Albertine revient

Élément de l'hyperfiction "La Disparition du Général Proust"

16 octobre 2009

Le passager du vol AF 1984

Sans incidents. Son vol s’est déroulé sans incidents. Il n’aime pas prendre l’avion, a toujours une certaine appréhension, craint qu’il ne se passe quelque chose, ne sait quoi, mais quelque chose. Pourtant il ne se passe jamais rien. Une fois seulement l’affolement d’un passager britannique qui, entendant les frincements des verrins des volets, a fait une crise d’hystérie interdisant le décollage, obligeant le commandant à revenir à l’aéroport pour le faire débarquer alors que l’appareil était déjà en route sur la piste d’approche. Il est vrai qu’ils avaient dû attendre trois heures sans explication regardant par les fenêtres de l’aéroport des mécaniciens s’affairer sur l’avion qui leur était destiné. L’énervement était général. C’est tout, il n’a jamais connu d’autres incidents, pourtant il voyage beaucoup. Sans arriver à se défaire de cette appréhension stupide qui lui serre le ventre avant chaque embarquement, l’oblige à aller se vider dans les toilettes de n’importe quel aéroport du monde. Peu importe, il n’a pas le choix. Il est arrivé à Paris sans problèmes.

Il sait maintenant ce qu’il a à faire. La routine. Un nom, une photo, une adresse, du sang froid et de la discrétion, beaucoup de discrétion. C’est un professionnel : il sait se faire oublier, se rendre invisible. Il a retenu une chambre dans un petit hôtel médiocre du centre de Paris : le chariot d’or. Il a donné un nom choisi comme d’habitude au hasard en faisant une demande quelconque sur Internet. Cette fois-ci, c’était « le sens de la vie », est tombé sur Gilbert de Clérences, a adopté Gilbert de Clérences, s’est fait faire des papiers au nom de Gilbert de Clérences (double nationalité anglo-française), est Gilbert de Clérences, a inventé la vie de Gilbert de Clérences : né en 1958 (seul fait à peu près exact) à Bristol, propriétaire d’une villa — Terra Madre (nom pris au hasard dans l’annuaire de la ville) — à Hossegor, ami de Linda Chavez, de Juan Rulfo, Richard Stephenson et de Pamela Machado, ayant, dans sa jeunesse, été un temps marin, dans l’espoir de devenir commandant de navire puis, ayant rencontré Atena Kasper, en étant tombé amoureux, l’ayant suivie au Vénézuela, puis en Colombie où elle disparut mystérieusement sans rien lui dire, ayant d’abord un peu traficoté dans la cocaïne (part de son existence la plus trouble) s’étant lancé dans le café, puis dans le commerce équitable, venu à Paris pour affaires. Il parle donc français, anglais, espagnol. En réalité il parle aussi allemand, russe et turc mais pas Gilbert de Clérences. Ce qui est parfois bien pratique pour écouter des conversations alors que ceux qui les tiennent pensent que vous ne les comprenez pas. Il a une grande facilité pour les langues. Son personnage est donc d’une famille aristocratique ruinée originaire du Poitou mais dont un rejeton (son père) se serait exilé à Bristol pour suivre une roturière ce qui lui a valu d’être déshérité par son père le marquis de… qui ne pouvait accepter une telle mésalliance.

 

Il aime bien cette partie de son travail : imaginer des vies possibles puis les rendre crédibles en fouillant sur internet des documents de tous types. Ainsi il peut prétendre qu’il y a toujours eu chez les De Clérences des Gilbert en hommage à un de leurs ancêtres célèbre… Pour le reste, au besoin, il sait improviser. Ce n’est pas l’imagination qui lui manque.



19 octobre 2009

Inventaire du passager du vol AF 1784

Le soi-disant Gilbert de Clérences s’installe dans la chambre 33 (où l’on apprend ainsi incidemment qu’il est superstitieux et réserve toujours des chambres dont le numéro est symbolique, 33 est ainsi le nombre qu’il préfère car résultat de la multiplication de 3 et de 11, l’argent et la mort ; mais il peut aussi accepter tout aussi bien une combinaison de 8 et de 9, mais jamais une chambre dont le numéro se termine par 0). Elle donne sur la rue de Turbigo ce qui, en soi, n’a pas grande importance même si, comme le lecteur a pu s’en apercevoir d’ici de là dans ce roman à intrigues, les détails les plus insignifiants peuvent parfois jouer un grand rôle.

Comme à son habitude il se fait le plus discret possible s’adressant aimablement au portier mais sans plus, ne s’attardant pas à lui parler de la météo ou à lui demander des renseignements divers, traversant rapidement le salon vieillot, montant rapidement — mais sans précipitation — s’enfermer, au troisième, dans sa chambre où, avec sa méticulosité habituelle, il s’installe.

Il examine d’abord les lieux. La chambre est assez petite : un lit double, un bureau au plateau recouvert d’une plaque de verre, une armoire à deux battants avec d’un côté trois tiroirs, de l’autre une penderie, des murs beiges, une fenêtre assez grande donnant sur un petit balcon (il note qu’il est assez facile de passer de son balcon à l’un de ceux des chambres mitoyennes) et pouvant être obturée par des rideaux doubles, le plus proche de la fenêtre en feutrine noire, le plus proche de l’intérieur dans un coton imprimé en couleurs fades de motifs géométriques sans aucun intérêt. Une minuscule salle de toilette, lavabo, douche avec une fenêtre assez petite mais permettant toutefois le passage d’un homme donnant sur le puits d’une minuscule cour intérieure. Des tuyauteries permettraient cependant la descente ou la montée.

Ensuite il vide sa valise. Dans la penderie, il range ainsi un costume Boss noir, un jean Diesel délavé, une paire de chaussures Greenstone. Dans le premier tiroir : trois chemises Bexley, une Oxford bleu pâle à rayures larges, une vermont pinpoint bleu à fines rayures, une vermont Oxford gris soutenu. Dans le deuxième tiroir un pull camionneur cachemire zippé rouge velours Armani et un pistolet automatique 9 mm Kimar PK4. Dans le troisième tiroir une petite mallette en plastique noir sur laquelle on peut lire en lettres rouges Grünig & Elmiger. Dans le tiroir du bureau, il dépose des feuilles de papier à lettres, toutes à l’en tête d’hôtels différents : Best western park hotel Siegen, Mercure Nogentel, Hôtel Laguna Zagreb, Hôtel Turo de Vilana Barcelona, Hôtel Continental Venezia, Hôtel Cyprus Lefkosia, Jolly Hotel Salerno, Windsor Hotel Excelsior Copacabana, Hyatt Regency Paris, The lancaster Hotel London, Tiflis Palace Tbilisi, Hôtel villa Fontaine Tokyo,  Kanazawa Excel Hotel  avec leurs enveloppes correspondantes.

Ceci fait, il vérifie le fonctionnement du téléphone puis compose un numéro.

Posté par hodges à 18:46 - inconnu du vol AF 1984 - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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