelque chose» répond fermement Julien Pouget; «Oui, mais quoi?» demande Claudette Ribourdel. «Qui a un portable?» questionne Antoine Lahorte, «Moi, dit la benjamine de la troupe», une ancienne infirmière âgée de seulement soixante deux ans. «Je peux m’en servir», demande Antoine Lahorte sur un ton qui ne peut accepter qu’une réponse positive; et il ajoute: «J’appelle le commissariat de Fontainebleau».

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12 octobre 2006

Ouverture de tombe

Âgé d’une quarantaine d’années, le colonel de gendarmerie Morel était un homme courtois qui aurait pu être dans la cavalerie si la cavalerie avait encore un sens. L’épithète «chevaleresque» lui aurait en effet bien convenu car il avait non seulement du cavalier la prestance et l’assise mais aussi l’espèce d’approche supérieure des événements qui est l’apanage de ceux qui sont —non au-dessus— mais plus hauts que les autres: il ne vivait pas la guerre des polices comme une nécessité et n’avait d’autre ambition de carrière que celles de ne pas perdre sa vie en actions inutiles et de mener à bout les tâches qu’il avait à mener à bout. C’était un homme de décisions.

Lorsqu’il fut prévenu par la commissaire Mollet, il convoqua aussitôt les adjudants Brichot et Mortemart (ces sortes de noms ne s’inventent pas…) et les expédia à Recloses pour vérifier l’état de la pierre tombale de Saniette Gallardon, mère de Zita Gallardon et se faire leur propre idée de la situation. Ces deux militaires avaient ordre de l’appeler aussitôt pour lui rendre compte, ce que fit l’adjudant Brichot dès que leur conviction fut faite: «Mon colonel, il semble en effet que la pierre tombale en question a été descelée… peut-être même déplacée. L’adjudant Mortemart et moi-même avons constaté une fente de trois millimètres sur le côté gauche du monument funéraire…» Le colonel leur ordonna de revenir faire un rapport et, fort de la constatation de ses hommes en qui il avait toute confiance, appela le tribunal de Fontainebleau pour obtenir une exhumation judiciaire puis Zita Gallardon, la plaignante: «Madame, mes hommes ont en effet constaté des désordres sur la pierre tombale de votre mère, acceptez-vous que nous la fassions ouvrir pour en vérifier l’état?» Zita Gallardon acquiesça: «Demain à dix heures, nous ferons rouvrir la tombe, nous avons besoin de votre présence ou de celle de n’importe quel adulte de votre famille…» «Je serai là», dit Zita Gallardon avec assurance.

Le lendemain, à l’heure dite, la tombe fut ouverte. On y trouva le cercueil de chêne qui devait contenir la grand-mère mais son couvercle était déplacé et le cadavre de la grand-mère avait disparu. Mme Gallardon fut aussitôt conduite à la morgue dans le fourgon de gendarmerie et ne put que constater ce dont tout le monde se doutait déjà: le cadavre de la grotte d’Arnette était celui de Mme veuve Saniette Gallardon. Interrogée sur cet étrange déplacement, Mme Gallardon ne put fournir aucune réponse satisfaisante qui aurait orienté l’enquête.

Bien qu’un déplacement de cadavre soit un délit conséquent qui exigeait que l’enquête se poursuive, l’hypothèse d’un meurtre était désormais levée: pour le colonel et ses hommes il s’agissait certainement d’un rituel stupide de quelques sataniques (ou autres gothiques) désœuvrés.

Il y avait là, sans aucun doute, un début sérieux de piste à suivre.

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16 novembre 2006

Conversation mondaine

Ce jour-là, Madame Cottard a quelques unes de ses amies les plus proches à dîner: Rachel Swann, mère de la jeune pianiste, Françoise Persigny et Germaine Argencourt.

Marie-Gineste Cottard ne sait jamais d’une façon certaine de quel ton elle doit répondre à quelqu’un, si son interlocuteur veut rire ou est sérieux et, à tout hasard, elle ajoute à toutes ses expressions de physionomie l’offre d’un sourire conditionnel et provisoire dont la finesse expectante la disculperait du reproche de naïveté si le propos qu’on lui a tenu se trouve être facétieux. Mais comme pour faire face à l’hypothèse opposée, elle n’ose pas laisser ce sourire s’affirmer nettement sur son visage on y voit ainsi flotter perpétuellement une incertitude où se lit la question qu’elle n’ose jamais poser: «Dites-vous cela pour de bon?» Elle n’est pas plus assurée de la façon dont elle doit se comporter dans la rue, et même en général dans la vie… Aussi devant la question de Rachel: «Et ton mari, toujours à Chypre avec Théo?», elle se trouva comme d’habitude désemparée se demandant si ce n’était de la part de Rachel que question de pure forme, si elle manifestait un réel intérêt pour sa famille ou si elle savait plus de choses qu’elle ne voulait bien en dire, essayant par cette question apparemment anodine de tester ses réactions ou même d’en apprendre davantage. Magie — ainsi que l’appelaient ses intimes— est assise sur un siège suédois en sapin ciré qu’un amant de ce pays lui avait donné et qu’elle conserve, quoiqu’il rappelât la forme d’un escabeau et jurât avec les beaux meubles design qu’elle possède… mais elle tenait à garder en évidence les cadeaux que ses amis lui faisaient de temps à autre afin que les donateurs eussent plaisir de les reconnaître s’ils venaient.

De ce poste un peu élevé elle s’efforce d’animer la conversation de ses amies. Mais ne pouvant avouer qu’elle a envoyé son fils —dont elle s’était aperçu qu’il avait, avec ses frères, commencé à fumer du hashish; peut-être même à en cultiver dans un coin du jardin pour en commercer quelque peu— à Chypre avec son père suite à la plainte de son voisin et à la visite, qui lui avait paru si inquiétante, des policiers, elle ne peut donc que répondre quelque chose d’anodin et cependant de vraisemblable: «Il a beaucoup travaillé ces temps-ci et j’ai pensé qu’un petit séjour dans ma famille ne pouvait que lui faire du bien.» et comme Rachel questionne avec insistance: «Quand reviennent-il?», il lui faut prolonger son mensonge, et même imaginer un mensonge sur un premier mensonge, car, l’après-midi même, elle a téléphoné à son mari pour lui dire de laisser Théo encore quelques temps chez les siens à Larnaca, et ayant dû, pour cela, trouver un prétexte plausible lui a dit que cela faisait plaisir à ses parents et qu’un séjour un peu prolongé de Théo en terre massivement anglophone ne pouvait que lui faire du bien, son précepteur d’anglais trouvant son niveau un peu faible. Aussi répond-elle avec une aisance si affectée qu’elle en paraît aussitôt suspecte à son amie: «Edmond rentre après-demain mais Théo va rester un peu plus longtemps chez mes parents… Il a besoin d’améliorer son niveau d’anglais et puis, tu sais, quatorze ans est un âge difficile, je pense qu’être un peu coupé de nous ne peut que lui faire du bien…» «Quel heureux garçon!» se contente de dire Rachel qui brûle cependant d’essayer d’en savoir un peu davantage sur les raisons d’une telle décision qui, parce que son amie ne lui en avait jamais parlé auparavant, lui semble étrange et même quelque peu intrigante. Mais elle ne sait quel prétexte évoquer pour cela et se contente d’une approbation consensuelle: «C’est vrai que nos adolescents sont parfois difficiles!»

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23 novembre 2006

Destins croisés

Un conflit est toujours la somme de plusieurs conflits, comme une fleuve est la somme de tous ses affluents: pendant que Marc Hodges s’efforce à construire son roman «forestier» construit selon un principe d’enchevêtrements, entrecroisements, nœuds, liens… ce qu’il appelle assez pompeusement une hyperfiction, Évelyne se débat avec ses propres confusions.

Elle en sait trop. Elle sait que les divers incidents que les autorités, faute des informations qu’elle détient, ont classé sans suite sont en fait liés les uns aux autres. Elle possède une clef fondamentale. Elle sait que Théo, cet éblouissant adolescent dont il faudra bien qu’elle se rende compte qu’il la fait fantasmer, est, d’une façon ou d’une autre lié à chacun d’entre eux puisqu’il en a été le messager annonciateur. Elle sait que ces événements sont l’œuvre de quelqu’un qui dit «s’ennuyer» et menace de recommencer encore et encore et que, si jusque là, il n’avait accompli rien d’irrémédiable, la mort du cavalier anglais —dont elle est la seule à savoir avec certitude qu’il ne peut s’agir d’un accident — vient de franchir une limité: pour la première fois il y a mort d’homme. Elle craint que, cette étape franchie, son provocateur n’ait plus aucune raison de se limiter. Maintenant qu’il (elle?) a commis un premier meurtre, il ne risque plus grand chose à être découvert et si, comme elle le craint, il s’agit d’un psychopathe, il est définitivement entré dans un territoire où tout peut se produire. Elle sait aussi que Théo ne peut être l’acteur principal. Elle sait pourtant qu’elle ne peut rien révéler: elle s’est enfoncée trop profond dans le silence. Elle ne sait pas si elle peut être à la hauteur du défi qui lui est lancé. Elle a peur.

Albertine, elle, ne se doute de rien: elle se vautre dans la routine comme un cochon dans la boue. Autour d’elle il n’y a que des incidents mineurs —regrettables parfois comme la mort du cavalier anglais— mais qui ne sont rien d’autre que des aléas de l’existence sur lesquels elle n’a aucun pouvoir. Aussi essaie-t-elle de se trouver d’autres raisons de vivre. Les vacances par exemple, une promotion possible, la réussite scolaire de ses enfants (mais ils sont encore bien jeunes…), un amant… Un amant, pourquoi pas, elle commence à s’ennuyer un peu dans son ménage, mais alors il lui faudrait quelque chose de discret, elle se demande si meetic?…

Pendant ce temps, Rango, son mari philosophe fait du vélo dans les chemins du Gâtinais. C'est là, dit-il qu'il trouve ses meilleures intuitions philosophiques, quand il pédale au milieu du jaune intense des tournesols dont les fleurs semblent le suivre comme une lumière ou dans la profondeur des sous-bois où la lumière se joue des branches et où, par intermittences, il a la joie immense d’apercevoir un animal sauvage: cerf, biche, couleuvre, faisan, belette… Cette vie en dehors du monde semble parfaitement lui convenir, il se demande même parfois s’il ne devrait pas tout laisser tomber pour vivre seul dans une campagne retirée. Il est cependant vrai qu’il faut bien vivre et qu’il lui faudrait alors travailler —un peu— et —pour ne pas aliéner sa liberté de pensée, dit-il— il n’y tient pas vraiment.

Les autres: Les Cottard, Balpe, Santeuil, Forcheville, Puget, d’autres encore, etc. mènent aussi leur vie —à peine esquissée ici — en marge de cette histoire, même s’ils en font partie et si, d’une certaine façon, elle ne va pas tarder à les rattraper.

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14 décembre 2006

Que fait Balpe dans ce récit?

Ce récit n’a pas de héros… ou plutôt il en a plusieurs, chacun cherchant sa voie parmi les multiples bifurcations à tout instant possible d’une fiction —ceci même si la fiction repose sur une part de vérité réaliste… mais ce serait un autre propos—. Ainsi, à tous moments, de nombreux candidats-héros se proposent et avancent leurs solutions particulières. Évelyne Puget est l’un d’eux qui a revu Balpe à plusieurs reprises depuis leur premier ébat nocturne…

Or, dès sa première rencontre avec Balpe, Évelyne s’est aperçue que chez cet homme, les regards comme les absences de regard, les paroles comme les silences, étaient signifiants. Balpe lui est immédiatement apparu comme un individu traqué qui cherche à fuir quelqu’un —l’on apprendra plus loin que c’est à lui-même qu’il veut échapper, ainsi  qu’au jugement des autres. Sa parade consiste à éviter les coups en se camouflant. Sa gouvernante donne son point de vue sur le personnage: elle excuse l’orgueil qu’il tire de sa naissance, le trouve intelligent, sensible…

Chaque nouvelle rencontre avec le notaire accroît la complexité, l’opacité du personnage. Balpe invite Évelyne à prendre le thé puis, le jour venu, feint la surprise comme si cette invitation n’avait jamais eu lieu. L’effet souhaité est cependant obtenu: la venue de la jeune femme, il efface la cause, comme un criminel qui efface les preuves de son crime. A l’héroïne surprise, il répond par un sourire hautain, car sa position lui sert également de parade: il lui est commode d’insinuer à ceux qui ne comprennent pas ses réactions qu’ils manquent d’éducation et de noblesse. Une fois de plus, le point de vue de l’héroïne sur le personnage varie: elle sait maintenant qu’il s’agit d’un parent lointain de Cottard, et que, par conséquent, il ne peut être un criminel. De plus sa conversation n’est pas celle d’un fou. Pourtant la fausse note de la première rencontre se reproduit: le regard scrutateur, automatique, inévitable, resurgit. De ce regard l’héroïne ne comprend toujours pas la signification, mais elle sent qu’il est révélateur d’une faille.

Si habile que soit le notaire dans l’art du déguisement, sa véritable nature combat sans cesse sa personnalité factice qui, Évelyne en est persuadée, finira par triompher. Si au début, elle l’a fréquenté parce qu’elle avait besoin de lui, ensuite par pur besoin physique, elle se persuade peu à peu qu’il est certainement un des éléments du puzzle qui lui permettra de sortir de la situation des plus difficiles où elle s’est mise avec Théo.

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02 janvier 2007

Théo Cottard a disparu

Le Docteur Cottard. Monsieur le Docteur Cottard en majesté. Indigné, furieux, stupéfait, bafoué, déchaîné, surexcité, hargneux, rageur… Monsieur le Docteur Cottard: ce n’est pas possible, il est inadmissible que dans une ville comme la nôtre de telles choses se produisent, j’en parlerai à mon ami le Préfet, s’il le faut j’alerterai plus haut, plus haut encore je connais beaucoup de monde vous savez, j’ai des amis, beaucoup d’amis, ça ne se passera pas comme ça… Albertine Mollet laisse monter la marée, elle ne peut rien contre le flux, elle attend, espère le reflux, le repos, la détente. Elle ne comprend rien et ça continue: dans notre ville, devant chez moi en plus, on n’est plus protégé, on ne sait plus que faire, bientôt il faudra faire appel à des gardes privés comme dans n’importe lequel des pays de sauvages, à quoi servez-vous, je vous le demande, à quoi servez-vous… Albertine se lance: Excusez-moi, mais… pourriez-vous… Peine perdue, ça ne sert qu’à relancer le flot: je sais, je sais, vous allez dire que vous faites ce que vous pouvez, que vous n’avez pas assez de monde, que la vie devient de plus en plus difficile, violente, violente, avec tous ces jeunes incultes, désœuvrés, perdus, abandonnés, pas possible, pas possible, je ne me laisserai pas avoir par de bonnes paroles…

Diversion bienvenue, le téléphone sonne. Albertine décroche: allo, oui… bon d’accord… on verra ça plus tard… un appel sans intérêt sinon qu’il fait taire le docteur soudain sans interlocuteur. Albertine en profite pour attaquer à son tour avant même de reposer le combiné sur son socle: Bon, si vous me disiez pourquoi vous êtes ici.

Cottard semble désarçonné: vous ne savez pas, on ne vous a rien dit? Albertine: Non… Expliquez-moi… Cottard retombe comme us soufflet sorti d’un four: c’est mon fils. — Votre fils? — Théo, je crois que vous le connaissez… — Non… — Pourtant des agents sont venus l’interroger il y a quelques jours mais il était à Chypre… — Je ne le connais pas, qu’a-t-il fait? — Rien… rien, il n’a rien fait… C’est à lui que quelqu’un a fait quelque chose… — Excusez-moi mais vous êtes psychanalyste, vous devez pouvoir vous calmer et m’expliquer simplement, depuis le début, ce qui vous amène, pourquoi vous vouliez me voir… — On l’a enlevé… — Qui… — Théo, mon plus jeune fils, je viens de vous le dire, on l’a enlevé, devant chez moi…

Manquait plus que ça se dit Albertine, décidément ce métier n’est pas fait pour moi, je ferais mieux de vendre des chouchous sur une plage du Languedoc ou des sucreries à la garde de Marseille. Au moins j’aurais le soleil. Elle adopte son sourire le plus compatissant, appelle le petit Winterhalter: — Bon, dit-elle, vous allez nous expliquer tout cela calmement, nous allons tout noter et faire ce qu’il faut faire. Winterhalter tend un verre d’eau au docteur.

Cottard boit une gorgée, respire profondément: — D’accord, voilà…

08 janvier 2007

L'hexagramme 63

Pour Marc Hodges — qui ne sait pas encore que la réalité dépasse sa fiction et ne connaît rien de la lettre anonyme reçue par le Docteur Cottard — il s’agit d’un problème de nature littéraire : maintenant qu’il a décidé d’utiliser cet hexagramme comme élément de sa fiction et de le centrer sur la Grotte d’Arnette où ont été retrouvés à la fois le cadavre réel et celui fictionnel des deux vieilles dames, il s’agit de décider ce qu’il va en faire. D’une part, il lui faut amener Albertine Schwilk (ou quelqu’un du commissariat ou de la gendarmerie) à le découvrir, donc imaginer comment ce « quelqu’un » pourrait être amené à se retrouver à la grotte d’Arnette et comment il pourrait avoir l’idée de repérer cette forme dans le fouillis de la forêt. Si lui, Marc Hodges, avait eu cette idée, d’autres pouvaient l’avoir et puis, en tant qu’auteur, il pouvait jouer avec les situations… D’autre part, l’hexagramme renvoyait à la Chine. Il lui fallait donc des chinois. Il lui fallait mettre en relation le cadavre de la vielle femme avec des chinois… Tout cela devait tenir debout, il n’arrêtait pas d’y penser…

Dans la réalité, pour Albertine Mollet, c’était un peu différent car elle ne connaissait rien aux hexagramme. Bien sûr, elle se renseigna sur Internet, sur Wikipédia et d'autres sites mais elle ne parvenait pas à établir une relation quelconque entre le jeune Théo et cette figure du Yi Jing pas plus qu’elle ne pouvait comprendre (Évelyne Puget ne lui ayant encore rien dit) pourquoi ce fils de bonne famille était menacé. Il lui manquait un mobile sérieux et elle ne voyait pas, Balpe, le voisin notaire, construire un tel chantage.

Le Docteur Cottard — qui avait aussi consulté Internet — se posait aussi des questions : il ne soupçonnait absolument personne, se trouvait face à un mur derrière lequel son fils était en danger. Lui qui était persuadé de pouvoir dominer toutes les situations était totalement désemparé eu point qu’il n’avait pas encore osé parler à sa femme de la lettre anonyme déposée à sa consultation de l’hôpital.

Quant à Évelyne Puget, la seule qui aurait pu émettre quelques hypothèses intelligentes à ce sujet, elle ignorait tout de la lettre anonyme et de la raison de la venue furieuse du Docteur Cottard. Elle ne s’inquiétait que pour avoir dépucelé le jeune homme pensant que le père en avait eu connaissance et que c’était à ce sujet qu’il était venu porter plainte.

Pour l’instant, aucun des autres protagonistes — Théo mis à part bien entendu (mais à cette étape du récit nous n’avons pas accès à lui) — de cette affaire n’étaient concernés.

29 janvier 2007

Théo revient

Revenue de son entreprise de cosmétique, Marie-Gineste est dans son jardin. Elle taille ses rosiers, un massif important de pieds d’origines variées qu’elle entretient avec d’autant plus de soins qu’il matérialise une des multiples traditions familiales des Cottard : à chaque occasion festive (anniversaire, Noël, fête des mères, anniversaire de mariage, anniversaire de la naissance des enfants…), les membres de la famille lui offrent un nouveau pied qu’elle plante dans cette part du jardin dont elle s’occupe personnellement et interdit — en principe, même si celui-ci donne parfois un coup de main pour l’entretien, la lutte contre les pucerons et les éventuelles transplantations, toutes actions secondaires dans le jardinage des rosiers — au jardinier. Elle s’étonne de voir combien le … de l’anniversaire de naissance 2001 de Théo a pris beaucoup plus d’importance en volume et en floraison que le … offert pourtant à la fête des mères 1998 par Arthur, son fils aîné ou que le … anniversaire de mariage de 1995 commence à dépérir. Cette occupation lui évite de penser à autre chose.

Le jardin, terrain habituel de l’expression esthétique de Marie-Gineste Cottard, est vaste, paysagé, constitué d’une grande pelouse au vert tendre et uniforme aussi doux à l’œil qu’un velours, qui entoure la maison isolée de l’extérieur par un haut mur de clôture. Entretenu avec soin, aménagée de déclivités artificielles, buttes, vallons, zones de calmes (où les jours de beau temps, pour leur plaisir personnel où pour les diverses réceptions que donne la famille, sont placées des tables, chaises, chaises longues), mis en perspective  par de nombreux bouquets d’arbres, il offre à l’œil des points de fixation : une mare dont les poissons rouges attirent régulièrement quelques colverts ; une petite grotte artificielle de meulière d’où coule le filet d’eau d’une source naturelle ouvrant la trace serpentine d’un ruisseau qui architecture l’espace avant, se perdant dans un tuyau souterrain, d’aller dans la forêt; une grande variété d’essences d’arbres: des buissons de noisetiers, deux bouquets de robiniers, trois massifs de bambous, des pruniers du Japon, au centre la hauteur massive d’un chêne plusieurs fois centenaire équilibrée par celle, plus près de la forêt d’un châtaignier impressionnant…

A cinq d’heures du soir, la lumière est encore belle et Marie-Gineste profite des derniers rayons de soleil quand le grincement un peu lointain de la porte du fond du jardin la surprend. Cette porte, qui donne directement sur la forêt, n’est que très rarement empruntée par les Cottard. Marie-Gineste s’inquiète: ni le jardinier ni la bonne n’utilisent jamais cette voie d’accès dont plusieurs fois son mari a dit qu’il fallait la faire condamner? Le «jardin des roses» — comme aime l’appeler Marie-Gineste —dissimulé à cette porte par un des massifs de bambou, elle s’immobilise, cherche dans sa poche son téléphone portable qui ne la quitte jamais, veille à ne faire aucun bruit, regarde… Qui peut bien entrer ainsi dans sa maison? Elle entend des pas prudents qui approchent, semblent se diriger vers l’arrière de la maison. Bientôt, dans le bruissement léger des feuilles, striée par les tiges de bambous, la silhouette qu’elle entraperçoit n’est autre que celle de son fils Théo.

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