26 septembre 2007
Le Docteur Cottard est perplexe
Pas convaincu. Le docteur Cottard — tempérament entier, habitué à être obéi, fier de sa réussite sociale, de la notoriété de la famille, de son niveau social et économique — n’est pas convaincu par le récit de Théo. Trop rocambolesque. Qu’est-ce que c’est que cette foutue histoire d’enlèvement par un… un quoi ? un «vététéiste»? Un bonhomme qui le menace, l’enferme dans une pseudo-grotte en forêt, le séquestre deux jours puis le laisse partir. Dernier point très confus. Théo n’a pas du tout expliqué comment il s’était libéré, si quelqu’un l’avait trouvé, libéré, ramené, d’où, quand, comment ? Beaucoup de mystère là-dessous. Jérôme Cottard n’aime pas le mystère. A part les mystères divins qui sont indiscutables et qu’il n’a jamais cherché à discuter. Il y a un Dieu, en trois personnes, il y a la transmutation de l’eucharistie, la virginité de Marie. Ça c’est sûr… Mais ça s’arrête là. Pour le reste Jérôme Cottard est un scientifique rationnel, purement rationnel et tout phénomène humain ou naturel a son explication. Bien sûr il y a l’inconscient et toutes ces bizarreries de l’esprit humain, mais ce ne sont pas des mystères, juste des insuffisances dans nos connaissances. On progresse d’ailleurs…
En tous cas, Théo lui paraît bizarre depuis quelques temps. D’abord ses ennuis avec la police, puis ça… Ça cache quelque chose. Aucun doute là-dessus, il y a une cause à tout phénomène. Théo entre dans l’adolescence, il a fini sa puberté, il y aurait de la femelle là-dessous que ça ne l’étonnerait pas. Que Théo couche à droite ou à gauche ne le gêne pas — il faut bien qu’un jeune homme se déniaise — mais qu’il ne veuille pas en parler (entre hommes) avec son père… Ça c’est ennuyeux, il n’est pas question qu’il s’amourache de la première vulve venue. L’amour est un épiphénomène qui se contrôle, ce qui compte c’est la lignée, le patrimoine, l’image sociale. S’il a épousé Marie-Gineste c’est pour le patrimoine… et la famille. Elle n’était pas moche — c’était pas non plus une bête de concours — mais elle avait tout ce qu’il fallait pour continuer la lignée : plus jeune que lui (un peu… 6 ans), saine, plutôt riche (du moins, même si il lui avait fait une donation importante, elle devait l’être à la mort de son père), diplômée d’HEC, famille honorable, aussi rationnelle que lui, même culture, mêmes goûts — tennis, équitation, golf… elle était d’ailleurs meilleure que lui dans ce dernier sport —, attirée par les beaux objets, le luxe, les gens convenables… Bref ça collait : ils se sont mariés et ça dure depuis vingt ans. C’est comme ça que ça doit être. Il ne faut pas que Théo déraille…
Jérôme Cottard décide de reprendre les choses en main. C’est un homme de décisions. Il ne laisse jamais s’éterniser un problème : Internet, Google, détectives privés, 13 secondes, 735 000 réponses., détectives privés Seine et Marne, 29 secondes, 31600 réponses… le choix est difficile. Détectives privés Fontainebleau, 17 secondes, 2260 réponses… C’est mieux, c’est trop quand même. Internet c’est un peu le bordel. Choisit le premier, décroche son téléphone.
21 novembre 2007
Le cabinet de détectives OUTIS
Quand il appela le cabinet de détective Cindy Stillman, Jérôme Cottard ignorait qu’il appelait en fait Becky Turner. En effet, pour des raisons précises mais qu’il serait trop long de développer ici car elles nous entraîneraient vers d’autres intrigues encore — or cette histoire est déjà assez compliquée, confuse, embrouillée, faite d’histoires dans des histoires ou des esquisses d’histoires — Cindy Stillman était le nom de détective que s’était choisie Becky Turner. Il aurait été certainement plus facile pour le lecteur de ne faire référence qu’à Cindy Stillman, d’oublier Becky Turner, mais ce choix aurait été renoncer à la vérité, à ce lien indéfectible qui attache toute fiction à la réalité sans lequel elle n’est rien d’autre que pure élucubration sans intérêt.
Ayant composé le numéro trouvé sur Internet — OUTIS, cabinet de détective, filatures en tous genres, discrétion assurée — il entendit donc une voix de femme :
— Cindy Stillman, cabinet de détective Outis, à votre service…
— J’aurais besoin de vos services…
— Nous sommes là pour ça, que pouvons-nous pour vous ?
— Je préfèrerais ne pas en parler au téléphone…
— Pas de problème, nous pouvons nous déplacer…
Jérôme Cottard marqua un temps de silence. L’expérience professionnelle de Becky-Cindy, lui mit aussitôt la puce à l’oreille. Elle pensa « encore un qui n’a pas envie que son nom apparaisse sur la place publique ». Elle ajouta aussitôt : nous vous garantissons une discrétion absolue, nous pouvons nous rencontrer où vous voudrez dans un rayon de cinquante kilomètres autour de Fontainebleau. Que proposez-vous, demanda Jérôme Cottard ? Un café, un restaurant, un hall de grand hôtel, de gare ou d’aéroport, un lieu en forêt, ce que vous préférez… Un café, ce serait plus confortable. Bien, un café, où ? Je réfléchis répondit Jérôme Cottard ? Un temps de silence puis : Connaissez-vous Puiseaux ? Oui… Les halles de Puiseaux ? Oui, bien sûr… Il y a un café devant les halles, il n’y en a qu’un avec une devanture vitrée. Oui, je vois… Nous pourrions nous retrouver là. D’accord, quand ? Je peux être libre demain après-midi, disons vers quinze heures… Cindy Stillman avait besoin de laisser croire qu’elle était occupée : désolée mais quinze heures ne me convient pas, seize heures ? D’accord, je m’arrangerai… Bien, à seize heures je serai dans le café, une femme, cinquante ans environ, je porterai un pull angora rouge de chez Kookaï et lirai un numéro de Elle., vous ne pouvez pas vous tromper. Je m’appelle Cindy Stillman et vous ? Euh… temps d’hésitation, Cindy comprend immédiatement que son client potentiel ne tient pas à dire son nom, elle ajoute : vous n’êtes pas obligé de me dire votre nom véritable. Dites-moi seulement sous quel nom vous vous présenterez. Jérôme Cottard réfléchit : bon… disons, il regarde autour de lui, sur son bureau une revue est ouverte sur une publicité : « Gjuro XL ». Je me présentaerai sous le nom de Xavier Guro. D’accord, dit-elle, à demain monsieur Guro… Elle raccroche.
25 octobre 2008
Marie-Gineste et Jérôme sont réveillés en pleine nuit
Trois heures du matin. Le téléphone sonne. Jérôme Cottard se retourne dans son lit. Le téléphone insiste. Jérôme émerge, un peu, lentement, son cerveau hésite entre cauchemar et éveil. Le téléphone ne s’arrête pas. Jérôme s’éveille, prend conscience que c’est son téléphone d’urgence qui sonne. Il plisse ses yeux avec violence pour se réveiller, n’éclaire pas, redoute la violence de la lumière sur ses yeux encore endormis, cherche à tâtons le portable sur sa table de nuit, le trouve, pense : —Merde, encore une urgence, quelle heure peut-il bien être ? Dans ces moments-là, il trouve que son métier de psychiatre est bien difficile. Il se racle la gorge pour éclaircir la voix, ne pas faire comprendre à son interlocuteur (qui est-ce ?) qu’il sort à peine du sommeil. Il appuie sur le bouton d’écoute. La sonnerie cesse, il entend une voix : —Allo, docteur Cottard, ici la gendarmerie de Fontainebleau… C’est ça, encore une urgence, un connard qui fait un delirium tremens ou une overdose ou un mec qui s’est énervé avec un flic à propos d’un stationnement interdit, d’une ceinture pas mise ou à la suite d’une bagarre et les flics veulent un certificat médical qui atteste de sa démence ou n’importe quoi d’autre. Il prend son temps. La voix insiste : — Docteur Cottard ?… Il se décide : — Oui… — Gendarmerie de Fontainebleau… — Oui !… — Connaissez-vous un adolescent qui s’appelle Théo Cottard ? Le nom de son fils réveille complètement Jérôme, qu’elle connerie ce petit con a-t-il encore fait ? — Oui, bien sûr, c’est mon fils… A l’autre bout du fil la voix hésite, cherche ses mots : — Ben, heu, il a eu un accident… — Un accident, grave ? — Assez, oui… Jérôme s’affolle — Il est mort ? — Non, je crois pas… — Où est-il ? — A l’hôpital de Fontainebleau, aux urgences. — J’y vais tout de suite. Il raccroche, sort de son lit, se précipite sous sa douche pour s’éveiller complètement, enfile les premiers vêtements qu’il trouve, va dans la chambre de sa femme, n’éclaire pas car la lumière du couloir lui suffit : —Marie-Gineste, éveille-toi… Sa femme ne semble pas entendre, il la secoue : — Éveille-toi je te dis ! Elle ouvre les yeux, tout de suite inquiète que son mari l’éveille ainsi en pleine nuit : — Quelle heure est-il ? — Trois heures vingt, éveille-toi, Théo a eu un accident, il semble que ce soit grave, il est aux urgences, il faut que j’y aille tout de suite… — Attends-moi, j’arrive… — Non, j’y vais tout de suite et je t’appelle dès que j’ai des nouvelles. — Mais je veux le voir aussi… — Je ne sais même pas s’il est visible, si je pourrais le voir mais je verrai des collègues et j’aurai des nouvelles précises. — D’accord, vas-y, appelle-moi dès que tu es là-bas, si je peux le voir je viendrai avec ma voiture. — D’accord, je te tiens au courant.
Il part, sort de la maison, déclanche l’ouverture automatique du portail de sa villa, monte dans sa Porsche. Cinq minutes plus tard il entre dans le parking de l’hôpital. Il n’a pas besoin de chercher, connaît parfaitement les lieux, se précipite à l’accueil des urgences. Dans la salle une dizaine de personnes attendent dans un silence presque total ; un enfant de quelques années gémit dans les bras de sa mère qui lui fredonne très doucement une berceuse. Jérôme se précipite vers la personne de garde : — Ah, docteur, votre fils vient d’être admis aux urgences, c’est le Docteur Charlus qui s’en occupe. Je crois qu’il est au bloc… Jérôme ne dit rien, se précipite dans les couloirs.
18 février 2009
Théo ne va toujours pas bien
Trois jours que Théo Cottard est à l’hôpital. Trois jours qu’il est dans le coma. Contre toute attente, son père et sa mère se relaient à son chevet laissant à Arthur et Léna toute latitude pour poursuivre leurs découvertes érotiques. Le docteur Charlus, un très bon neurologue ami de Jérôme Cottard, s’en occupe activement. Il a établi que le score de Théo sur l’échelle de Glascow est de 8 et de 11 sur celui de Liège, qu’il y a donc espoir qu’il finisse par se réveiller. Mais quand? Sur ce point il ne veut faire aucun pronostic car cet état peut être plus ou moins long. Il n’y a donc qu’à attendre et prier (ajoute-t-il à l’intention de Marie-Gineste dont il connaît l’engagement catholique). Au chevet de son fils dont la pâleur accentue encore la beauté archangélique, elle prie plusieurs fois par jours. Jérôme, lui, guette le moindre signe clinique qui pourrait lui donner de l’espoir: il prend la main de son fils essayant de provoquer une réaction, il lui soulève les paupières éclairant la pupille avec une lampe de poche, il lui parle, il lui parle, persuadé par sa profession que la parole est un lien fort pour entretenir un état minimal de conscience. Quand il ne sait plus que lui dire, il lui fait la lecture, pas n’importe quelles lectures cependant. A tant que faire, autant nourrir l’inconscient de son fils de fragments d’œuvres majeures. Polyglotte et fier de l’être, il lui lit Dante (en italien), Joyce, Sterne (en anglais), Goethe (en allemand), Cervantès (en Espagnol) et de nombreux auteurs français : Pascal, Mme de Clèves, Chateaubriand… Il est persuadé que, lorsque son fils se réveillera, car il se réveillera, il en conservera quelque chose au moins comme un rythme, un fond musical, un attrait pour la perfection de la langue — car il faut dire que, jusque là, Théo n’a pas manifesté un grand intérêt pour la littérature — et si à quelque chose malheur pouvait être bon ? Ainsi au chevet de Théo se succèdent prières et grands textes de la littérature. Sa chambre est devenu un espace de paroles.
Selon le rythme établi depuis trois jours, lorsque Marie-Gineste se retire vers dix sept heures, Jérôme prend, dans la chambre, son tour de garde. Il va rester là jusque vers vingt deux heures puis il rentrera chez lui. Il s’assied dans le fauteuil de skaï crème placé auprès du chevet, examine son fils, le palpe, guette ses réactions, regarde sa pupille (il lui semble observer une petite lueur de vie dans l’œil mais comment en être sûr ?), l’embrasse puis s’installe confortablement et commence, d’une voix qu’il s’efforce à être très douce, la lecture du passage qu’il a choisi pour ce soir: De la traduction en français (il ne faut quand même pas exagéré et Jérôme Cottard ne lit pas le grec) du «De la clémence» de Sénèque par J Baillard: «Quel est donc le devoir d'un prince? Celui d'un bon père, qui tantôt reprend ses enfants avec douceur, tantôt les menace, et parfois même frappe pour mieux avertir. Un homme sensé ne déshérite pas son fils au premier mécontentement. A moins que des torts graves et répétés n'aient vaincu sa patience, à moins qu'il n'appréhende des fautes plus grandes que celles qu'il punit, sa main se refuse toujours à signer le fatal arrêt. Il fait d'abord mille tentatives pour rappeler ce caractère indécis des sentiers mauvais où il glisse ; c'est quand tout espoir est perdu, qu'il essaye des moyens extrêmes ; car on n'a recours aux grands châtiments que si tout remède est épuisé.»