02 octobre 2006
L'inspiration
Retour à l’ordre normal des choses
Pendant une quinzaine de jours, l’enquête n’avança pas vraiment: on ne signalait aucune disparition de vieille dame dans la région et le fichier central des personnes disparues ne contenait aucun signalement correspondant à celui du cadavre trouvé dans la grotte d’Arnette. L’affaire commençait à ne plus présenter d’intérêt pour personne: la gendarmerie avait autre chose à faire avec les excès de vitesse, les conducteurs sans permis ou en état d’ivresse, les cambriolages de pavillons, les tapages nocturnes et autres nuisances semi-campagnardes; après avoir fait parler les randonneurs, interrogés quelques chercheurs de champignons, demandé leur avis à des personnes prises au hasard dans la rue, la presse n’avait rien pour broder sur l’événement, rien qui pourrait ébranler la routine et l’ennui atavique de ses lecteurs; Évelyne pensait que le mieux était encore de ne pas faire de vagues d’autant qu’elle était très occupée par ses mômes et préoccupée par son plombier qui ne semblait pas insensible aux charmes d’une nouvelle voisine: la commissaire Albertine Mollet n’était pas chargée de l’enquête et, dûment chapitrée par la philosophie —approximative mais avenante— de son mari, trouvait que c’était très bien ainsi car elle n’était pas vraiment payée pour en faire davantage.
Seul un habitant de la région, Marc Hodges, un écrivain approximatif comme il y en a tant, qui avait déjà publié quelques romans policiers dont Ganançay (500 acheteurs), La disparition du Général Proust (300 acheteurs), et diverses nouvelles (nombre d’acheteurs difficile à évaluer) s’intéressait à ce fait divers qui ne lui paraissait pas si banal que ça. D’habitude on ne supprime pas ainsi les vieilles dames et, lorsqu’on le fait, on ne transporte pas leur corps au fond des bois mais, cependant, sur un chemin de randonnée balisé et très fréquenté. Un jeune homme, une jeune femme, lui auraient paru relever de meurtres ordinaires. Mais une vieille dame. D’autant que, selon la presse, le corps n’aurait pas été déplacé là juste après l’assassinat mais plusieurs jours plus tard. Marc Hodges pensait qu’il y avait là matière à écrire un roman policier. Il se mit à l’ouvrage.
03 octobre 2006
Toute vie est une fiction
Marc Hodges n’avait aucune idée ni du fonctionnement d’un commissariat ni de ce qu’était réellement une enquête mais il était intimement persuadé que l’imagination pouvait supplier à tout et que la plupart des romans réalistes —ou des passages de romans qui se voulaient réalistes— ne fonctionnaient en fait que sur une qualité d’écriture qui permettait au lecteur de projeter son propre imaginaire dans celui de l’écrivain et, par suite, de penser vrai ce qui, après tout, n’était qu’une construction syntaxique. La fiction n’est qu’une projection de la vie, car toute vie est une fiction; toute vie n’est que cette fiction que les autres constituent à notre sujet. Nous croyons avoir vécu tel ou tel fait et ce fait s’impose à nous avec une force et une présence incontestable, lorsque nous y pensons, nous y sommes encore, nous sommes au milieu du Sahara, seuls dans une voiture, perdus au milieu du désert parce que nous avons naïvement fait confiance à cet individu avec lequel nous avons copieusement bu du whisky au bord d’une piscine et qui nous affirmait qu’il y avait par là des vestiges archéologiques intéressants, nous nous souvenons du moment d’effarement total où nous nous sommes trouvés lorsque la nuit était tombée et que nous ne savions plus quelle direction prendre pour retourner à l’oasis, nous voyons la couleur orangée chaude des dunes de sable, sentons le vent chargé de grains qui piquent notre visage, nous avons dans le nez l’odeur de la chaleur sèche… nous serions prêts à jurer tout cela devant n’importe quelle institution. Avons-nous vu également ce jeune sikh massacré à coup de pelles dans les rues de Lucknow lors des émeutes ayant suivi l’assassinat d’Indira Gandhi? Nous sommes nous fait arrêter dans le sahel par un policier armé d’une mitraillette exigeant, pour que nous poursuivions notre route, de mettre une cravate? Une autre fois encore, nous entendons les paroles de notre grand-père au bord d’une rivière alors qu’ensemble nous tendions des filets pour piéger les goujons, nous voyons son sourire asymétrique, légèrement crispé sur son éternelle cigarette collée au coin gauche de sa bouche, son béret de travers, nous entendons couler ce que nous considérions alors être une rivière mais qui, aujourd’hui nous semble un ruisseau; sentons la poigne de l’eau sur nos chevilles, le froid qui peu à peu gagne nos jambes, la crispation de la plante de nos pieds cherchant une portion sans galets ni vipères… Tant d’événements ne reposent ainsi que sur les constructions de notre mémoire. Nous revivons tout cela encore… et pourtant, rien de tout cela n’a jamais existé: nous nous racontons sans cesse des histoires car c’est d’histoires que nous sommes faits.
Marc était sûr que nous ne vivions que sur des histoires et que peu importait leur véracité pourvu que nous les acceptions comme vraies: comme à son habitude lorsqu’il mettait un livre en chantier, il acheta un cahier neuf à couverture cartonnée rouge et, au feutre noir, il inscrivit, dans l’étiquette blanche réservée à cet effet, son titre: «Albertine Mollet ou l’inconnue de la grotte d’Arnette».
04 octobre 2006
Description d'un corps
Bien que confiant en sa capacité imaginative, Marc Hodges n’ignorait pas que tout récit, pour donner l’illusion du réel, avait besoin de traiter du monde de la façon dont les hommes concernés en parlaient généralement. Cette règle élémentaire d’écriture impliquait seulement qu’il ne fasse pas parler un commissaire comme un enfant de chœur ou une charcutière comme un professeur de Sorbonne. Encore que… Il savait aussi que le pittoresque de tel ou tel personnage pouvait reposer sur de telles aberrations apparentes. Bref, pour un romancier tout était possible, à condition qu’il garde la mesure.
C’est ainsi qu’il décida de faire débuter son roman par un «Avis de recherche de la police nationale». Il consulta donc le site consacré aux personnes disparues et choisit la rubrique des personnes décédées. Il y trouva la fiche de la vielle dame: «Dans l'intérêt d'une enquête diligentée par le Service Régional de Police Judiciaire de Melun, il y a lieu d'identifier la personne décédée représentée sur les photographies suivantes. Personne non identifiée (Reconstruction du visage). IDENTIFICATION DE PERSONNE DECEDEE. Signalement : femme de type européen, apparemment âgée de plus de 60 ans, taille entre 1,52 m et 1,58 m, corpulence mince, (poids estimé à 45kg), pointure 35/36, cheveux châtains grisonnants. Signe particulier : présente une arthrose déformante aux doigts des mains. Dentition: absence totale de dentition (port probable d'un dentier). Objet : un médaillon en or en forme de cœur pouvant s’ouvrir contenant des cheveux.» Un mauvais dessin censé reproduire le visage accompagnait cette description ainsi qu’un horrible visage en cire qui faisait de la vielle inconnue bien plus une sorcière d’Halloween qu’une vieille dame. Il aurait pu utiliser cette description telle quelle mais il éprouvait quelque scrupule: transposer le réel sans transformation lui paraissait accomplir une mauvaise action; il avait besoin, pour se justifier, de mettre sa touche de romancier. Il écrivit donc sur sa première page: «Il était à peu près dix heures du matin quand l’attention de Charles Bréauté, venu au commissariat de Fontainebleau déclarer la perte de son passeport, fut attirée par l’avis de recherche suivant: Dans l'intérêt d'une enquête diligentée par le Service Régional de Police Judiciaire de Melun, il y a lieu d'identifier la personne décédée représentée sur les photographies suivantes. Personne non identifiée (Reconstruction du visage). IDENTIFICATION DE PERSONNE DÉCÉDÉE. Signalement: femme de type européen, apparemment âgée de plus de 65 ans, taille entre 1,50 m et 1,55 m, corpulence mince, (poids estimé à 40kg), pointure 33/35, cheveux gris. Signe particulier : présente une arthrose déformante aux doigts des pieds. Dentition: absence totale de dentition (port probable d'un dentier). Objet: un médaillon en or en forme de cœur pouvant s’ouvrir contenant des cheveux.»
05 octobre 2006
Comment s'écrivent les récits
Commencer un roman est chose relativement facile, il avait suffi à Marc Hodges de consulter le fichier des personnes disparues pour y trouver sa première page. Plus difficile est de le poursuivre car l’écriture, même si elle est totalement imaginaire et ne repose sur rien de réel, dans la mesure où elle vise une certaine ampleur, implique une construction: il faut des lieux, des personnages, des actions… il faut entre les lieux et les personnages une logique qui —même si elle s’éloigne totalement de l’histoire, de l’actualité ou de la vie réelle— impose ses contraintes propres.
Marc Hodges avait pris ainsi l’habitude de se créer des obligations, pas vraiment des contraintes, plutôt des décisions qui ne relevaient pas vraiment de sa responsabilité. C’est ainsi parce qu’il travaillait sur La Disparition du Général Proust, récit dans lequel sa règle était que tous les personnages venaient de La recherche du temps perdu, qu’il avait décidé de tirer au sort l’un d’entre eux pour sa nouvelle histoire policière. Le sort lui attribua Albertine. Il chercha alors sur Internet —avec un quelconque moteur de recherche— «albertine généalogie» et parmi les 32100 sites proposés, en choisit un au hasard: il tomba sur une certaine Albertine Mollet qui s’était mariée à Seclin en 1711 à un certain Ferdinand Fourure. Ce qui lui convenait très bien. Il avait trouvé le nom de sa commissaire. Il ignorait alors que c’était effectivement celui de la commissaire de Fontainebleau mais le hasard, qui fait se rencontrer ou non un fer à repasser tombant d’une fenêtre et un crâne, est un phénomène insaisissable à l’esprit humain.
De même —mais de cela il n’avait pas conscience— si le cadavre de la vieille dame l’avait intéressé au point qu’il se mette à écrire un livre sur elle, c’est parce que la grotte où il avait été découvert, était proche de l’hippodrome or, l’année d’avant, à la même date, il avait achevé un de ses récits intitulé Lucienne (autre personnage de La disparition du Général Proust) qui lui avait, en partie, été inspiré par ce lieu. Les événements s’enroulent ainsi les uns dans les autres et les esprits qui se croient les plus libres n’ont souvent pas conscience d’être pris dans la spire d’une tornade. Marc Hodges ne se doutait pas dans quoi il venait d’être pris.
10 octobre 2006
Comment écrire un roman
Marc Hodges avait décidé de faire de son nouveau roman —qu’il intitulerait «Le cadavre de la grotte d’Arnette»— ce que les journalistes ne manqueraient pas d’appeler «une grande fresque sociale» —c’est d’ailleurs ce qu’indiquerait le prière d’insérer envoyé par son futur éditeur à tous les journaux d’Europe— dans laquelle il décrirait la situation psychologique et matérielle de son époque montrant comment on était passé de quelque chose comme une pureté naïve combattante des années 60 à ce qu’il appellerait «l’intégration biologique de la libre entreprise», c’est-à-dire l’installation sournoise dans les motivations inconscientes de chacun de la nécessité de la concurrence et, corrélativement, de celle «de se vendre».
Ça, bien sûr, c’était le discours de présentation —celui qu’il tiendrait dans les interviews auxquels il serait soumis et, notamment, à la télévision (enfin ça dépendrait de l’émission: dans une émission de variété, il faudrait présenter cette analyse de façon plus légère, au travers d’anecdotes par exemple…)— le reste était à écrire. Mais ça ne devrait pas être trop difficile: il n’avait qu’à regarder autour de lui et choisir ses modèles parmi les personnes réelles qu’il connaissait, mélangeant les traits des uns et des autres pour les rendre relativement méconnaissable —quoique un peu de «roman à clefs» n’était pas pour lui déplaire (il faudrait alors choisir des personnes assez connues pour que les clefs ne soient pas trop difficiles à déchiffrer). Pour le reste, une bonne ligne fictionnelle: au départ un cadavre étrangement «égaré» dans une fausse grotte d’une forêt des plus civilisée (un peu de psychanalyse sauvage: la régression, le criminel signait ainsi un rapport au fœtus intéressant); une vielle dame (représentation d’innocence et de gentillesse: il faudrait renverser cette image au cours du récit): on découvrirait que cette vieille dame était en fait une «grande dame», la seule héritière d’une dynastie éteinte avec elle, (quelque chose comme les De Suze ou les Guermantes —enfin un nom à trouver qui sonnerait aristocratique—). Cette vieille dame était à la tête d’une fortune non néligeable… plutôt elle détenait des secrets redoutables… plutôt elle avait recueilli des correspondances privées de personnalités internationales… Il affinerait au fur et à mesure de l’écriture. En tous cas, la situation sociale et politique de cette vieille grande dame (au départ un cadavre quelconque) lancerait le roman sur une trame de roman policier, ce qui assurerait le suspense. C’est sur ce suspense que se déroulerait la description sociale… Tout cela s’annonçait plutôt bien.
13 octobre 2006
Hodges cherche une piste
Bien décidé à écrire rapidement son roman —il était dans une phase difficile et, pour lui accorder une maigre avance, son éditeur demandait qu’il lui envoie les cinquantes premières pages du manuscrit— Marc Hodges avait commencé son enquête. Tout d’abord, comme à son habitude, il avait fréquenté les cafés. Le petit village de Recloses n’en ayant aucun, il s’était contenté de ceux de Fontainebleau susceptibles de diffuser les informations locales et donc, essentiellement des quatre installés autour de la place du marché. Ainsi, au café des Halles, il avait offert à boire à l’inspecteur Mollé —en dehors du service bien entendu— et l’avait longuement incité —Mollé adoptant l’air inspiré d’un chef d’orchestre inspiré— à parler de l’affaire. Mais comme ce dernier ne savait rien de plus que ce qui était paru dans la presse, ses révélations n’étaient rien d’autre que des intuitions personnelles; or sa carrière ne plaidait guère en faveur de leur caractère exceptionnel. «C’est encore un coup des braconniers, comme en 74, la vieille devait se balader, elle a vu ce qu’elle ne devait pas voir…» «Mais», objecte Hodges, «elle n’a pas été tuée d’un coup de fusil…» «C’est vrai… pas besoin… une vieille comme ça c’est fragile…» «Il semble qu’elle n’ait pas été tuée sur place…» «Paraît… faudra encore le prouver…» Hodges comprit que Mollé, malgré la hauteur de ses sous-entendus, ne savait rien. Sa tournée des bistrots lui coûta près de trente euros et ne lui rapporta rien: personne ne savait rien de sérieux… ragots, ragots, ragots…
Il décida d’aller visiter les lieux où avait été trouvé le cadavre. Un matin, dès que le soleil fut levé, il mit de bonnes chaussures de marche, alla garer près de l’hippodrome de la Solle et suivit les balises du sentier de randonnée. Il ne tarda pas à atteindre l’abri sous roche pompeusement baptisé «grotte»: un triple ruban de plastique à bandes rouges et blanches en interdisait l’accès; un avis indiquait «accès interdit jusqu’à nouvel ordre». Rien de spectaculaire: de nombreuses traces de pas entourant les rochers imprimées dans le sable montraient que le lieu avait été un objet de visite intense et qu’il n’y aurait certainement aucun indice important à découvrir à l’extérieur. Quant à l’intérieur, la police s’en était certainement occupée et elle devait être mieux équipée que lui… Hodges s’éloigna un peu, s’assit sur un rocher pour avoir une vue d’ensemble: il lui fallait s’imprégner du décor, il voulait se mettre à la place du ou des meurtriers, comprendre pourquoi ils avaient choisi ce lieu si touristique. Il but une longue goulée de la bouteille d’eau minérale qu’il avait emportée dans son sac à dos, grignota une barre de chocolat… Le temps était humide, l’air semblait empli d’eau, des odeurs de champignon et de bois pourrissants lui donnaient une épaisseur certaine. Aux alentours du sentier de hautes fougères rendaient la marche difficile: le meurtrier n’avait pu venir que par le sentier en portant son cadavre. Sinon, il aurait laissé des traces remarquables dans le sable de gré toujours mouillé du sentier. Or, semblait-il, personne n’avait remarqué rien de tel. Dans ce cas, il n’avait pu qu’emprunter la portion de sentier la plus proche de la route nationale, quelques centaines de mètres tout au plus. Marc Hodges décida d’inspecter soigneusement ce trajet. Il sortit son appareil photo numérique, prit une série de clichés de la grotte, et recommença très lentement sa marche.
18 octobre 2006
Le ventre de la forêt
Marc Hodges entre dans la forêt
Marc avança dans le sentier sous les arbres, il vit ce qu’il y a à voir, qu’il avait pris l’habitude de ne plus voir parce qu’il l’avait si souvent vu: des arbres aux troncs sombres, des fougères, des herbes rases, des hêtres, des chênes, un sentier plus ou moins large, du sable, des rochers de différentes tailles… l’air toujours humide… le tout dans une lumière brumeuse atténuant encore les couleurs déjà grises du paysage. Il n’y avait pas un bruit, même pas le chant d’un oiseau quelconque, même pas celui de ses propres pas étouffé par le sol sablonneux. C’était un paysage sans charmes mais sans inquiétudes, un paysage qui semblait avoir toujours été là et où l’homme ne faisait que passer.
Mu par une sorte d’intuition, il quitta le sentier balisé pour s’enfoncer plus avant dans les massifs de fougères qui arrivaient à hauteur d’homme, il y avait là, sous les hautes tiges, comme des cachettes secrètes, des recoins obscurcis par les feuillages des fougères ou au contraire de minuscules clairières semblables à des nids d’animaux sauvages. Par endroits, les sangliers avaient fouillé la terre faisant, sous la grisaille du sable de gré, apparaître une terre noire et grasse dont l’odeur forte s’imposait à toutes celles —herbes humides, champignons— qui composaient le décor olfactif. Il plongea dans ce fouillis de tiges, de feuilles, de rameaux, de taches de lumière, d’épaississements, d’ouvertures, de déviations, de poussées, d’enroulements, d’entrecroisements, de déviations, d’écartements, de creusements, d’obscurités, d’indéfinitions, de je ne sais quoi, dans cet espace tacheté, strié, lacéré qui avançait, se dérobait, s’épaississait, s’écartait, le pressait, l’ignorait, le retenait, le bousculait, le rejetait et l’enfermait pour le libérer aussitôt, le retenir aux jambes, lui fouetter le visage, le lâcher dans le vide de l’air, dans cet espace d’indistinctions absolue où tout repère se perdait. Il sentait à ses pieds tantôt la faible résistance du sable, tantôt l’engluement de la terre noire parfois mise à nue… Sans bien savoir pourquoi, il avança ainsi plusieurs longues minutes jusqu’à atteindre un épais bloc rocheux. Et là, dans une de ces douces et rondes petites cavités naturelles des blocs de gré, souvent pleines de mousses et d’eau stagnante, il aperçut quelque chose qui semblait avoir été oublié là. Une chose blanche, informe, imprécise, étrange en ce lieu. Il hésita un instant puis s’approcha.
Le bloc devait avoir une hauteur d’environ trois mètres; la cavité se trouvait à deux mètres du sol. Marc dut s’aider des aspérités du rocher pour grimper difficilement jusqu’à sa hauteur, il découvrit alors un paquet soigneusement entouré d’un mouchoir de batiste blanche qui semblait un linceul. Marc le sortit de la cavité, déroula avec soin le mouchoir: il enfermait une feuille de papier de soie qui contenait le cadavre comme momifié d’une mésange noire. Le rituel qui entourait ce petit cadavre était à lui seul surprenant mais sur la feuille de papier de soie était soigneusement tracé un hexagramme. Marc crut y reconnaître l’hexagramme 58 du Yi Jing.
Il sortit son appareil photo numérique de son sac, photographia soigneusement le rocher, sa cavité, son contexte, le mouchoir, le papier de soie et la mésange noire… puis il remit le tout en place, monta sur le rocher pour repérer le sentier et décida de rentrer chez lui.
20 octobre 2006
La morte en son théâtre
Devant, sur son chemin de retour, repasser à proximité de la grotte d’Arnette, Marc, intrigué par sa découverte du mouchoir à la mésange noire, décida, pour être certain de ne rien regretter, de faire un dernier examen des lieux. Il s’attacha d’abord au sol, puis au rocher lui-même qui formait abri en examinant soigneusement toutes les anfractuosités puis il élargit sa recherche aux environs immédiat et enfin essaya d’avoir une vue d’ensemble s’installant pour cela sur le rocher lui-même. C’est alors qu’il aperçut, évident sur la tonalité grise, ocre et verte du paysage, le point blanc du mouchoir qui, à vol d’oiseau, ne devait pas être à plus d’une cinquantaine de mètres de son poste d’observation. C’était remarquable, Marc n’eut plus aucun doute, c'était plus qu’une coïncidence, quelqu’un avait placé là ce linceul pour qu’il soit aperçu —par des observateurs attentifs— à partir du point même où avait été déposé le cadavre de la vielle dame.
Bien sûr cette hypothèse contredisait un peu celle qu’il avait d’abord faite d’un crime crapuleux dans la bourgeoisie —ou même l’aristocratie— bellifontaine, mais Marc, esprit souple, n’était pas homme, lorsque les faits lui laissaient entendre qu’elles pouvaient être erronées à s’enfermer dans des conclusions prématurées… Si quelqu’un a déposé là ce signe incongru, se dit-il, c’est parce qu'il joue un rôle dans une forme de mise en scène. Si tel est le cas, rien n’est plus laissé au hasard, tout peut devenir indice: mouchoir de batiste, tétragramme chinois, mésange noire, situation relative des deux rochers, etc…
Cette scène de crime — expression en l’occurrence fausse bien qu’opératoire — devient scène de théâtre ou quelque chose d'autre se joue. Marc regarda alors non plus le sol ou les environs à hauteur d’homme comme il avait fait jusque là mais les proches lointains qui entouraient l’abri sous roche: il ne tarda pas à trouver, à l’exact opposé par rapport à son poste d’observation, et, semblait-il, à une distance équivalente, un autre point tout aussi blanc tranchant comme un signal sur un autre des très nombreux blocs rocheux de cette partie de la forêt. Le premier mouchoir, l’abri rocheux et le nouveau point blanc étaient, sans qu’il soit possible d’en douter, dans un alignement parfait traçant une droite dans l’entrelacs vaporeux des branches. La grotte d’Arnette était indubitablement à équidistance des deux signaux blancs ou, pour le dire autrement, les deux signes étaient par rapport à la grotte dans un rapport de symétrie… Tout dépendait de la façon dont on voyait les choses… Quoi qu’il en soit de cet aspect théorique, pensa Marc, mon hypothèse se renforce. Réfléchissons… Si je ne me trompe pas, ce second point blanc devrait être en tous points symétrique au premier et si le premier est fait d’un mouchoir blanc, le second doit l’être aussi. Il est impossible que ce soit une simple tache de peinture. Quant à ce qu’il contient, sa nature révèlera la nature même de cette symétrie symbolique.
Marc photographia systématiquement sur trois cent soixante degrés toutes les portions de forêt encadrant son poste d’observation puis, ceci fait, se dirigea vers le second signe blanc.
23 octobre 2006
La littérature peut tout
Retour à la maison, une nuit de sommeil et de pensées enchevêtrées comme cordes nouées. Trop de réflexions et de bifurcations. Trop de coïncidences et de relations. Il ne pouvait penser à autre chose: trop de coïncidences. Marc échafaudait hypothèses sur hypothèses: la grotte d’Arnette et son cadavre, à droite celui d’une mésange noire, à gauche celui d’une mésange charbonnière. Deux points équidistants de la grotte traçant une droite. Toutes deux dans un papier de soie, la première avec le tétragramme Yi Jing 56, la seconde avec le tétragramme Yi Jing 58. Toutes deux enveloppées enfin dans un mouchoir de batiste et mises en évidence dans l’anfractuosité d’un bloc de gré. Marc Hodges avait déchiffré ce signe. Ce signe était évident. Mais pour un signe déchiffré, combien devaient rester invisibles? Combien pouvait-il y en avoir qu’il n’avait su repérer dans l’enchevêtrement des branches, parce qu’il n’avait pas regardé à la bonne hauteur, parce qu’il cherchait des points blancs et qu’ils étaient faits d’une autre couleur, d’une autre matière? Combien de signes non interprétés dans la multitude de ceux de la nature. Par exemple, deux mésanges… une noire, l’autre charbonnière… du noir, enveloppé dans du blanc. Des mésanges, des «mauvais anges». Fallait-il lire cela aussi?… Et quel était le rapport avec le cadavre de la vieille dame? Il savait maintenant qu’elle s’appelait Gallardon, qu’elle avait été exhumée du cimetière de Recloses. Recloses n’était-il pas sur la ligne tracée par les cadavres dans la forêt? Il fallait vérifier…
Mais qui, pourquoi s’était amusé à fabriquer des signes aussi peu évidents, aussi ténus, presque invisibles? Et à destination de qui? S’agissait-il d’un jeu comme ceux auxquels il avait participé un moment? D’autre chose? D’un complot? De messages clandestins comme ceux qu’il avait un temps été amené à créer ou lire? C’était bien compliqué… Ça ressemblait à une histoire de fous… En tous cas, son hypothèse de crime bourgeois était maintenant bien malmenée et s’il voulait écrire un roman social, il lui faudrait trouver autre chose. Quoique… Après tout le social se glissait partout, il suffisait que le maniaque qui accomplissait ces rites mortuaires soit un individu brisé par la mondialisation par exemple, quelqu’un, comme il y en a tant de nos jours qui, du jour au lendemain, a perdu son statut social. Il verrait bien un cadre supérieur jeté par le PDG de son entreprise parce qu’il lui déplaisait. Il lui déplaisait, tout simplement, rien de plus et qui se trouvait désœuvré et dont l’intelligence jusque là toute au service de son entreprise se trouvait soudain inemployée et qui se créait un jeu inutile uniquement pour l’employer et qui se vengeait ainsi de cette société qui voulait l’ignorer… alors il suffirait de nommer Madame Gallardon Madame de Guermantes, elle aurait été déterrée de Nonville et serait une parente, lointaine, mais parente du PDG… Oui, c’était plausible, du moins dans la fiction, il fallait travailler là-dessus… Tout est possible dans la fiction —comme dans le réel d’ailleurs comme le montrent les faits-divers plus incroyables les uns que les autres—, les personnages peuvent glisser d’un nom à l’autre, emprunter des peaux diverses. L’essentiel n’est que de faire tenir tout cela par la colle de l’écriture.
Marc s’était levé à six heures du matin, son bureau était, comme toujours, encombré d’une couche de cinquante centimètres de relevés bancaires et de lettres de banque non décachetées qu’il ne regardait jamais. Sa façon d’afficher le non-conformisme économique qu’il professait. Le dépôt décanté de son gauchisme… Ça aussi c’était un signe. Tout est signe, suffit de savoir les lire. Il hésitait entre commencer à écrire l’histoire qui prenait déjà forme dans sa tête et retourner à la grotte d’Arnette voir s’il trouvait autre chose: enquête ou invention? Il ne savait plus très bien quel rôle adopter…
25 octobre 2006
Écrire avec un tableur
Retour home. Marc a la tête pleine de projets, d’idées, de désirs d’écriture. La marche, certainement la marche. Et la forêt, le fouillis de la forêt, l’espèce d’excès dans la réalité dont la fixation devient insupportable. Tant de choses qu’il n’aurait même pas pu énumérer, de relations, de coïncidences… Maintenant il fallait donner de l’ordre à tout ça. Sa tête était un chaudron où cuisaient des choses disparates, des formes floues, des mouvements, des couleurs indistinctes, des images. Maintenant il fallait mettre de la logique dans ce chaos.
Comme d’habitude, avant de commencer à écrire, Marc mettait tout cela dans un tableur. Il y avait Excell, et avant Excell il n’y avait rien, des fiches cartonnées, des notes éparses, mais Excell avait changé tout ça: chaque fragment pouvait désormais être répertorié, marqué de façons diverses et ces marques permettaient de créer des ordres, de les modifier, de mettre en évidence des liens ou au contraire de les dissimuler, d’introduire des idées qui aussitôt se voyaient reliées aux autres et leur transmettaient leurs caractéristiques propres. Pas un plan, encore moins un synopsis, juste un chaos de notes qui, par la magie du logiciel, constituaient des ensembles plus ou moins flous et des sous-ensembles comme autant de fragments de récits dont la compatibilité ou l’incompatibilité se mettait toute seule en évidence. Il commença par noter ce qu’il appelait des «concepts»: social, en était un… Il allait marquer de cette étiquette un certain nombre de notes comme «milieu de cadres moyens et inférieurs: commissaire, professeur, instituteur, brigadier de police, petit commerçant» ou «le cadavre est celui d’une petite vieille petite bourgeoise». Tout ça ne prendrait forme que lorsqu’il aurait rassemblé des milliers de fragments, mais c’est ainsi qu’il travaillait. D’autres de ces concepts étaient déjà évidents: rivalités, affection, argent, démotivation, absence d’avenir, blocages, mouvement, etc. qui donneraient peu à peu leur place aux éléments. Chaque fragment, bien entendu pouvait être caractérisé par un nombre illimité de concepts, ce qui assurait leur circulation dans un ensemble en mouvement jusqu’à la pose du point final. Ainsi, si lui venait à l’esprit un passage comme: «le ciel était une sauce, avec un soleil gras fondu dans un espace beurré de blanc, les grosses chaleurs enflaient avec lenteur…», son marquage pouvait être du type «solitude, désespoir, été…» ce qui permettait l’apparition de cette phrase à des points très divers du récit. A lui de voir ensuite s’il le bloquait définitivement ou, au contraire, le laissait ouvert à d’autres associations. Il aurait, bien sûr, aimé que cet ensemble reste définitivement ouvert, mais la publication ne le permettait pas: il devait choisir et, chaque fois, ce choix lui provoquait une souffrance… mais il fallait bien vivre.
Dans une espèce d’urgence fièvreuse, il posa une ligne directrice: le cadavre d’une vieille dame appartenant à la petite bourgeoisie locale est trouvé dans un bois par des promeneurs. La commissaire Mollet mène l’enquête. Après de nombreuses fausses pistes et autant de péripéties, elle découvrira que l’assassin est un professeur de mathématiques qui sème nombre d’indices sous forme de topologies —ce qui permettra via Lacan de lier mathématiques et psychanalyse— utilisant la géographie de façon métaphorique, etc.
Comme ça c’était un peu compliqué, mais il se comprenait. Il faudrait simplement traduire tout ça de façon simple, par exemple une figure sur la carte mettant en relation un point avec un autre point, traçant, comme dans ces jeux pour enfant où il faut relier des chiffres par des traits, une évolution possible, donc définissant l’avancée de l’enquête.
La relation ente A, la vieille dame, et B, le professeur de mathématiques, se déroulerait ainsi dans un espace à N dimensions: l’histoire relative des deux familles, les relations territoriales, les relations sociales, les relations financières, l’atmosphère de l’époque… D’autres certainement; il n’en était qu’au début de son travail et il savait par expérience que les idées appelaient les idées. En tous cas, il était content de lui, ça partait bien. Il intitulerait son récit Albertine Mollet. Albertine parce qu’Albertine et Mollet parce que les deux mots totalisaient 15 caractères et permettaient de constituer les trois mots «aile, mortel, lent». Pour «aile» il avait déjà l’accroche des mésanges. Pour les deux autres mots il verrait en avançant: devoir trouver une solution était toujours un puissant stimulant. Quant à la lettre «b» résiduelle, il pouvait l’utiliser comme signature, son professeur s’appelant par exemple Balpe ou comme valeur mathématique, 2… ou autre, les jeux mathématiques étant infinis. Il ne lui restait plus qu’à avancer.